Cinq ans de Upheros, c’est une mine d’informations. En réalité, c’est beaucoup plus puisqu’ils existent depuis l’époque Auvergne Nouveau Monde, l’ancêtre d’Auvergne Ambition, mais on n’a (malheureusement) pas enregistré les données depuis l’origine (Cf article La Montagne 2016!).

Le Upheros, c’est un format tout simple : 2 heures en soirée, à l’heure de l’apéro, 1 heure consacrée aux pitchs courts de 5-6 porteurs de projets, un temps de questions de la part d’un public curieux et soutenant et un temps d’échanges informels pour prolonger les contacts. Il y en a partout en Auvergne, partout où des volontaires bénévoles se sont manifestés pour les organiser.

Depuis le début, Le Connecteur essaie d’y assister, autant que faire se peut, de capter les pitchs, de capitaliser sur ces initiatives qui naissent partout en Auvergne. Aujourd’hui, Le Connecteur détient près de 350 « fiches » et/ou vidéos avec les noms et les descriptifs de projets et une typologie de thématiques. Il s’agit d’une photographie, certes biaisée mais d’une photographie quand même, de la dynamique entrepreneuriale locale.

Quand on les écoute, chacun raconte une histoire entrepreneuriale, une envie d’agir, une sensibilité, … individuelle. Mais que racontent-ils avec une approche plus méta ?

Évidemment, cette base ne prétend pas représenter « l’entrepreneuriat en Auvergne ». Les participants aux Upheros constituent une population particulière de porteurs de projets qui sont souvent à un stade encore jeune de leur activité. La base elle-même n’est pas parfaitement exhaustive, notamment pour 2025. Mais quand même, il s’agit d’une belle matière première.

Et justement, c’est tout l’intérêt d’un usage éclairé d’une IA, qui excelle sur ce genre d’exercice de repérage de tendances et de récurrences, sur un corpus un peu important.  On s’est donc lancé dans cette analyse méta et …  identifié quelques premières tendances intéressantes.

Beaucoup de solo preneurs

Sur les projets recensés, l’immense majorité est portée par un seul porteur identifié. Peut-être ont-elles pu recruter depuis, s’associer ou développer une équipe. Mais au moment auquel elles viennent pitcher, ce sont des projets encore très fortement incarnés.

Des secteurs diversifiés

Le numérique est bien présent : agences web, plateformes, applications, logiciels, outils numériques ou, plus récemment, intelligence artificielle. Mais il n’est pas exclusif, au contraire, on peut observer un retour de la matière, du « faire ».  On croise des vêtements, des ressorts industriels, des cosmétiques, du mobilier, de la bière, des bijoux, du textile, des objets en bois ou encore des produits alimentaires.

Dès 2021, Le Petit Griou fabriquait des vêtements pour bébés à partir de textile recyclé, Doxa développait  des tee-shirts produits en France avec des matières recyclées et L’Atallier met à disposition machines numériques et ateliers de fabrication et de réparation. On retrouve parfois dans une même soirée une artisane du crochet, du macramé et de la couture, un fabricant de mobilier métal-bois, un projet photovoltaïque, une photographe, une consultante pour PME ou encore un fablab itinérant.

Projets polymorphes

Beaucoup de projets sont difficiles à enfermer dans une seule case: un restaurant aussi lieu événementiel, une boutique qui propose des ateliers, une activité artisanale qui se double de formation….  Un projet sur quatre associe plusieurs fonctions. La Goguette, présentée en 2022, en était une bonne illustration : 500 m² mêlant artisanat, art, paysannerie, ateliers, rencontres et restaurant autour de produits locaux. Mamatea poussait cette logique encore plus loin. Le salon de thé de Nadia Rabhane devait devenir à la fois boutique éphémère, laboratoire alimentaire partagé et espace de coworking destiné aux entrepreneuses.

Pour une petite structure, l’hybridation répond à la question du modèle économique viable. Multiplier les usages d’un lieu, les clientèles ou les sources de revenus peut être une manière de sécuriser l’activité. Mais c’est aussi une autre façon de créer un projet qui corresponde totalement à la personne qui le porte. Ou parfois simplement d’ajuster l’activité à l’épreuve du réel

Un ancrage territorial fort

Pour certains projets le territoire constitue le déclencheur de la création. En 2021, Le Bistro’Van voulait apporter restauration et animation dans les villages. Bobox à Vélo cherchait à améliorer la mobilité en zone rurale. Le Syndicat ferroviaire du Livradois-Forez explorait de nouveaux usages du rail adaptés à des territoires peu denses. À Lezoux, un salon de coiffure itinérant se déplace dans cinq communes rurales et réserve une journée aux personnes handicapées et à leurs aidants.

