A l’occasion de sa traditionnelle Soirée Partenaires, organisée chaque année dans les locaux de Picture, CocoShaker donnait la parole à d’anciens incubés pour jeter un regard sur le chemin parcouru. C’était le cas pour Chloé Supiot, de Réempack et également de Thomas Brun, fondateur d’AdaptUP.

À la fin de l’année 2022, date de son incubation, le projet tient encore dans un premier schéma. Chloé Supiot imagine une housse textile capable de protéger et de maintenir le contenu d’une palette sans recourir systématiquement au film plastique, au cerclage et aux autres consommables jetables.

La housse doit pouvoir être utilisée plusieurs fois, réparée et fabriquée en partie avec des chutes issues d’entreprises locales. Mais entre le dessin du produit et son adoption dans un entrepôt, Réempack va découvrir que le principal défi ne réside pas seulement dans le textile.

Il faut aussi organiser le retour de la housse, modifier les habitudes de travail et convaincre plusieurs acteurs d’une même chaîne logistique.

« Le retour, c’est quelque chose qui n’est pas évident dans les emballages réemployables », reconnaît Chloë Supiot.

Depuis son incubation en 2022, l’entreprise a donc fait évoluer son projet. La housse palette reste son produit historique, mais Réempack développe désormais une gamme plus large de protections souples, notamment pour les rolls, les palox, les équipements industriels et les remorques de vélos.

Cette diversification marque un pivot progressif : elle ne renonce pas à la housse palette, mais cherche d’autres applications pendant que le réemploi se confronte au temps long de la transformation logistique.

Remplacer plusieurs consommables par une housse réemployable

La housse palette développée par Réempack est conçue pour protéger et sangler des marchandises de formes régulières ou irrégulières. Elle doit remplacer tout ou partie du film plastique, du cerclage et de certains éléments de calage.

Le site Réempack présente une housse imperméable, adaptée aux palettes européennes, dotée d’une pochette pour les documents de transport et personnalisable avec des systèmes d’identification ou de traçabilité. Une mise en place qui demande moins de deux minutes pour un support qui peut être réutilisé cent fois, selon ses conditions d’usage.  Et d’ailleurs, elle propose également un service de réparation. Une housse endommagée peut être reprise dans ses ateliers partenaires afin de prolonger sa durée de vie.

Cette réparabilité fait partie du modèle recherché par Chloë Supiot. Maroquinière de formation, elle a travaillé comme opératrice et couturière, notamment dans le secteur du luxe, avant de s’intéresser à l’économie circulaire et à l’écologie industrielle.

« Ce qui booste ma créativité, c’est l’envie de donner une seconde vie à ce qui, aux yeux de certains, sont des déchets ».

Des chutes industrielles transformées à Cournon-d’Auvergne

Réempack se présente aujourd’hui comme une entreprise spécialisée dans les protections souples écoconçues en textiles techniques. Elle utilise, lorsque les contraintes du produit le permettent, des chutes de production collectées auprès d’entreprises locales. La housse palette associe notamment un textile polyester résistant tissé dans le Rhône, des accessoires majoritairement fabriqués en France et des renforts provenant de chutes de bâche ou de mousse collectées sur le territoire.  Chloé Supiot, rejointe depuis quelques temps par un associé, Aymeric Dupuy, a tissé un écosystème local de partenaires :  FITMATT, principal sous-traitant, fournisseur de chutes de bâche et de mousse. Volcatôle pour des attaches métalliques, Numi pour l’impression sur bâche, Diatex pour les textiles techniques et Matussière Bâche pour la fourniture de chutes.

Ce fonctionnement relève d’une logique d’écologie industrielle territoriale : une matière inutilisée par une entreprise devient une ressource pour une autre.

Des prototypes testés avec les futurs utilisateurs

Le développement de la housse occupera toute l’année 2023. Elle a été co conçue avec plusieurs structures, dont un grand groupe industriel.  Il a fallu tester plusieurs versions et faire évoluer les prototypes à partir des retours des utilisateurs. Le produit a également été soumis à un essai en laboratoire sur une palette afin de reproduire certaines contraintes rencontrées lors d’un transport en camion… C’est le temps long du déploiement d’un produit technique. Il  a été soutenu par une bourse French Tech de Bpifrance. Accompagnement qui a permis de faire intervenir le laboratoire spécialisé Métropack pour les tests de résistance, des ingénieurs de Hall 32 pour la conception ainsi qu’un ergonome.

En 2024, Chloë Supiot présente son produit lors d’un premier salon professionnel à Paris. Un test est ensuite mené avec un grand groupe sur un flux entre un entrepôt et un magasin.

« Ça nous a permis de collecter des informations sur ce qui devait être amélioré, sur la manière dont ça se passait et sur le retour de la housse »

Au-delà du sujet technique, l’expérimentation révèle l’importance de l’expérience utilisateur et de l’évolution des usages. Une fois le film plastique retiré, l’utilisateur ne se pose pas de questions. Avec la housse réemployable, au contraire, il faut penser sa récupération en boucle pour tenir sa promesse de réemploi.

