« Le ralentissement de la productivité, les défis démographiques, l’augmentation des coûts de l’énergie et la concurrence mondiale accrue exercent une pression sur la prospérité à long terme de l’Europe. Dans le même temps, les transitions écologique et numérique exigent des niveaux d’investissement et d’innovation sans précédent. »
C’est en ces termes que la Commission Européenne introduit les enjeux du rapport confié à Mario Draghi, ancien président de la Banque Centrale Européenne, pour imaginer les leviers d’une adaptation de l’UE à un monde en mutation rapide. Il donnera lieu à une boussole pour la compétitivité, des outils de coordination, un pacte pour une industrie propre … et se décline en secteur stratégique. La bioéconomie en est un.
Le sceteur représente jusqu’à 863 milliards d’euros de valeur ajoutée en 2023 et emploie environ 17,1 millions de personnes. « (…) La bioéconomie est un moteur essentiel de la compétitivité de l’UE en termes d’innovation, de transition écologique et de résilience. Malgré son potentiel de croissance et ses importantes dépenses de R&I, les déficits de financement tout au long de la chaîne de valeur empêchent les entreprises de se développer et d’atteindre un déploiement complet sur le marché, ce qui expose l’Europe à un risque de fuite vers les États-Unis et d’autres régions. »
C’est dans ce contexte qu’ouvre la Biotech Open Platform. BIOP, créée en 2024 et inauguré le 28 septembre, entre dans sa phase fonctionnelle au sein du Centre des matériaux durables du Michelin Innovation Park à Clermont-Ferrand. Derrière les cuves, les tuyaux et les labos, l’ambition du projet est de devenir la passerelle qui permettra à l’innovation biotech de franchir la vallée de la mort en sécurisant le passage du labo à un procédé industriel fiable, rentable et finançable.
Une CDMO aux applications multiples
BIOP se décrit comme « une CDMO/CMO spécialisée en fermentation de précision ». CMO, c’est « Contract Manufacturing Organization » et CDMO « Contract Development and Manufacturing Organization », pour faire simple la nuance réside dans la maturité du produit à industrialiser, soit il est prêt, soit il doit encore être développé pour l’amener à l’industrialisation. C’est plutôt sur cette seconde définition que se positionne BIOP.
Autre point sémantique, la fermentation de précision. Si on pense facilement à la bière, au pain ou au yaourt, la fermentation de précision repose sur le même principe biologique mais avec une finalité de maitrise pour des volumes importants. Bactéries, levures, champignons ou microalgues constituent de véritables « petites usines biologiques » auxquelles l’enjeu est de fournir les bonnes conditions de température, d’oxygène, de pH et de nutriments.
Les applications potentielles dépassent largement l’alimentaire : protéines, oméga-3, ingrédients cosmétiques, molécules pour la chimie, matériaux biosourcés… Chez Michelin, par exemple, le sujet rejoint directement la recherche sur de nouvelles générations de colles, résines ou polymères. L’enjeu est notamment de parvenir à produire certaines molécules autrement qu’à partir de ressources pétrosourcées.
Valider la scalabilité
Les progrès de la génétique ont considérablement accéléré la capacité à développer de nouvelles souches et de nouvelles molécules. Mais entre une réussite obtenue dans quelques litres en laboratoire et une production de plusieurs dizaines ou centaines de mètres cubes, il reste un fossé. C’est le fameux scale-up, ou passage à l’échelle. Et souvent donc la vallée de la mort, ce cap qui n’est pas passé par 70% des innovations.
Plus de 70 % des innovations ne voient jamais le marché. Non pas parce que les innovations ne fonctionnent pas, mais parce que la phase entre le laboratoire et un procédé économiquement viable à l’échelle industrielle est très critique. Khadidja Romari
À petite échelle, il est relativement facile de maintenir partout dans une cuve les mêmes conditions de température, d’oxygène ou de pH. Plus les volumes augmentent, plus le mélange devient complexe et plus les performances observées en laboratoire risquent de se dégrader. Khadidja Romari, CEO de Biotech Open Platform, se fait pédagogue : réussir un risotto pour quatre personnes ne signifie pas que l’on saura obtenir exactement le même résultat pour 4 000 personnes. Dans les biotechnologies, la difficulté supplémentaire est que l’on travaille avec du vivant.
Pour BIOP, une entreprise peut arriver avec une souche et un procédé qui fonctionnent déjà au labo. BIOP va pouvoir ensuite tester, adapter et optimiser ce procédé sur des volumes croissants. Les équipements permettent de travailler de quelques litres jusqu’à 15 m³. L’objectif n’est pas encore de produire à très grande échelle, mais de générer suffisamment de données pour déterminer si un passage ultérieur à une unité industrielle est réaliste. C’est à dire reproductible et à un rendement et un coût satisfaisants.
Il ne suffit pas que techniquement le procédé fonctionne, il faut qu’il soit rentable et que l’équation économique soit validée. K Romari
Réduire le risque avant de construire l’usine
Construire sa propre installation pilote coûte cher et investir sans certitude sur la capacité de son procédé à être transposable à grande échelle peut être extrêmement risqué.
Le modèle de Biotech Open Platform repose donc sur une infrastructure mutualisée. Startups comme grands groupes peuvent utiliser les équipements et l’expertise des équipes pour franchir cette étape sans devoir immédiatement financer leur propre outil industriel. Les projets pourront durer de quelques mois à plusieurs années selon leur niveau de maturité.
