Le CIDFF fêtait en mars les 10 ans de la formation « Créatives, ou l’ambition au féminin ». Une dizaine de stands de créatrices accompagnées, des témoignages, un gâteau d’anniversaire et des belles rencontres. Dont Léa Lopez, une entrepreneure à l’incroyable parcours, fait d’échecs, rebonds, pugnacité et formidable capacité à mobiliser les ressources de l’écosystème local de l’entrepreneuriat. Au travers de son récit, on observe l’imbrication des structures d’accompagnement entre elles au profit des porteurs de projet qui se démènent. Et aussi, en creux, un engagement personnel fort de ceux dont le métier est d’accompagner.

« Je viens de très très loin »

Quand Léa raconte son histoire, elle commence toujours par cette phrase. « Je viens de loin. De très très loin. » Et c’est plutôt très vrai. 

Elle est née au Cameroun. À 17 ans, elle perd sa mère. La même année, elle devient mère à son tour. La famille vit alors dans un contexte difficile : une famille polygame, des ressources limitées, et la nécessité de se battre pour survivre.

« On était dans une jungle. Les plus forts mangeaient les plus faibles. »

Très vite, elle doit prendre des responsabilités. Elle protège sa petite sœur, élève sa fille et cherche du travail.

Son rêve, à l’époque, était pourtant très différent : devenir médecin. À 15 ans, elle avait déjà fait des stages d’observation dans des hôpitaux. Mais la mort de sa mère change tout. Les études deviennent impossibles.

Huit ans dans un pays en guerre

À 19 ans, Léa décide de partir travailler au Tchad. On lui a parlé d’opportunités professionnelles, pas trop de la guerre. « Il n’y avait pas de télévision, pas de téléphone. On ne savait pas.» Elle laisse sa fille de deux ans à sa petite sœur et prend la route. Pendant huit ans, elle travaille au Tchad, dans un contexte de conflit. Les périodes de violence obligent régulièrement les habitants à traverser la frontière vers le Cameroun.

« Des fois on revenait et il y avait encore des cadavres sur le bord de la route. »

Malgré tout, elle tient. Son salaire lui permet de subvenir aux besoins de sa famille.

Une nouvelle vie en France… puis l’isolement

Plus tard, Léa arrive en France. Elle se marie avec un Français et s’installe à Marseille. Un deuxième enfant naît. Mais la relation se dégrade. Progressivement, elle perd confiance en elle.

« On ne se rend pas compte quand ça arrive. Les petites remarques, les critiques… »

Un jour, une amie lui fait remarquer qu’elle est en train de « s’éteindre ». La prise de conscience est brutale mais salvatrice pour Léa. Elle divorce et décide de repartir à zéro, loin de Marseille. 

Clermont-Ferrand comme nouveau départ

Elle choisit Clermont-Ferrand presque par hasard. Lors d’une visite chez une cousine, elle aime bien ce qu’elle voit de la ville et décide de s’y installer avec son fils de 3 ans en 2016.

Les débuts sont très difficiles. Après deux mois hébergée chez sa cousine, elle se retrouve quasiment sans logement. Pour survivre, elle enchaîne les petits boulots : ménage, gardiennage d’immeuble, missions diverses… Elle s’invente parfois quelques lignes sur son CV, comme quand elle devient gardienne d’immeuble en ayant regardé des vidéos Youtube pour bien comprendre le métier.

Le déclic entrepreneurial

Comme elle est extrêmement combative, elle ne veut plus subir, l’incertitude, les petits boulots, … Léa Lopez veut prendre son avenir en main. Son projet initial était de devenir prothésiste ongulaire.  C’est là que débute son parcours dans « l’écosystème entrepreneurial ».

D’abord, le PLIE, le Plan local pour l’insertion et l’emploi, ou PLIE, bras armé de la Métropole pour accompagner les personnes très éloignées de l’emploi où une conseillère lui parle du CIDFF qui propose un accompagnement sur mesure aux femmes créatrices.

Là, elle rencontre une conseillère qui lui propose un stage d’immersion dans un institut de beauté. Elle va y passer quinze jours, durant lesquels elle observe mais pratique un peu sous la supervision de sa tutrice. Les retours des clientes  sur ses qualités de masseuse sont très positifs

La responsable de l’institut lui conseille alors de changer de projet pour devenir esthéticienne.

