Derrière chaque création d’entreprise, il y a rarement un parcours solitaire. En tout cas, c’est préférable. Incubateurs, réseaux, structures hybrides … Ces dispositifs se sont imposés comme des passages conseillés dans les parcours de création. Pourtant, leurs pratiques, leurs objectifs et leurs effets restent parfois flous, ou carrément méconnus, pour celles et ceux qui pourraient en bénéficier.
Si les entreprises accompagnées affichent des taux de survie plus élevés (80% de survie à 3 ans versus 66%), la question ne se limite pas à la réussite économique. Que produit réellement cet accompagnement si on élargit le prisme ? Que fait concrètement un incubateur ? Que cherche-t-il à produire ? Et pour quels profils ?
Avec cette série, Le Connecteur part à la rencontre de celles et ceux qui pilotent ces dispositifs pour comprendre, comment ils accompagnent et ce que cela change, concrètement, pour les porteurs de projet. Entretien avec Marion Valadier, directrice de Cocoshaker.
Entretien avec Marion Valadier, sa directrice
Arrivée en 2015 au moment de la création de la structure, elle participe dès l’origine à son développement. À l’époque, CocoShaker émerge dans un contexte où peu de solutions existent pour accompagner des projets à impact social sur le territoire. Marion a commencé sa carrière dans le milieu de l’aéronautique, en tant que consultante d’un ESN (entreprise de service numérique). Elle choisit ensuite de se réorienter vers un projet qu’elle juge plus aligné avec ses valeurs. Une expérience qui lui permet aujourd’hui de naviguer entre des acteurs très différents, des grandes entreprises aux collectivités.
Dix ans plus tard, la structure a évolué, élargi ses missions et changé d’échelle, tout en conservant un ancrage fort dans les enjeux territoriaux.
Accompagner des porteurs de projet à impact social
Dix ans plus tard donc, la structure a évolué et ne se définit plus comme un incubateur, mais comme une structure d’accompagnement ancrée dans les territoires. Entre incubation, animation et coopération, Coco Shaker a progressivement élargi son rôle.
« Si on regardait uniquement la création d’entreprise, ça ne suffirait pas à justifier ce qu’on fait. »
« Au départ, combler un vide sur le territoire »
À l’origine, qu’est-ce qu’un incubateur comme CocoShaker ?
À l’origine, l’ambition est simple : accompagner des porteurs de projet qui n’avaient pas de solution locale. Ceux qui portaient des projets à impact social ou environnemental avec des modèles économiques forcément hybrides puisque les bénéficiaires n’en sont pas toujours les clients/ financeurs.
« L’entrepreneur social, c’est celui qui répond à un besoin non couvert »
Qu’est-ce que vous mettez derrière la notion d’entrepreneur social ?
L’entrepreneur social se situe entre deux limites. Il entreprend pour répondre à un besoin non couvert, insuffisamment rentable pour le secteur privé et pas (ou plus) pris en charge par les pouvoirs publics.
« Le modèle économique est un moyen, pas une finalité. »
Autre caractéristique structurante : l’ancrage territorial. En effet, ces projets prennent d’abord forme là où les besoins sont observés, avant d’éventuellement se déployer ailleurs.
D’un incubateur à une structure d’accompagnement
Aujourd’hui, CocoShaker se définit-il toujours comme un incubateur ?
Non. Le terme ne suffit plus à décrire la réalité. L’accompagnement de porteurs de projet reste central, mais il s’inscrit désormais dans une logique plus large, qui intègre animation, mise en réseau et coopération territoriale. Ce glissement s’est fait progressivement. Il s’est construit au fil des projets accompagnés et des besoins identifiés sur le terrain.
« On a développé des choses sans forcément les formaliser au départ. »
Détecter, relier, faire émerger
Une fois les porteurs de projet identifiés, que se passe-t-il ?
Avant même l’accompagnement, il y a un travail de détection. Coco Shaker s’adresse à différents profils et à différents stades. Des porteurs au stade de l’idée, des structures déjà créées ou des solutions à faire advenir sur un territoire.
Cette détection passe largement par l’animation.
« Chaque événement sert à détecter, mais aussi à faire se rencontrer les gens. »
Plus de 60 événements sont organisés chaque année.
« Ce n’est pas un à-côté : c’est une manière d’accompagner. »
Ces temps permettent de créer des liens, de faire émerger des projets et d’identifier des ressources.
Trois grandes dimensions structurent l’activité.
Trois parcours selon le niveau d’avancement
Comment s’organise concrètement l’accompagnement ?
Trois parcours structurent aujourd’hui l’offre, qui est totalement gratuite pour les porteurs de projets. Cocoshaker est financé à part égale par des fonds publics et privés, leur point commun est de considérer comme stratégique le soutien de modèles d’entrepreneuriat ancrés localement et axés sur la réponse à des besoins non couverts.
Expérimentation (4 mois)
Pour des projets au stade de l’idée. Là, l’objectif est de tester une intuition et de la confronter à ses bénéficiaires.
