TRIBUNE contre TRIBUNE

TRIBUNE contre TRIBUNE

L’heure est aux débats. Parfois aux pugilats.

Au Connecteur, nous avons envie de connecter les mondes parallèles. D’entendre des points de vue. Des arguments. De partager des visions en essayant de les entendre, vraiment. Pour démarrer ce nouveau format, deux points de vue : croissance/ décroissance.

Des divergences [fondamentales]  sur les solutions, des convergences sur le constat des effets délétères de la crise, du renforcement des inégalités, de l’insuffisance écologique…

Comme le disait @Benjamin van WYK de VRIES lors d’un formidable talks de TEDxClermont  » Put yourself in my shoe »  chacun voit le monde, son monde, selon ses biais et ses convictions.
Accepter un peu de « dissonance cognitive », faire l’exercice de croire l’inverse de qui nous tient le plus à coeur, développer son empathie, entendre les arguments, les respecter nous paraît un exercice toujours précieux mais tout particulièrement ces jours ci…
 
 

Publiée le 3 mai dernier sur sa page Facebook.

 

Misère de la décroissance

Les écolos-décroissants doivent nager dans le bonheur : le PIB va reculer d’au moins 10% dans la plupart des pays développés, les investissements productifs sont en chute, la consommation diminue et la mondialisation est interrompue. Cerise sur le gâteau : les contraintes européennes comme le pacte de stabilité ont sauté.

Ce monde qu’ils aiment, il est pour moi un cauchemar. J’aime voyager, j’adore l’ambiance des aéroports, je ne vois aucun problème à ce que les gens s’enrichissent (j’avoue même une immense admiration pour Bill Gates) et je raffole des avocado toasts à la mode californienne.

J’ai vu ces dernières semaines fleurir des interviews ou des journaux intimes de personnalités qui nous expliquent aimer leur confinement car il leur permet de « ralentir », de se « recentrer sur eux-mêmes » et de lire. Rien ne pourra décidément nous réconcilier.

Je préfère les accélérations aux ralentissements, je lis aussi bien dans le TGV et aux terrasses des cafés que dans mon salon, et je pense que ce fameux recentrage sur soi est un plaisir narcissique.

Se tourner vers les autres me semble plus intéressant et nécessaire que de se retourner vers soi, à considérer que cela soit possible.

Que les décroissants détestent ce que j’aime, je le conçois parfaitement. La grandeur de la démocratie libérale, c’est qu’elle permet à chacun de vivre comme il l’entend. Je n’empêche personne d’acheter un lopin de terre, d’y cultiver ses salades, de ne pas travailler dans une entreprise et de refuser d’aller à l’hôpital bénéficier des médicaments vendus par des laboratoires pharmaceutiques qui versent des dividendes à leurs actionnaires.

J’observe à cet égard une asymétrie qui nous dit quelque chose sur la représentation politique de certains décroissants : je leur laisse volontiers la liberté de vivre comme ils l’entendent mais je ne suis pas certain que la réciproque soit vraie.

Entre Tocqueville et Robespierre, je choisis le premier. Et eux ?

Cette expérience de décroissance et de dé-mondialisation que nous vivons a peu de chances d’infléchir mon avis initial car tout se passe, malheureusement, comme une analyse rationnelle l’avait prévu : le chômage et la pauvreté explosent et tout montre que ce sont les plus fragiles qui en pâtiront le plus.

La malnutrition, contre laquelle le monde avait fait tant de progrès ces dernières années, va ressurgir.

Très concrètement aussi, l’espérance de vie va reculer. Car, une récession de 10%, cela signifie des dépenses de santé en moins. La santé nécessite de la recherche et développement, des personnels soignants, des investissements dans l’industrie…

Tout ceci a un coût que seule la croissance économique peut permettre de financer.

