Focus / La belle histoire d’Adeline Fradet

Focus / La belle histoire d’Adeline Fradet

Propos recueillis et mis en forme par Damien Caillard

De Paris à Vichy, Whisperies est l’exemple d’une création de start-up doublée d’un déménagement réussi en Auvergne. Whisperies, c’est l’accès à plus de cent histoires numériques originales pour enfants de 2 à 10 ans, sur le web ou sur tablette. C’est surtout une belle aventure entrepreneuriale portée par Adeline Fradet depuis 2013, et couronnée en début 2017 par une levée de fonds de 580 000 € auprès de Sofimac Partners.

Quitter Paris, d’accord. Mais pourquoi Vichy ?

Pour le cadre de vie. On souhaitait quitter la capitale parce que je venais d’avoir mon deuxième fils – en 2013 – et parce que j’avais déjà envie de créer ma start-up Whisperies. C’était un projet perso et pro. En plus, on a été beaucoup aidés par Vichy Val d’Allier (VVA) Développement. A Paris, on avait déjà eu une réunion spéciale nous expliquant les dispositifs vichyssois de création d’entreprise, et ça a été confirmé en venant ici. On a rencontré des gens motivés, qui croyaient au projet et qui nous ont facilité l’installation sur le territoire, que ce soit les locaux de Whisperies [à l’Atrium, près de la gare] ou les places en crèche. C’est important de se sentir bien accueilli quand on arrive quelque part.

C’était donc le cadre idéal pour lancer Whisperies. Sur quelle idée de base ?

Le livre artisanal à l’origine de Whisperies

Whisperies a été créée en décembre 2013. On a développé la plateforme pendant une petite année, et on l’a lancée en octobre 2014. L’idée est issue du faisceau de plusieurs micro-événements antérieurs: la naissance de ma première fille, quand un abécédaire artisanal m’avait été offert par la femme de mon chef de l’époque (elle était illustratrice). C’était un superbe cadeau, mais je me suis rendu compte qu’elle s’y était beaucoup investi sans trouver d’éditeur.

Plus largement, j’avais pris conscience qu’en France, on forme beaucoup aux métiers de la culture et de la création, alors que le marché n’est pas évident. Mon mari travaillant dans le numérique, l’idée d’une plateforme de livres numériques pour enfants est née. J’avais alors cherché des ouvrages pour ma fille de 3 ans, et j’étais frustrée de devoir payer 5 € à chaque fois. D’où l’idée d’une bibliothèque en ligne, où on ouvre, on ferme des livres, on trouve ce qui nous plaît en se baladant entre les rayons … c’est parti de là.

« A Vichy, on a rencontré des gens motivés, qui croyaient au projet et qui nous ont facilité l’installation sur le territoire. »

Le but de Whisperies, c’est de recréer cette expérience de la bibliothèque municipale, en s’inspirant d’interfaces comme Deezer ou Spotify. On a commencé par une plateforme qui permettait de développer des livres numériques. Ensuite, on s’est dit « comment on fait pour les faire découvrir à un maximum de familles, de parents ? » et on a mis en place le catalogue, les abonnements, etc.

Comment arrives-tu à garantir la production de livres numériques pour enfants ?

Un aperçu de l’univers que l’on retrouve dans les livres numériques

Whisperies est un tout. Pour fonctionner, il a besoin de contenus de qualité. On est toujours en train de recruter des auteurs et des illustrateurs. Notre rythme de publication est d’une histoire originale par semaine: c’est un rythme très soutenu ! Ce travail à temps complet est assuré par Laura dans l’équipe, elle s’y prend le plus en amont possible avec les créateurs, et gère un planning de production complexe.

Notre ligne éditoriale ? On n’en a pas vraiment. Dans l’expérience de la bibliothèque municipale, la clé est la diversité. On a la chance de travailler avec plus de mille auteurs et illustrateurs, et chacun a sa patte, son style. Chacun va traiter les sujets de manière différente, et comme ça tous les enfants et les parents peuvent trouver leur compte.