Jim Flatt, dirigeant de DMC Biotechnologies, insiste sur cette dimension. Pour une jeune biotech, démontrer qu’un procédé fonctionne à une échelle commercialement pertinente permet non seulement de préparer l’industrialisation, mais aussi de rassurer investisseurs et futurs clients. Selon les équipes de BiOP, les plateformes CDMO capables d’accompagner le passage à l’échelle en fermentation restent très peu nombreuses en Europe — moins d’une dizaine selon leur estimation — tandis que les capacités se développent aux États-Unis et surtout en Chine.
Une double vallée de la mort
C’est une question particulièrement sensible pour Florent Menegaux, président de Michelin. Le taux d’échec européen est trop élevé, bien plus que sur d’autres continents. L’un des manques serait la faiblesse relative des financements capables d’accompagner l’ensemble des niveaux de maturité technologique, notamment les phases intermédiaires les plus risquées. Il renvoie sur ce point au diagnostic posé par le rapport Draghi sur la compétitivité européenne. L’Europe a de solides capacités de recherche et d’innovation, mais peine davantage à transformer ces innovations en entreprises qui passent à l’échelle.
La Commission identifie aujourd’hui, dans les industries biosourcées, deux “vallées de la mort” : une première autour des TRL 5-7, au stade de la démonstration, puis une seconde aux TRL 7-9, au moment de la commercialisation et de l’industrialisation. Elle pointe explicitement des lacunes de financement sur toute cette chaîne capables de financer des étapes où le risque technologique reste élevé.(Lire notre article Mot de la Tech – TRL, un outil pour comprendre la maturité des projets innovants)
C’est sur ce chainon manquant que se positionne BiOP, en testant et produisant suffisamment de preuves techniques et économiques, la démonstration peut contribuer à diminuer l’incertitude avant les investissements industriels les plus lourds.
Un écosystème favorable à Clermont-Ferrand
L’installation de Biotech Open Platform au sein du Centre des matériaux durables, sur le site de Cataroux, s’explique d’abord par l’environnement industriel déjà existant. BiOP peut s’appuyer sur les infrastructures, la maintenance et différentes expertises présentes au sein du Michelin Innovation Park. Le lien avec le Centre des matériaux durables n’est d’ailleurs pas seulement géographique. Le centre explore différentes manières de transformer la production de matériaux : mieux recycler les matières déjà existantes, mais aussi produire autrement certaines molécules qui entreront demain dans les colles, résines, polymères ou autres matériaux industriels. La fermentation devient une nouvelle voie possible de fabrication de la matière.
C’est le trait d’union entre des acteurs aussi différents que Michelin, Danone, DMC Biotechnologies, Greentech, Crédit Agricole Centre France et Clermont Auvergne Innovation, co fondateurs de la structure. Parce que BiOP repose aussi sur la complémentarité d’acteurs qui n’ont ni la même taille, ni les mêmes métiers. Michelin et Danone apportent leur expérience industrielle et leurs marchés, Clermont Auvergne Innovation fait le lien avec la recherche académique, tandis que Greentech, PME auvergnate spécialisée depuis plus de trente ans dans les biotechnologies appliquées notamment à la cosmétique et à la pharmacie, apporte une culture plus agile de l’innovation.
La grande structure va amener une taille financière, technique ou de marché. La petite structure va apporter la souplesse, la réactivité. L’université, c’est l’innovation , résume Jean-Philippe Berthon, président de Greentech.
À ce socle industriel s’ajoute l’environnement académique. Clermont Auvergne Innovation cite notamment un diplôme d’ingénieur en génie biologique, axé sur le domaine des bioraffineries à Clermont Auvergne INP ou le master en microbiologie industrielle à Aurillac ou encore des travaux de l’Institut Pascal sur les phénomènes de transfert thermique liés aux procédés de fermentation. L’ambition ainsi affichée est aussi de créer davantage de ponts entre étudiants, laboratoires, industriels et futurs projets entrepreneuriaux.
Un nouvel acteur européen ?
Biotech Open Platform ouvre avec une ambition qui dépasse largement les besoins de ses entreprises fondatrices. L’outil est pensé comme une CDMO ouverte à des clients extérieurs, startups comme grands groupes, français ou internationaux. Selon les équipes rencontrées lors de la visite, les plateformes capables d’accompagner ainsi le changement d’échelle en fermentation restent peu nombreuses en Europe, tandis que de nouvelles capacités émergent aux États-Unis et surtout en Chine.
Les premiers projets doivent démarrer dès l’automne. La plateforme vise également une certification ISO 22000 en 2027 afin de renforcer notamment ses capacités sur des applications alimentaires. D’autres développements sont déjà envisagés, notamment autour de l’optimisation des souches.
Au-delà des projets qui passeront par ses cuves, l’un des enjeux sera de produire un effet d’entraînement autour. Car pour le Crédit Agricole Centre France, également actionnaire, comme pour le Président de la Métropole, une attente s’exprime clairement, toujours celle de l’attractivité de nouvelles entreprises et de nouveaux talents, mais aussi de faire émerger une filière, qui crée des liens avec les autres acteurs et plus largement l’écosystème…