Croire que l’on peut aller vers une société du care dans la décroissance est un contresens. Prendre soin des autres, consacrer davantage de temps à nos aînés, augmenter les budgets pour l’hôpital exige de mobiliser des ressources importantes. Or ces ressources ne tombent pas du ciel.

Si les décroissants avaient lu Marx, ils sauraient que fondamentalement, toute valeur vient du travail.

Le décroissantisme est une idéologie bourgeoise : c’est le luxe de ceux qui peuvent se permettre de s’appauvrir. Pour les classes populaires, c’est un désastre. Dans les pays les plus pauvres, c’est une catastrophe.

Cette décroissance que nous subissons n’est même pas bonne pour l’environnement. Cette année, les émissions de C02 devraient baisser de 5%.

Une récession mondiale, la quasi-mise à l’arrêt du transport aérien et un blocage du commerce extérieur avec leur cortège de malheurs sociaux ne sont même pas capables de générer une réduction des émissions de carbone en ligne avec les engagements pris lors des accords de Paris.

Il serait temps de comprendre que le décroissantisme n’a rien à voir avec l’écologie, pour trois raisons.

Premièrement, comme le rappelle l’économiste Pierre Bentata (qui vient de publier un indispensable « Libérez-vous » aux Éditions de l’Observatoire), la conscience écologique est fonction du revenu.

Quand on a faim, on se soucie secondairement du réchauffement climatique.

Deuxièmement, comme le soulignait récemment François Gemenne (l’auteur de l’Atlas de l’Anthropocène), la lutte contre le réchauffement climatique exige davantage de coopération internationale. A cet égard, le localisme décroissantiste, quand il vire au nationalisme, est une catastrophe pour le climat.

Enfin, le prix Nobel d’économie William Nordhaus a montré que la lutte contre le réchauffement climatique nécessite des investissements ambitieux et coûteux, en particulier dans la production d’énergie. Mettons-nous bien cela dans la tête : il n’y aura pas de transition énergétique sans une forte croissance.

Economiste clermontois, il réagit à la tribune de Nicolas Bouzou.

Personne n’aime les récessions, décroissants inclus.

Il existe maintenant de nombreux textes qui expliquent la différence entre décroissance et récession, et même un quiz pédagogique que je recommande vivement à Nicolas Bouzou.

Assimiler une pandémie à la décroissance juste parce qu’elle provoque une baisse du PIB est aussi absurde que de décrire une amputation comme un régime juste parce qu’elle engendre une perte de poids. Le concept de décroissance est bien plus subtil : réduire la consommation de ressources naturelles certes, mais d’une façon à la fois équitable, socialement soutenable, et démocratiquement planifiée, tout en améliorant la qualité de vie. 

La croissance illimitée est dangereusement incompatible avec la finitude de notre planète. Le PIB est un vecteur de pressions environnementales et la croissance verte reste un pari risqué, une hypothèse théorique sans confirmation empirique en dépit de plus de trois décennies d’expérimentation.

Quant aux récessions, leur effet sur l’usage des ressources n’est que temporaire et généralement faible, pour un tribut social dramatique. La décroissance, ce n’est pas figer l’économie, c’est au contraire un changement de modèle : d’une économie linéaire qui a pour objectif la croissance des flux monétaires à court terme à une économie circulaire dont le but est la satisfaction durable des besoins de tous. 

La décroissance est une question de justice sociale et pas seulement de préférences individuelles. N’oublions pas qu’aujourd’hui, ce sont les riches qui détruisent la planète. À l’échelle mondiale, les 3,5 milliards de personnes les plus pauvres ne génèrent que 10% des émissions de gaz à effet de serre tandis que les 10% les plus riches sont responsables de la moitié de toutes les émissions.

Si le voyage en avion demeure le « privilège » de 8% de la population mondiale, ce luxe pourrait consommer près d’un quart du budget carbone à ne pas dépasser d’ici 2050. Un mode de vie à haute empreinte écologique n’est pas généralisable et donc socialement injuste.

