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Former aux métiers industriels ne suffit plus. Encore faut-il créer les conditions pour que les jeunes y restent. À Moulins, l’Y-FAB expérimente un modèle qui croise pédagogie par le faire, production pour de vrais clients et transmission des codes de l’entreprise — tout en appelant les organisations à évoluer elles aussi. Entretien avec son directeur, Frédéric Moulène.
Parlez-nous rapidement de votre parcours.
J’ai toujours travaillé dans le monde de la formation. J’ai passé toute ma carrière au service des jeunes, sur l’apprentissage des métiers dans l’industrie et le bâtiment.
En octobre, j’ai rejoint Y-FAB. Je venais de quitter un poste de direction dans la Nièvre et je suis tombé sur cette opportunité. Jusqu’à présent, j’avais toujours intégré des structures existantes, avec leurs organisations déjà en place. Là, il s’agissait de partir d’une page blanche pour créer une école, avec une vocation claire : proposer à des jeunes parfois éloignés du monde scolaire une solution de formation avec, à la clé, un emploi dans les entreprises du territoire.
Pour démarrer : qu’est-ce qu’Y-FAB et pourquoi ce modèle “faire pour apprendre” ?
IFAB est une école de production. C’est un modèle pédagogique particulier, relativement ancien, qui repose sur un principe simple : le faire pour apprendre.
Les jeunes sont mis en situation réelle de travail pour construire des compétences en lien avec le métier visé. Ils sont à temps plein à l’école, sous statut scolaire, sur une base de 35 heures par semaine, comme dans le monde de l’entreprise.
Sur ces 35 heures, deux tiers du temps sont consacrés à l’enseignement professionnel. Ils passent la majorité de leur temps en atelier, sur des machines conventionnelles ou à commande numérique.
Pourquoi ce projet a-t-il été créé à Moulins, et avec quels partenaires économiques et publics ?
Le point de départ, ce sont les entreprises du bassin d’emploi de Moulins. Elles avaient l’habitude de se rencontrer, de se croiser, et de partager des problématiques. Et la problématique qui revenait, c’était la difficulté de recrutement sur certains postes : usineur, soudeur, chaudronnier. Avec aussi un constat : sur ces métiers, à Moulins, il n’y avait plus de formation initiale proposée aux jeunes.
Ces entreprises fondatrices sont au nombre de six, et se sont très vite entourées d’autres acteurs du territoire : Moulins Communauté, l’État au travers de la direction départementale de l’emploi et du travail de l’Allier, la Région via son agence de développement économique, la Mission Locale de Moulins, et le lycée de Moulins. L’Y-FAB s’inscrit dans un réseau national qui compte aujourd’hui 78 écoles en activité en France.
On entend souvent : “les jeunes ne veulent plus travailler”. Vous, vous dites l’inverse. Pourquoi ?
Oui, moi je m’inscris en faux par rapport à ce type de propos. Je crois en la jeunesse. J’ai toujours cru en la jeunesse.
On peut leur faire confiance parce que ce sont eux qui vont prendre le relais à un moment donné. Ils feront sûrement les choses différemment de nous, mais ça ne veut pas dire qu’ils feront moins bien.
J’insiste beaucoup sur la bienveillance dans l’accompagnement. On a des jeunes qui arrivent parfois avec des pertes de repères en termes de savoir-être. Donc il faut leur faire confiance et travailler avec eux pour qu’ils puissent intégrer ces codes, trouver leur place dans la formation, puis dans l’emploi.
Comment s’organise une semaine type pour les élèves ?
C’est une semaine à 35 heures, comme dans le monde du travail. L’idée, c’est que les jeunes intègrent aussi les codes de fonctionnement d’une entreprise : les horaires, l’assiduité, le rythme, le fait de s’inscrire dans une organisation collective.
Sur ces 35 heures, environ deux tiers du temps sont consacrés à l’enseignement professionnel. Ils passent la majorité de leur temps en atelier, sur des activités de production en lien direct avec le métier préparé. Il y a beaucoup de pratique, avec quelques temps plus théoriques, mais toujours rattachés à ce qu’ils font concrètement.
Le reste du temps est dédié aux enseignements généraux, puisqu’ils préparent un CAP, diplôme porté par l’Éducation nationale. L’objectif, c’est qu’ils construisent à la fois des compétences techniques et les bases nécessaires pour valider leur parcours de formation.
