Entretien / Ghislain Paladini, coureur de fond en innovation

Entretien / Ghislain Paladini, coureur de fond en innovation

Par Damien Caillard

Le trail, ce n’est pas qu’un marathon qui monte et qui descend. C’est du risque, de l’inconnu sur l’état des chemins, des rythmes variés entre la file d’attente pour passer un gué ou les pistes dévalées à grande vitesse, du changement brusque de température ou des coups de vent en passant un col ou en franchissant un pic … le tout sur parfois 50, 70, 100 kilomètres (quand un marathon plafonne à 42 km, généralement sur route assez plate). Cette analogie avec l’innovation décrit la trajectoire de Ghislain Paladini, innovateur/hackeur/ »chercheur-action » chez Enedis Auvergne, geek assumé et amateur de montres connectées. Il sait que faire pivoter la culture d’une entreprise sur l’innovation est un vrai travail d’endurance.

Tu crapahutes beaucoup sur les chemins auvergnats (et les autres). Le trail façonne-t-il ton caractère ?

La course à pied, le trail, c’est dans mon ADN depuis longtemps. La première semaine où je suis arrivé à Clermont, j’ai fait le Puy de Dôme, puis le puy de Sancy ! C’est un vrai moyen d’explorer le territoire avec une temporalité différente de la voiture.

Egalement, le territoire intérieur : on travaille sa verticalité quand on court entre 1h30 et 25h, il y a un gros travail d’introspection. Il y a aussi un aspect qui équilibre et permet de prendre du recul. Quand j’ai commencé mon travail, je prenais tout à coeur, et dans le management tu es dans l’immédiateté. La course à pied, ça m’apaise, me permet d’être plus calme, mais ce sont aussi des temps où tu peux réfléchir différemment sur une problématique … le cheminement, le vagabondage du corps et de l’esprit permet de voir les choses autrement.

Parlons technique : 127 km de distance, 8720 m de dénivelée positive. C’est la « Maxi Race » qu’a courue Ghislain en 23h57.

La course nature est aussi une forme d’engagement écologique, en parallèle du numérique

J’ai de l’appétence pour les domaines environnementaux et aussi tech. J’ai eu une période très greentech (…) : sur mon bureau, il y a zéro papier, donc j’économisais des arbres ! Sauf que la donnée que je stocke sur un serveur, ce n’est pas la même empreinte environnementale que du papier, mais elle n’est pas neutre …

Je commençais à être sensibilisé à la question [écologique], surtout avec deux enfants en bas âge que j’embarquais avec moi. Quand j’ai découvert et vécu dans l’environnement [en Auvergne], ça a validé définitivement mon choix. C’est clairement un endroit pour faire grandir ses enfants.

Mais le numérique reste une solution porteuse d’avenir pour toi ?

J’ai cette appétence numérique qui prend le pas sur le reste, et une vision enthousiaste et positive des choses. Ma prise de conscience est a posteriori, en regardant Black Mirror par exemple : [cela] montre comment les choses peuvent mal [tourner].

Quand j’étais responsable d’équipe de gestion de la paye, je voulais numériser tous les bulletins en me disait que ça serait bon pour la planète. En même temps, c’est un vrai gain de temps et enjeu de productivité.

Comment es-tu arrivé sur Clermont ?

J’ai été embauché après mon stage de fin d’études chez ErDF – Enedis, en 2008, à Nancy. Rapidement, je suis devenu responsable de la gestion de la paye à Metz, puis assistant DRH de la grande région Est (toujours chez Enedis). C’est là que je suis arrivé à Clermont, en voulant changer de champ de compétence : je suis passé de la RH à la gestion des équipes, plus près du coeur de métier de l’entreprise de manière opérationnelle – et c’était à Clermont, en 2015.

« J’ai cette appétence numérique qui prend le pas sur le reste, et une vision enthousiaste et positive des choses. « 

Je [n’avais] finalement jamais été digital ou innovation de par mes différents jobs ! C’est un peu générationnel … dans le sens où mon père m’a mis le pied à l’étrier : quand j’avais 7 ou 8 ans, on avait un Amstrad CPC 486 avec un Windows 3.11 … [mon père] m’a aidé à développer ma fibre, et à croire en l’innovation : elle me permet de gagner du temps, d’améliorer la qualité de vie des équipes. C’est une vision “verre à moitié plein”. (…) [Aujourd’hui], à la maison, j’ai mon petit serveur avec Plex, j’ai mes deux montres connectées … c’est le numérique au quotidien, avec une vision pratique et optimiste.

Et quelle est ton approche de l’innovation aujourd’hui chez Enedis ?

Le fait que je sois manager dans une strate suffisamment haute m’a donné de la visibilité. (…) En interne, j’ai rapidement été reconnu comme un geek par mes équipes, mes managers .. je cherche et j’expérimente ! Je suis partisan de la recherche/action, beaucoup en lien avec le numérique. Mais « pas que » … ainsi, en 2009, j’ai refait un doctorat et un master, sur mon temps perso sur le thème de l’intrapreneuriat. Ceci illustre bien cette image du “cherchant” que je suis.

Ghislain aux Victoires de l’innovation internes à Enedis

Comment progresses-tu dans cette dynamique en interne ?

J’aime aussi tisser des liens. Je suis assez sociable, et cette recherche-action me permet de créer des liens à l’extérieur de l’entreprise, sans que cela soit une quête en soi. Ca se fait naturellement. (…) A Clermont, j’ai retissé mon réseau en interne d’Enedis, puis progressivement sur les fonctions nationales pour m’aider à mener à bien mes projets.