La démondialisation n’est pas un problème si elle permet d’améliorer la résilience des communautés, en priorité celles les plus vulnérables. La mondialisation ne profite pas à tous (il y a davantage de transferts monétaires des pays pauvres vers les pays riches), et les bénéfices des quelques gagnants ne sauraient occulter les destructions environnementales qu’elle engendre. D’ailleurs, les pays du Sud se retrouvent en première ligne face au conséquences du dérèglement climatique.

Diminuer la consommation au Nord pour relâcher la pression écologique au Sud et distribuer la richesse produite collectivement à l’échelle globale permettrait aux nations exportatrices de matières premières de se concentrer sur la satisfaction des besoins de leur population. 

Ces dernières décennies, les gouvernements ont majoritairement fait face aux récessions par des politiques d’austérité budgétaire. Leur justification ? 90% du budget public est corrélé à l’activité économique. Ce système n’est pas adapté à une situation où les taux de croissance baissent inexorablement année après année – ce que les économistes perçoivent aujourd’hui comme l’entrée dans une phase de stagnation séculaire.

Il n’est pas non plus adapté à une transition décroissante où la sphère monétaire se contracterait au profit d’une expansion de l’Économie Sociale et Solidaire. La question qui devrait nous occuper est la suivante : Comment pouvoir prospérer sans croissance

L’économie monétaire n’est que la face quantifiée d’une plus grande économie sociale et écologique. Toute activité de production demande du temps de travail, des matériaux, et de l’énergie. Surexploiter la nature, y compris ses éléments humains, pour créer de la richesse monétarisable est une stratégie de court terme ; une stratégie dangereuse qui est à la source de nombreuses crises socio-environnementales, à commencer par la pandémie du COVID-19.

Si les récessions frappent d’abord les plus vulnérables, la croissance économique n’est pas une solution miracle. L’augmentation du PIB est un remède inefficace contre la pauvreté, qui a d’ailleurs augmenté en France de 9% entre 2006 et 2016. Quant aux inégalités, les travaux de Thomas Piketty ont montré que la croissance économique ne diminue pas les inégalités ; au contraire, elle les augmente. Pour venir en aide aux plus vulnérables, pas de miracle, il faut redistribuer les richesses, et cela encore plus en temps de récession. Or en France, les ressources ne manquent pas. La fraction des revenus supérieure à 6000 euros par mois (un seuil qui ne concerne que 1-2% de la population active) correspond au montant qui permettrait de faire passer tout le monde au-dessus du seuil de pauvreté. 

Ce que l’on doit retenir de la pandémie, c’est que la croissance n’a pas réponse à tout. De la même manière que nous avons réduit les interactions physiques pour limiter la propagation du virus, nous devrions réduire les activités les plus polluantes pour limiter le dérèglement climatique. Nous avons vu que des sommes extraordinaires peuvent être mobilisées en cas de besoin et que les gens sont prêts à changer leurs habitudes pour protéger ceux qui sont vulnérables.

Les Français se sont confinés pour sauver 60 000 vies. Que sommes-nous prêts à faire pour éviter les 250 000 décès par an que pourrait causer le changement climatique entre 2030 et 2050?

À propos de Véronique Jal

Forte d'une dizaine d'années d'expérience de direction de projets à forte composante de management transversal de partenaires très variés (élus, collègues, partenaires privés et publics), je me suis jusque là passionnée pour des produits à fort "sens ajouté" ;-) Les fromages AOP, les hébergements touristiques, la démarche d'attractivité d'une région... Toulousaine d'origine, j'ai découvert et choisi l'Auvergne que mon parcours pro m'a amenée à connaître sous plein de facettes Passionnée aussi de cuisine, j'ai créé et animé pendant 10 ans Slow Food Auvergne en arrivant à Clermont, puis plus récemment passé un titre de restaurateur entrepreneur à l'Institut Paul Bocuse, une chouette aventure ! J'aime aussi beaucoup le collectif.