Le déclencheur est le manque, l’identification d’un besoin, social souvent, non ou mal couvert. Des commerces ou des services qui disparaissent et accentuent la désertification. Des galères, de déplacements par exemple pour certaines populations. Une absence de lieu où se retrouver pour entretenir le lien social, une offre culturelle qui fait défaut …

Ce constat de manque devient alors une première étude de marché.

Tendance circulaire : Réparer, transformer, réutiliser

On note aussi l’émergence de projets dans lesquels recyclage, réemploi, seconde main, réparation, récupération ou déchets sont au coeur de l’activité. Omskape Design travaille dès 2021 sur le réemploi des matières dans l’aménagement. Textile & Co solidaires mêle recyclage textile, formation et insertion. ABCEE Recyclage répare de l’électroménager avec des pièces d’occasion. Youkan fabrique des vêtements à partir de matières recyclées.

Dans ces projets, le déchet, l’objet usagé ou la matière récupérée devient la ressource autour de laquelle est construit le modèle économique. Réparer plutôt que remplacer. Transformer plutôt que jeter. Revendre ce qui existe déjà. Imaginer un nouveau produit à partir de ce dont d’autres ne veulent plus.

Le même principe peut se décliner dans le textile, l’électroménager, le mobilier, la culture, les emballages ou l’alimentation. Poom par exemple, transforme par exemple des fruits récupérés ou invendus auprès de particuliers et de producteurs en pâtisseries et conserves.

Des entrepreneurs clients … des entrepreneurs

A noter enfin, une partie importante de ces petites entreprises travaillent pour… d’autres entreprises.  Création de sites internet, communication, photographie, conseil, organisation, recrutement, formation, accompagnement commercial, comptabilité, outils numériques… Plus le nombre d’indépendants et de petites structures augmente, plus les besoins en compétences qu’ils ne peuvent pas internaliser deviennent eux-mêmes des opportunités entrepreneuriales.

Cinq ans après, ce que réussir veut dire

Cinq ans plus tard, certaines structures existent encore. D’autres ont changé de forme, de modèle ou de territoire. Certaines se sont arrêtées. Ce coup d’oeil méta et transversal montre aussi qu’une expérience entrepreneuriale, c’est certes le développement, la création d’emploi, la pérennité mais pas seulement. Dans tous les cas, quelque chose a été produit.

À titre individuel, d’abord : des compétences, des réseaux, une connaissance du marché, une capacité à vendre, négocier, fabriquer, organiser, recruter, convaincre. Même lorsqu’un projet s’arrête, cette expérience ne disparaît pas avec lui. Elle se retrouve souvent dans le projet suivant, dans un emploi, dans une autre manière de travailler.

À l’échelle collective, entreprendre crée aussi des relations. Avec des clients, des fournisseurs, des partenaires, d’autres entrepreneurs, des collectivités. Certains projets donnent naissance à des communautés ou à de nouvelles coopérations qui peuvent continuer à exister au-delà de l’entreprise elle-même.

Et à l’échelle d’un territoire, l’empreinte peut être encore différente. Un commerce aura fait vivre une rue pendant quelques années. Un tiers-lieu aura permis à des personnes de se rencontrer. Un projet aura testé un service qui n’existait pas jusque-là. Un entrepreneur aura montré qu’un besoin existait, ouvert un marché, inspiré une autre initiative.

Autrement dit, la disparition d’une entreprise ne dit pas tout de la valeur de l’expérience qui l’a précédée. Toutes participent, à des degrés différents, à faire circuler des compétences, des idées et des relations sur un territoire.

Des raisons d’entreprendre

Sur ces cinq ans, Upheros a accumulé des portraits mais aussi constitué une archive des raisons pour lesquelles des centaines de personnes décident un jour d’entreprendre.  Et à regarder leurs histoires, on décèle souvent l’envie de créer sa propre activité, de reprendre la main sur son temps (et ça, parfois, c’est un peu un leurre), de chercher le fameux sens perdu dans le salariat … et puis aussi d’apporter des réponses très concrètes à des besoins spécifiques auxquels l’entrepreneur s’est confronté.

Ce premier article est sans doute le début d’une série qui nous permettra d’aller explorer d’autres lignes de force qui se dégagent : les modèles hybrides, l’entrepreneuriat né d’un manque local, la circularité, l’économie de services entre indépendants, les projets issus d’un problème vécu ou encore la spécialisation des activités liées au soin.

A suivre !