Comment le travail est-il organisé en atelier ?
On fait un peu des deux. On est encore en phase de démarrage, donc on prend nos marques.
Il y a du travail individuel, sur machines conventionnelles ou à commande numérique. Il y a du travail en binôme, avec une répartition des tâches. Et il peut y avoir du travail collectif, par exemple sur des temps de réflexion autour des activités réalisées, pour identifier les compétences mobilisées ou les points d’amélioration.
Le maître professionnel, qui encadre la partie pratique, est un ancien professionnel du métier. Il a fait le choix de venir transmettre sa passion. Il n’avait pas forcément d’expérience pédagogique, donc on construit aussi avec lui l’équilibre entre production et pédagogie.
Vous expliquez que les jeunes ont besoin que “ça bouge”. Comment cela se traduit dans un univers industriel très cadré ?
Ce que je constate, c’est que les jeunes se lassent rapidement de faire toujours la même chose. Donc il faut que ça bouge, il faut que ça change.
Ce n’est pas toujours évident dans l’entreprise, je le sais. Mais il faut aussi les écouter. Ça ne veut pas dire qu’on va prendre en compte tout ce qu’ils disent, mais ils peuvent être très pertinents dans leur vision du fonctionnement de l’entreprise.
Ils savent plein de choses. On a tous des talents. Il faut créer l’environnement qui va bien pour que ces talents puissent se révéler.
Les élèves produisent pour de vrais clients. Comment encadrez-vous le droit à l’erreur dans ce contexte ?
Les jeunes sont en formation, donc ils ont droit à l’erreur. Mais ce droit à l’erreur doit être encadré.
Les pièces doivent être conformes au cahier des charges défini par le client. Donc on travaille la qualité, les délais, la responsabilité. Et c’est très valorisant pour eux de savoir que la pièce qu’ils fabriquent va être livrée.
Vous avez mis en place des temps de bilan et vous associez les élèves au fonctionnement de l’école. Avec quels effets ?
Chaque fin de semaine, on leur demande de faire leur propre bilan. Ce n’est pas nous qui le faisons à leur place. Ils disent comment ils se sentent, ce qui a marché, ce qui est à améliorer.
On les responsabilise aussi dans le fonctionnement de l’école : entretien des locaux, organisation de la vie quotidienne. L’idée, c’est qu’ils trouvent leur place. L’école fonctionnera bien s’ils s’y sentent bien.
Vous insistez beaucoup sur les “codes entreprises”. Comment vous les transmettez, et comment gérez-vous les écarts ?
Les entreprises nous disent qu’elles recherchent d’abord des savoir-être : ponctualité, assiduité, respect des consignes.
Déjà si ces codes sont présents, on peut avancer. La compétence, on peut la transmettre. Si ces codes ne sont pas là, c’est beaucoup plus compliqué.
Donc on travaille beaucoup là-dessus, avec exigence mais aussi avec bienveillance, pour qu’ils puissent les intégrer progressivement.
D’ailleurs le matin, ils déposent leur téléphone dans un casier et le récupèrent le soir. Ça évite de perdre du temps à gérer des problématiques qui ne devraient pas exister, ni à l’école ni en entreprise. Ils le vivent bien. Et ça favorise les échanges entre eux pendant les pauses.
Vous parlez d’un chemin à faire des deux côtés. Qu’est-ce que les entreprises doivent changer en priorité pour mieux intégrer ces jeunes ?
Les entreprises doivent aussi évoluer. Elles se transforment déjà par les outils, par les process, mais elles doivent aussi transformer leurs pratiques managériales.
On ne peut pas dire : “l’entreprise est comme ça, c’est aux jeunes de s’adapter”. Les jeunes sont façonnés par leur époque, par leur environnement. Il faut qu’il y ait un bout de chemin des deux côtés pour que ce soit gagnant-gagnant : que les jeunes aient envie de rester et que l’entreprise puisse compter sur eux dans la durée.
Si vous deviez donner un conseil simple à un manager industriel en difficulté avec les jeunes, lequel serait-ce ?
Je dirais : les écouter. Moi, je fais toujours le pari que tous ont des talents, plus ou moins développés. Et que notre rôle, c’est de créer l’environnement qui va permettre à ces talents de se révéler.
Ça ne marche pas à tous les coups, mais on a parfois de très belles surprises. Et c’est pour ça que je continue à faire confiance à la jeunesse.
