De nombreux scientifiques se cachent derrière les objets de notre quotidien! Derrière une prévision météo, un pneu plus durable ou une découverte archéologique, il y a souvent des années de recherche publique. À Clermont-Ferrand, quatre scientifiques racontent comment une idée née en laboratoire peut devenir une innovation concrète. Comment les chercheurs travaillent-ils et quelles difficultés rencontrent-ils avant que leurs innovations se retrouvent entre nos mains ? Décryptage
Derrière le pronostic indiqué sur votre application météo, se cache notamment Pierre Coutris, ingénieur de recherche au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), le plus important organisme public de recherche scientifique français. Son travail consiste à analyser des données recueillies par des instruments spécifiques installés sous des ailes d’avions afin de mesurer la concentration, la taille et la forme des gouttelettes d’eaux et des cristaux de glace qui composent les nuages. Objectif principal de ces recherches : décrypter et comprendre la composition et le fonctionnement des nuages. Mais concrètement, à quoi cela sert-il ensuite ? « Les données que nous récoltons sont utilisées par les météorologues pour prédire les précipitations et par les climatologues pour comprendre le rôle des nuages dans le système climatique », explique Pierre Coutris. Et d’ajouter : « Elles sont également utilisées dans l’aéronautique. Notre travail permet de documenter les conditions particulières de givre auxquels sont exposés les moteurs d’avions afin d’améliorer leurs résistances techniques face à ces phénomènes. »
De l’idée au terrain, un temps long pour l’innovation scientifique
Mais avant d’en arriver à ces applications concrètes, les scientifiques travaillent dans l’ombre, pendant de nombreuses années. « Le chemin est très long entre l’idée que nous avons en laboratoire et son application sur le terrain car au fur et à mesure que l’on avance, on ouvre de nouvelles pistes d’exploration », explique Erwan Thébault, spécialiste des champs magnétiques et directeur de l’Observatoire de Physique du Globe de Clermont-Ferrand. « C’est bien souvent en cours de recherche que l’on se rend compte de l’énorme complexité de ce sur quoi l’on travaille », confirme Pascale Besse Hoggan, directrice de recherche CNRS à l’institut de chimie de Clermont-Ferrand ainsi que de BioDLab, un laboratoire de recherche commun avec Michelin.
La chercheuse travaille notamment sur la dégradabilité de la gomme des pneumatiques dont les particules d’usure se retrouvent dans l’environnement. Objectif : accumuler des connaissances afin de concevoir des matériaux plus durables et moins impactants pour l’environnement. « Après trois ans de recherche, nous commençons à avoir des pistes de compréhension afin d’améliorer la dégradation de ces matériaux. Mais, alors qu’au départ, nous nous focalisions sur les gommes, nous nous sommes rendus compte que les additifs présents dans les pneus jouent également un rôle important et donc nous travaillons maintenant sur tous ces composés », précise Pascale Besse Hoggan.
Public, privé, disciplines croisées : l’innovation avance rarement seule
Ce laboratoire commun rassemblant des chercheurs du domaine public et une entreprise privée a été créé en 2023 pour une durée de quatre ans. Afin de poursuivre les nouvelles pistes découvertes, les deux partenaires échangent déjà pour prolonger ce partenariat jusqu’en 2031.
Pierre Coutris, lui, travaille sur un temps encore plus long puisque les premiers articles relatant des incidents de givrage des réacteurs d’avions liés à des concentrations de petits cristaux de glace remontent à 1998. Il a ensuite fallu attendre 2013 pour qu’un projet de recherche soit lancé sur le sujet. Trois ans plus tard, en 2016, les premiers résultats d’analyses permettant d’améliorer les moteurs ont été publiés.
Financements en baisse : un frein pour la recherche publique
Aujourd’hui, la principale difficulté à laquelle ces scientifiques font face est la baisse des budgets nécessaires au financement de leurs recherches. Marion Dacko, ingénieure de recherche en archéologie voit son travail freiné par la diminution des subventions publiques. « Comme nous recevons moins d’argent, nous pouvons moins fouiller, moins analyser et cela impacte les connaissances que vous retrouvez dans vos manuels scolaires ou dans les musées », explique-t-elle. Selon Pascale Besse Hoggan, les financements octroyés par le CNRS et l’université aux laboratoires ont baissé d’environ 10 % entre 2025 et 2026.
En parallèle, les modalités d’octroi de ces fonds ont évolué, contraignant les scientifiques à aller chercher eux-mêmes des financements via des appels à projets. Auparavant le laboratoire où travaille Pascale Besse Hoggan recevait un financement récurrent, utilisable sans contrainte particulières. Désormais les fonds sont attribués sur des périodes plus courtes de deux à quatre ans. « Résultats, lorsque le financement se termine et que l’on est enfin opérationnel, il faut en chercher un nouveau, même s’il restait des expériences à mener sur la problématique précédente, ce qui est parfois frustrant et nous demande plus de travail », explique la chercheuse.
Un rôle pourtant essentiel
Pourtant, le rôle de la recherche publique dans l’innovation scientifique est essentiel. En effet, les entreprises privées sont à l’origine de la majorité des dépôts de brevets en France (80,2 % déposés par la recherche privée uniquement contre 13,8 % déposés par la recherche publique et 3,6 % co-déposés(1)). Mais les laboratoires publics ont un rôle important dans l’émergence de ces innovations.
Ce sont eux qui réalisent la recherche fondamentale qui sera ensuite utilisée pour permettre des innovations concrètes.
Les scientifiques ne travaillent donc pas seuls. Si les collaborations entre la recherche publique et les entreprises se multiplient, l’interdisciplinarité est également essentielle. Pierre Coutris collabore notamment avec des microbiologistes et des chimistes pour comprendre le fonctionnement des nuages et les multiples processus qui s’y déroulent. « Pour pouvoir travailler ensemble, il est important que chacun soit très précis dans sa spécialité mais également d’établir des éléments de langage commun », explique Erwan Thébault.
L’un des défis auxquels sont confrontés ces chercheurs est la transmission de leurs découvertes. En effet, leur travail dépasse bien souvent le temps d’une carrière professionnelle. « Le rôle du scientifique, c’est de documenter tout ce qu’il fait de façon à ce que la recherche puisse être poursuivie par d’autres », explique Pierre Coutris. Il précise avoir réalisé sa thèse en partant de recherches datant de 1974. « Dans cette salle, il y a peut-être des chercheurs qui vont utiliser nos travaux d’aujourd’hui pour faire de nouvelles découvertes dans plusieurs années », conclut Erwan Thébault en s’adressant aux enfants présents à la librairie des volcans.
- Source : Observatoire des sciences et des techniques – Base OST, OEB (Patstat) et OCDE (Regpat) – 2023