« L’enjeu, c’est d’aller voir si ce qu’on imagine est juste. »
Incubation (8 mois)
Pour des projets déjà avancés. Ici, on a déjà passé une étape, il s’agit désormais de passer de l’idée à l’entreprise, de structurer le modèle économique et de travailler la viabilité. Le collectif joue un rôle important, complété par un accompagnement individuel et un système de parrainage.
Déploiement
Pour des structures déjà créées. Enfin, pour des structures plus matures, l’objectif est de travailler sur des enjeux de consolidation (finance, management, stratégie).
Accompagner aussi les territoires
Vous accompagnez aussi des territoires, pas seulement des individus ?
Oui. C’est une évolution importante. Au fil du temps, l’animation territoriale a pris une place majeure. Initialement, pour assurer un ancrage territorial sur l’ensemble du territoire auvergnat et ‘sourcer’ des porteurs de projets.
Plus de 60 événements sont organisés chaque année. S’ils contribuent à détecter, ils conduisent aussi à créer des liens avec les acteurs locaux, et également à appréhender des besoins des territoires. Cette activité d’animation constitue désormais un levier central du modèle. Chaque événement est pensé à la fois comme un espace de rencontre et comme un point d’entrée potentiel vers l’accompagnement.
En appréhendant plus finement les besoins, CocoShaker intervient aussi auprès de territoires pour faire émerger des dynamiques collectives autour de problématiques locales. Les thématiques telles que la mobilité, l’alimentation, le vieillissement ou encore l’économie circulaire constituent des opportunités pour mobiliser les écosystèmes et faire émerger des solutions entrepreneuriales.
Un ancrage territorial sous tension
Comment travaillez-vous sur des territoires ruraux ?
L’ancrage territorial est central, mais complexe. Les partenariats ne suffisent pas toujours.
« On se rend compte que ne pas être sur place, ça change tout. »
CocoShaker cherche donc à renforcer sa présence locale, notamment en s’appuyant sur des partenaires implantés et en déployant ses propres ressources sur certains territoires. Cette tension est particulièrement forte dans des territoires ruraux, où l’accès aux dispositifs d’accompagnement reste inégal.
Un écosystème ouvert et évolutif
Comment définir votre écosystème aujourd’hui ?
L’écosystème de CocoShaker inclut des réseaux d’entrepreneurs, des collectivités, des acteurs sectoriels (santé, mobilité, économie circulaire…). La logique est de définir un périmètre ouvert, et de construire des coopérations en fonction des besoins.
Il est volontairement ouvert.
« On ne se met pas trop de barrières. »
Les réseaux sont également régionaux, avec d’autres incubateurs comme InnoVales et Ronalpia, nationaux, avec l’Avise, le réseau des fabriques à initiatives, … autant de façons de nourrir les réflexions et d’échanger de bonnes pratiques.
Au-delà de la création d’entreprise
Comment évaluez-vous l’impact de votre action ?
La question dépasse la création d’entreprise.
L’accompagnement produit beaucoup d’autres « externalités ». Compétences développées, repositionnements professionnels, liens créés avec le territoire : autant d’effets plus diffus, mais structurants.
« On travaille au service de quelque chose de plus large que la création d’entreprise. »
Cette approche amène à élargir la manière d’évaluer l’action des structures d’accompagnement.
« Développer des dynamiques plus larges que la seule création »
Au-delà des projets individuels, Coco Shaker revendique un rôle plus large.
Accompagner ne consiste pas uniquement à faire émerger des entreprises, mais à contribuer à des dynamiques territoriales :
- créer des liens ;
- faire émerger des solutions ;
- structurer des écosystèmes.
Une évolution qui interroge la place et le rôle des structures d’accompagnement dans les transformations économiques et sociales.
Des profils encore peu diversifiés
Qui sont les porteurs de projet aujourd’hui ?
Un profil dominant se dessine dans les porteurs de projet accompagnés. Ce sont plutôt des personnes diplômées, souvent en reconversion, une majorité de femmes, autour de 40 ans.
Mais ce n’est pas une cible.
« On voudrait que tout le monde se sente légitime. »
Notre enjeu clé est d’atteindre des personnes qui ne se définissent pas comme entrepreneurs, alors même qu’elles développent des activités qui en relèvent.
Un contexte plus incertain
Comment évolue le contexte aujourd’hui ?
Le contexte actuel renforce les tensions. D’un côté, les besoins auxquels répondent les entrepreneurs sociaux sont largement reconnus et ont tendance à s’accentuer. De l’autre, les ressources pour les financer se raréfient. Cette tension se répercute directement sur les porteurs de projet. S’engager devient plus incertain, la prise de risque devient encore plus difficile, dans un environnement où les perspectives économiques sont moins lisibles.
« Il n’y a plus de légèreté dans l’accompagnement. »
Pour les structures d’accompagnement, cela implique d’ajuster leurs pratiques et de renforcer leur rôle.
Au-delà de comptabiliser le nombre de projets accompagnés, agir sur les dynamiques locales, renforcer les coopérations, favoriser l’émergence de solutions… c’est la base des réflexions sur la robustesse des organisations. Contribuer à diffuser cette culture commune ne peut être qu’utile et nécessaire.