Le combat pour financer sa formation

Pour exercer, Léa doit obtenir un CAP esthétique. Le coût de la formation : 5 500 euros. Une somme impossible à payer dans sa situation. Elle sollicite plusieurs aides qui lui sont toutes refusées. Elle ne laisse pas tomber. D’ailleurs c’est le message qu’elle martèle lorsqu’elle témoigne.

Ne vous laissez pas décourager, ne baissez pas les bras, croyez en vous, contre vents et marées. 

Elle écrit elle-même à des associations, à la mairie, avec l’aide d’une assistante sociale. Finalement, le Secours Catholique va lui apporter un soutien modeste mais qui compte moralement. Et la Ville de Clermont également.  Au final, elle réunit environ 1 800 euros. Encore loin des 5500€ attendus. Encore une fois, elle ne lâche pas et tente la négociation. 

« Je leur ai dit : je n’ai pas 5 500 euros. J’ai 1 800 euros. Je vous donne ça et je commence la formation. »

Son interlocutrice éclate de rire… salue le culot et accepte de mettre en place un paiement échelonné.

L’alternance comme tremplin

Après le CAP, elle est retournée voir son ancienne tutrice.

Je lui ai dit : voilà, j’ai le CAP maintenant, vous allez m’aider à créer mon entreprise.

Et là, elle me dit non. Et elle ajoute « Vous êtes très douée en massage et en soin du corps. Et avec le CAP, vous ne pouvez pas faire les soins du corps. Il faut faire deux ans de plus. »

Désespoir de Léa. Pour elle, c’était impossible jusqu’à ce qu’elle découvre l’alternance.  A donc commencé pour elle la quête, difficile, d’une entreprise pour l’accueillir.

Elle raconte l’importance du soutien qu’elle a reçu : moral, pour qu’elle ne lâche pas, concret de celles qui ont ouvert leur carnet d’adresse pour l’aider et même matériel, quand l’une de ses interlocutrices garde son fils pendant qu’elle passe son entretien. L’engagement personnel est énorme – et sans doute sous évalué – dans ces structures d’insertion.

Elle l’a finalement trouvé cette alternance qui lui permettrait de suivre sa formation, de disposer d’un salaire et de ne pas payer les frais de scolarité. Parfait pour elle. 

Léa poursuit donc sa formation en alternance pendant deux ans. Elle développe ses compétences et acquiert de l’expérience, puis elle est recrutée en CDI elle reste quatre ans et demi.  Mais l’idée d’entreprendre ne l’a pas quittée… 

Un projet d’entreprise construit avec l’écosystème local

Armée des diplômes nécessaires, elle se lance enfin dans la création de son institut et s’appuie sur plusieurs structures d’accompagnement :

  • un accompagnement à la reconversion avec Transition Pro, qui lui permet de quitter son emploi dans le cadre du dispositif démission-reconversion

  • un travail sur son projet, son modèle économique, … avec la BGE

  • puis, via l’accompagnement, un recours aux financements via le réseau Initiative  et France Active

  • et enfin, un prêt bancaire pour lancer l’activité. 

« Quand les banques ont vu tout le parcours et les structures qui m’accompagnaient, elles ont dit : on vous suit les yeux fermés. »

Elle obtient un financement global d’environ 100 000 euros.

Sept mois après l’ouverture

L’institut Mayvera ouvre le 24 juillet. Sept mois plus tard, l’activité commence à se stabiliser. Après des travaux de rénovation et quelques mois calmes, la fréquentation repart.

Mais au-delà de l’activité économique, c’est la transformation personnelle qui marque Léa. « Quand je suis arrivée à Clermont, j’étais au fond du trou. »

Aujourd’hui, elle est cheffe d’entreprise. 

Mon ressenti c’est un sentiment de d’accomplissement. Quand on on vient de là où j’étais, être chef d’entreprise aujourd’hui, c’est un sentiment de réussite, de fierté. Beaucoup beaucoup de fierté et ça redonne confiance en soi. Aujourd’hui, je suis en exemple à suivre,  et ça, ça donne de l’espoir à ceux qui ne croient plus. Tout est possible. Il suffit d’y croire et d’être bien accompagné.

Transmettre à d’autres femmes

Léa reste engagée dans les réseaux qui l’ont aidée. Elle siège désormais au conseil d’administration du CIDFF et participe à des actions pour encourager d’autres femmes.

« Si mon histoire peut aider quelqu’un à ne pas abandonner, alors ça vaut le coup. » 

Son message est simple :

« Le pire, c’est de ne jamais essayer. »

France Active

Initiative

BGE