Tes clients principaux sont donc les parents et les enfants …

Lors d’un showcase à l’open de tennis Engie en septembre 2016.

Les enfants sont les lecteurs, bien sûr. Mais avant d’arriver à eux, il y a le filtre des parents. C’est toujours la décision de l’adulte d’aller sur Whisperies. L’enfant n’est pas difficile à convaincre ensuite, car on a plus de cent livres. Mais, comme à la bibliothèque, il faut d’abord motiver l’adulte à y emmener son enfant.

Plus généralement, notre cible est la famille dans toute sa diversité: mère, père, grands-parents, mais aussi les nounous, les maîtresses, les bibliothécaires … l’axe principale restant les parents bien sûr. Ce qui compte, c’est passer du temps avec ses enfants, et les initier à l’utilisation de nouvelles technos. On voit bien que les petits sont à l’aise avec ces maniements, mais c’est important de leur montrer ce qu’il faut aller voir, et comment y aller.

Tu as aujourd’hui une vision claire de Whisperies. Mais combien de pivots a-t-il fallu pour en arriver là ?

Des pivots, il en a eu plein ! On est même allés trop loin au début, dans l’aspect gaming. On proposait de gagner des points en lisant, en écrivant … on voulait rémunérer par des Crédits Whisperies le « risque » de lecture: quand tu lis un nouveau livre que personne n’a lu, tu prends plus de « risque » que quand tu choisis un livre que 5000 personnes ont aimé. C’était hyper bien vu de notre fenêtre, mais les gens trouvaient ça trop compliqué: c’était une usine à gaz. Donc on a pivoté, d’abord en passant des Crédits aux euros, puis en lançant une formule d’abonnement.

« Dans l’expérience de la bibliothèque municipale, la clé est la diversité. « 

Second pivot: on se disait au début qu’on n’allait avoir que des productions merveilleuses de la part des auteurs et des illustrateurs, qu’on allait pouvoir tout diffuser. Mais, rapidement, on a vu qu’il y avait des choses très différentes au niveau graphisme, texte … donc on a créé une section très ouverte, où même les enfants peuvent publier, en plus de notre catalogue sélectionné par Whisperies, la crème de la plateforme.

En 2016, tu entames un processus de recapitalisation. Peux-tu nous dire comment ça s’est passé ?

L’équipe Sofimac Partners: challenger et financer les projets

J’ai toujours su qu’il allait falloir recapitaliser. Le modèle économique B2C est basé sur du volume – il nous faut des dizaines de milliers d’abonnés pour être rentable. Et, donc, financer des plans de communication. C’est un objectif stratégique de recruter des utilisateurs et de structurer l’entreprise, avec une équipe de développement internalisée, une vraie valeur ajoutée.

Pour trouver ce financement, on s’est orientés vers Sofimac Partners. On avait déjà eu une bourse French Tech via BPIFrance, mais on voulait un fonds d’investissement pour nous apporter de la crédibilité. On savait que les fonds allaient être très exigeants sur le BP, sur le prévisionnel. Et je me suis dit que si ça passait avec eux, c’est que notre projet est cohérent. Et on a énormément appris, entre le premier BP et le jour de la signature ! Parce qu’on avait été challengés par des gens qui connaissaient d’autres startups, et qui avaient un regard très avisé et constructif.

« On savait que les fonds allaient être très exigeants sur le BP. Et que si ça passait avec eux, c’est que notre projet est cohérent. »

Je pensais initialement qu’il fallait aborder un fonds d’investissement avec un BP bien bordé, et en ayant réponse à tout … en fait, ils s’attendent surtout à ce qu’on se pose les bonnes questions. Et ils nous challengent pour voir comment on va répondre. Ils se projettent en se disant « si on investit dans cette entreprise, comment ça va se passer après ? ». Et ça a pris un an, mais c’était notre rythme à nous: on avait besoin de gagner en maturité sur certains aspects. Yoann [Ribay] et Quentin [Mulaton] de Sofimac nous ont permis d’évoluer dans ce sens.