La logistique inverse, condition du réemploi

A priori, la housse est donc comme particulièrement adaptée aux flux en boucle fermée. Des trajets réguliers entre des sites identifiés, sur lesquels la housse peut repartir dans le sens inverse. Pour les flux ouverts, il reste à travailler avec les transporteurs pour organiser un circuit de récupération. Il faut savoir où se trouve la housse, qui en est responsable, comment elle est stockée et à quel moment elle repart vers l’expéditeur.

Plus le circuit compte d’intermédiaires, plus cette organisation devient difficile. Une housse oubliée chez un client, perdue lors d’un transport ou immobilisée dans un entrepôt réduit rapidement le nombre de réemplois obtenus.

« La housse palette est un sujet assez long à mettre en place, qui demande beaucoup de changements d’habitudes dans les processus industriels », résume Chloë Supiot.

Modifier un objet ne suffit pas à modifier un processus

On le voit, une fois le sujet technique résolu – et ça pris du temps – il reste un frein. Le même que celui auquel Hubert Reeves faisait référence: le PFH (Putain de facteur humain), plus poliment nommé la résistance au changement.

La mise en place d’une housse modifie les gestes des opérateurs. Il faut l’installer, la retirer, la plier et la conserver. Les services logistiques doivent intégrer sa circulation. Les destinataires doivent comprendre qu’elle n’est pas un déchet. Les transporteurs peuvent également être sollicités pour organiser son retour… Bref, dans un secteur fonctionnant avec des délais contraints, chaque nouvelle étape peut être perçue comme une complication à fortiori dans des situations de flux tendus.

La performance technique de la housse ne suffit donc pas à déclencher son adoption. Réempack doit aussi démontrer que le temps consacré à son installation et à son retour reste acceptable pour les équipes. Pour faciliter les premiers essais, elle propose actuellement une location d’un mois. Ce format permet aux structures de tester la housse dans leurs propres flux avant une éventuelle commande.

De la housse palette aux protections sur mesure

Face aux délais nécessaires – et sous estimés- pour déployer la housse palette, Réempack élargit son activité. Elle développe désormais des coiffes souples pour palox, des housses de rolls et différentes protections réalisées à partir d’un cahier des charges.

« C’est un vrai pivot stratégique. Quand j’ai commencé l’incubation en 2022, le sujet, c’était uniquement la housse palette. Maintenant, c’est plus diversifié ».

Cette diversification permet d’utiliser les compétences acquises sur d’autres problèmes de protection : couvrir un contenant stocké à l’extérieur, protéger un équipement fragile, adapter une ouverture ou fabriquer une housse à partir d’une remorque existante. Elle offre aussi davantage de possibilités pour valoriser les chutes disponibles. Une matière qui ne convient pas à la fabrication d’une housse palette peut trouver une application dans un renfort, une coiffe ou une protection produite en petite série.

Le sur-mesure présente néanmoins un inconvénient de nature économique. Chaque projet demande du temps de conception et d’échange avec le client. Réempack doit donc parvenir à personnaliser ses produits tout en maintenant des coûts compatibles avec les usages industriels.

La cyclologistique ouvre un nouveau terrain

La cyclologistique constitue l’un des axes apparus au cours de cette diversification. Les remorques de vélos utilisées pour les livraisons urbaines doivent protéger leur chargement contre la pluie et les mouvements. Elles doivent aussi rester faciles à ouvrir et à replier. Les formes et les dimensions des équipements varient, ce qui crée des besoins de protections spécifiques. Réempack propose désormais une housse étanche et réglable pour vélo cargo, capable de se replier en sac à l’avant de la remorque.

« Cette année, on développe toutes les protections de pluie et les protections techniques que l’on peut trouver sur les différentes formes de remorques », détaille Chloë Supiot.

Ce marché fournit à l’entreprise un nouveau terrain d’expérimentation. Les acteurs y utilisent des matériels moins standardisés que dans la logistique traditionnelle et peuvent avoir besoin de petites séries adaptées à leurs équipements.

La cyclologistique ne remplace pas la housse palette dans la stratégie de Réempack. Elle permet plutôt de développer une seconde activité pendant que le produit historique poursuit ses essais.

Un accompagnement pour sortir du produit unique

Le pivot s’est précisé pendant le programme de déploiement suivi par l’entreprise. C’est la troisième forme d’accompagnement proposée par CocoShaker. Elle s’adresse aux entrepreneurs qui ont engagé leur activité et qui buttent sur des sujets précis. Le programme « Déploiement » est donc totalement sur mesure.

À ce moment-là, Réempack dispose de plusieurs pistes : poursuivre la housse palette, répondre à des demandes de protection sur mesure, développer la cyclologistique ou rechercher de nouvelles applications pour les matières collectées. L’accompagnement permet à l’équipe de dresser un état des lieux et de sélectionner les directions les plus cohérentes.

« On était un peu dans le flou avec la housse palette et avec les délais », reconnaît Chloë Supiot.

Le regard d’une personne extérieure facilite cette prise de recul.

« Ce regard extérieur régulier nous a permis d’avoir la vision nécessaire pour nous réorienter. À la fin de l’accompagnement, on s’est lancé dans le pivot, progressivement. »

Un pivot ne se traduit pas nécessairement l’abandon du projet initial. Comme dans le cas de Réempack, il peut consister à réduire la dépendance à un produit, à ouvrir des marchés complémentaires ou à mieux répartir les délais de développement.

Chloé Supiot en 2024