Par exemple, quand j’ai commencé, je me suis pris quelques coups de règles sur les doigts. Avec [un de mes projets de] bulletins de paye à numériser, j’étais passé au-dessus de mon chef direct pour faire avancer le projet. Ce dernier m’avait imposé de suivre la voie hiérarchique : je m’étais rendu compte qu’il y avait des codes à respecter ! Il ne faut pas « squizzer » les personnes qui comptent.

Quand il a fallu obtenir l’espace serveur pour héberger l’application, on m’avait dit non pour cette raison, alors que j’avais déjà engagé les dépenses. [Par la suite], via le réseau, en rencontrant la personne décisionnaire, j’ai pu (…) la convaincre. Ca s’est joué à peu … d’où l’importance d’un réseau informel.

Pourtant, tu restes assez autonome sur ton parcours en innovation …

Aujourd’hui, je suis identifié sur l’innovation et le numérique, mais ce n’est pas du marketing personnel ! C’est juste que j’aime faire avancer les choses, et que j’ai une vraie conviction : pour l’entreprise, ces valeurs-là ont une réalité tangible et une vraie valeur ajoutée.

« Je m’étais rendu compte qu’il y avait des codes à respecter ! Il ne faut pas « squizzer » les personnes qui comptent. »

Mon identité inno et numérique est très informelle. D’ailleurs, la majorité du temps que je passe sur l’innovation est hors temps de travail, comme quand je vais au Bivouac pour parler “retour d’expérience” … la priorité en entreprise, ça reste la mission formelle de manager. Le reste, l’innovation, est à part : si je le fais, tant mieux, mais je n’ai rien en plus. Si je ne le fais pas, ce n’est pas grave …

Ta thèse a traité d’intrapreneuriat. Comment cela t’a-t-il aidé en interne ?

On parle aujourd’hui de corporate hacking : je me retrouve beaucoup dans ce profil ! Je ne fonctionne pas de la même manière que les autres … je teste, et j’apprends. Parfois à mes dépens.

Ghislain a organisé un format événementiel interne inspiré des TEDx, « dans les converses d’un intrapreneur »

Mais ma thèse m’a aidé : j’avais identifié différents archétypes d’intrapreneurs, notamment l’explorateur – qui part bille en tête, comme Christophe Colomb. Cette figure ne fonctionnerait pas chez Enedis, je serais marginalisé. Je corresponds plus au profil du stratège, qui prend son temps, qui tisse des liens, qui se raisonne pour permettre à l’idée d’aboutir, sans bousculer les choses. Au contraire, si je prends le temps, ça va me permettre de mener à bien ce que j’ai envie de faire.

Tu es aussi membre actif du Club Open Innovation Auvergne. Ton retour sur ce dispositif ?

Les ateliers [du Club Open Inno] auxquels j’ai pu participer, je les trouve tellement enrichissants et formateurs (…) chacun avec nos compétences et notre personnalité … il y a dans la manière d’animer le club quelque chose que j’essaye de transposer dans mon management. Je le vis comme de la formation-action : dans mon quotidien de travail, en tant que manager, je suis amené à résoudre des problématiques métier, et de les aborder avec cette vision hyper collaborative – sans leader, sans bonne ou mauvaise idée … on arrive à apporter des solutions en peu de temps, et ça rejoint les méthodes de hackathon mais sur des problématiques de management de l’innovation. Ca m’enrichit de voir ce mode de fonctionnement, il y a plein de méthodes auxquelles j’adhère et dont je me nourris.

Ghislain a accueilli le Club Open Innovation Auvergne le 7 mars 2019 pour un atelier de travail

Enfin, c’est du réseau, avec des cousins pas si éloignés de GRDF, avec celles et ceux qui gravitent dans le monde de l’open inno. Il faut aller chercher la nouveauté, sinon on rencontre toujours les mêmes personnes ! On peut imaginer plein de nouveaux formats si on connaît les gens qui “font”. Sur la vision qu’en a mon entreprise, ce n’est en revanche pas encore assez clair à mon goût.

Comment faire évoluer ce problème de positionnement selon toi ?

La saison 2 [du Club Open Innovation] peut sans doute changer la donne en interne. Le Club se tourne vers la V.A. pour ses membres : polliniser en interne (pour moi), et ancrage/visibilité territorial (pour l’entreprise). La pollinisation interne m’intéresse car ces démarches reposent sur trop peu de personnes. J’ai ce niveau hiérarchique qui m’apporte de la visibilité. Mais je sais qu’à plus petit niveau hiérarchique, il y a des gens qui n’osent pas, ou qui n’ont pas le réseau pour … et si ça faisait [davantage] partie de la culture de l’entreprise, en tout cas si c’était plus valorisé, ça libèrerait plus d’énergie interne que ce qu’on a aujourd’hui.


Pour en savoir plus :
le site d’Enedis en Auvergne
le site d’Ingenious Things
le site du Club Open Innovation Auvergne
Petite promo : journée découverte gratuite du Club à l’occasion du lancement d’un nouveau groupe, le jeudi 20 février matin à Turing22. Inscription et détails sur le site du Club + Déj Open Inno le même jour ouvert à tous


Entretien réalisé à Epicentre le 9 décembre 2019, réorganisé pour plus de clarté et relu/corrigé par Ghislain. Photos de Une et du Club Open Innovation par Damien Caillard pour le Connecteur, autres photos fournies par Ghislain.

À propos de Véronique Jal

Ma ligne guide depuis 15 ans, c'est le management de projets collectifs à fort "sens ajouté" : les fromages AOP, les hébergements touristiques, la démarche d'attractivité d'une région... et aujourd'hui l'innovation territoriale via un média associatif Toulousaine d'origine, j'ai découvert et choisi l'Auvergne que mon parcours pro m'a amenée à connaître sous plein de facettes. J'adore cette activité qui nous permet d'être en situation permanente de découverte.