Olivier Bernasson et Pierre Ourliac, fondateurs de pecheur.com, ont aussi investi chez toi …

En fait, dans nos attentes, on voulait avoir des investisseurs mais aussi des conseils. On a donc monté un comité stratégique avec Sofimac (via Yoann), mais aussi Olivier et Pierre qui ont investi personnellement. On me parlait souvent d’Olivier Bernasson, et je l’ai rencontré assez tard. Pas dans le cadre d’un investissement, plutôt dans une logique d’apprendre de bonnes pratiques. C’était intéressant de parler avec un entrepreneur qui avait déjà connu des levées de fonds. Puis, on a eu un bon feeling, et finalement Pierre et lui ont investi dans Whisperies. On en est hyper fiers !

Qu’attends-tu de ces conseils et de ces expertises ?

On en a besoin, car en un mois on passe d’une société de zéro à neuf salariés ! Et il me faut une transition pour moi aussi: pendant quatre ans, j’ai appris à faire tout avec rien, et maintenant je dois m’organiser différemment, apprendre à déléguer, à être aidée … Les gens qui lancent des start-ups le savent: quand on est tout seul, on s’improvise juriste, marketeur, développeur selon les besoins. Là, je dois apprendre à gagner du temps là où je peux en gagner, quitte à dépenser un peu pour sous-traiter.

Et quel est ton principal conseil pour réussir une levée de fonds ?

Adeline a participé à de nombreux événements start-ups en et hors d’Auvergne, ici avec Innovergne et BUSI

Rétrospectivement, il faut du temps pour mûrir un projet. Pour construire un Business Plan, il faut beaucoup d’échos, ne pas hésiter à aller voir du monde, à échanger. Surtout, ne pas rester entre quatre murs. Là où mon BP s’est écrit naturellement, c’était au fil des rencontres. Et il faut à la fois du temps et de la connexion pour ça ! Mais ça peut être dur de bosser pendant 3 ou 4 ans sur une idée et de rester dans l’incertitude, dans le doute. Il faut croire à 100% dans son projet.

On pense toujours que ses chiffres ne sont pas assez bons, et on repousse le moment où on va voir les fonds. Mais, quand on est mûr, il ne faut pas hésiter à y aller. Avec un vrai produit et de vrais clients, même s’ils ne sont pas des milliers.

« Pendant quatre ans, j’ai appris à faire tout avec rien, et maintenant je dois m’organiser différemment, apprendre à déléguer, à être aidée »

Je me souviens d’une victoire personnelle: en juin 2016, j’avais terminé mon BP, il était rédigé et mis en page. Et, surtout, il était cohérent, tout se tenait. J’avais vraiment l’impression d’avoir atteint un palier, mais que si je voulais aller plus loin, il me faudrait d’autres personnes, en investissement ou en recrutement. Après, la négo a continué avec Sofimac. Mais je me suis dit que j’avais livré tout ce que je pouvais du concept.

Depuis Vichy, comment as-tu bénéficié de l’écosystème d’innovation régional ?

Quand je suis arrivée [en août 2013], j’ai cherché un incubateur sur Clermont, et je n’en ai trouvé aucun qui me correspondait. Au-delà de la structure, je voulais rencontrer d’autres porteurs de projets pour échanger sur des problématiques communes, ne pas rester dans mon coin. Du coup, je me suis tournée vers Lyon, mais à défaut de Clermont. Les liens clermontois se sont développés par la suite.

Plus généralement, je pense que si on était restés à Paris, on n’en serait pas là. Quand on créée une start-up à Vichy, on n’a pas la pression d’un écosystème parisien où il y a 15 projets par immeuble, et où personne ne fait de démarche particulière pour vous aider. Ici, c’était différent, on a eu de la visibilité, et de l’accompagnement. Cette levée de fonds, elle ne fait pas plaisir qu’à nous, elle fait aussi plaisir aux gens qui ont cru en nous et qui nous ont aidé. C’est normal que, quand on peut participer à la vie de la communauté locale, on y crée des emplois.


Whisperies recrute trois développeurs et un webmarketeur sur Vichy: www.whisperies.com