Le club Les Entreprises s’engagent, présent dans le Puy de Dome et en France, tente de faire travailler ensemble entreprises, services de l’État et acteurs de l’emploi autour de sujets très concrets, du recrutement à l’inclusion, jusqu’aux fragilités propres aux territoires ruraux.

“On n’est pas sur un club business”, résume Béatrice Guichard, animatrice du dispositif dans le Puy-de-Dôme.

“Les membres sont des entreprises qui ont une appétence, qui sans toujours le savoir, sont déjà sur ces sujets dans le cadre de leur activité, ou qui ont envie de progresser.”

Le club, officiellement lancé en juin 2023, revendique aujourd’hui plus de 200 entreprises membres, principalement des TPE et PME. Son ambition : donner des outils, faire circuler des pratiques, relier des mondes qui se croisent peu, et transformer l’engagement en dynamique locale.

Rencontre avec Béatrice Guichard, animatrice du réseau pour la CCI Puy-de-Dome Clermont Auvergne et Marie Portugues pour la DDETS 63.

Une coalition publique-privée qui cherche sa forme

Le fonctionnement du club repose sur un triptyque : une animation portée par la CCI, une implication de l’État via la DDETS – direction départementale du travail et des solidarités- et un dirigeant d’entreprise en position de leader (absent lors de l’interview). Ce montage, ses responsables le présentent comme l’un des moteurs du réseau.

“C’est une vraie innovation finalement, de faire coexister les services de l’État avec les entreprises qui se retrouvent localement au sein de clubs”, explique Marie Portuges.

À l’échelle nationale, la dynamique existe depuis 2018. Mais à l’échelle locale, dans le Puy-de-Dôme, le club a dû relancer un peu la machine. Cette relance se traduit par des actions thématiques. Même si le réseau en revendique quatorze, l’équipe locale dit avoir ciblé quelques priorités pour 2026 : la ruralité, les lycées professionnels, le recrutement autrement, l’inclusion, ou encore le relais de politiques publiques.

Du discours à l’outillage

Le mot revient souvent dans l’entretien : outiller. Le club ne se vit ni comme un label, ni comme une vitrine. Son rôle consiste d’abord à rapprocher les entreprises de ressources, de solutions et d’interlocuteurs.

“À chaque thématique, l’idée, c’est de voir quels sont les professionnels qui travaillent déjà sur ce thème-là et comment on peut faire le lien avec les entreprises du club concernées pour donner de l’information, donner des outils et développer les engagements.”

L’entrée dans le réseau passe par une plateforme nationale où les entreprises choisissent un ou plusieurs engagements. Elles accèdent alors à des ressources et rejoignent automatiquement la dynamique locale. Le mécanisme a un effet intéressant : il permet d’embarquer des entreprises qui ne se définiraient pas spontanément comme “engagées”, mais qui ont déjà enclenché des pratiques ou souhaitent progresser.

“Recrute ton boss”, ou le recrutement renversé

L’initiative la plus visible du club local est l’opération « Recrute ton boss ». Le principe : renverser les codes du job dating en demandant aux chefs d’entreprise de pitcher devant les candidats.

“C’est un peu un rôle inversé”, explique Béatrice Guichard. “Les candidats sont préparés à venir sans CV. Et les chefs d’entreprise, eux, sont préparés pour travailler leur ADN, comment ils vont se vendre.”

Le format est né d’un constat simple. Comme le raconte l’équipe, il existait déjà de nombreux job datings sur le territoire. La question était donc moins d’en ajouter un que d’inventer une autre façon de faire.

De là est née une formule qui oblige les employeurs à sortir d’une logique purement descendante. Dans un marché du travail plus tendu, il ne suffit plus de recruter : il faut aussi donner envie.

“C’est ce pouvoir de séduction qui change un peu la donne”, dit l’une des interlocutrices.

Le club en est aujourd’hui à sa sixième édition. Et au-delà de la communication, le format révèle une transformation plus profonde : les entreprises ne sont plus seulement attendues sur leurs offres d’emploi, mais sur leur capacité à raconter un cadre de travail, une culture, une façon d’accueillir.

Partenaire d’autres réseaux

Le club s’inscrit aussi dans des dynamiques partenariales plus locales, comme avec l’association sportive Alpha Saint-Jacques, qui porte une action d’inclusion par le sport à destination de publics éloignés de l’emploi. Concrètement, il ne s’agit pas d’un événement classique, mais d’un format d’échange direct : les participants viennent présenter leurs aspirations, leurs envies professionnelles, et les entreprises apportent un regard, des conseils, des pistes. “On est là plus pour porter le regard de l’entreprise vis-à-vis de ce public-là”, explique une animatrice. L’enjeu est moins de recruter immédiatement que de recréer un premier lien, dans un cadre moins formel. Un “circuit court” de la rencontre, qui permet à des profils parfois éloignés des codes du recrutement de se confronter à des employeurs, et inversement, de bousculer les représentations côté entreprises.

Au-delà de ces formats ponctuels, le club fonctionne largement en interaction avec un écosystème d’acteurs déjà en place. Il ne crée pas ex nihilo, mais s’appuie sur des réseaux existants : acteurs de l’emploi comme France Travail, Cap emploi ou les missions locales, structures d’inclusion, associations, réseaux d’entreprises ou dispositifs publics.

“On est aussi dans cette logique du club, cette dynamique publique-privée, pour être relais des politiques publiques”, explique l’équipe.

Cela se traduit par une double posture : co-construire certaines actions avec des partenaires, mais aussi relayer des dispositifs existants — apprentissage, emploi des personnes en situation de handicap, initiatives locales — en faisant circuler l’information auprès des entreprises. Une manière de positionner le club comme un point de connexion, plus que comme un acteur centralisateur, dans un paysage déjà dense.

Lycées professionnels : refaire des passerelles

Autre chantier mis en avant : les lycées professionnels. Le club prévoit d’y consacrer un format spécifique, les “90 minutes de l’engagement”, avec l’objectif de rapprocher établissements, entreprises, rectorat et responsables du bureau des entreprises.

L’enjeu est de rendre visibles les passerelles existantes, mais aussi de corriger un biais plus profond : dans certains territoires, les jeunes se forment localement sans toujours identifier les possibilités de stage ou d’emploi à proximité.

L’une des participantes résume l’idée en parlant d’un lycée clermontois qui accueille aussi des jeunes venus des Combrailles : il faudrait, dit-elle, qu’ils puissent avoir “le réflexe de dire : je vais faire mon stage dans une entreprise de mon territoire”.

Là encore, la question n’est pas de retenir tout le monde à tout prix, mais d’éviter que le départ ne soit dicté par défaut, faute de visibilité sur ce qui existe déjà.

Révéler des initiatives plutôt que promouvoir des structures

“Le club des entreprises s’engagent est aussi là pour révéler des initiatives et des engagements d’entreprise qui parfois sont plutôt simples à mettre en œuvre”, explique une responsable.

Le club dit avoir beaucoup travaillé sa visibilité, notamment sur LinkedIn. L’objectif : donner régulièrement la parole aux entreprises engagées, sous forme de carrousels, d’interviews ou de retours d’expérience.

Mais cette stratégie de visibilité ne règle pas tout. Avec plus de 200 entreprises membres, le réseau se heurte désormais à une difficulté classique : faire émerger un sentiment d’appartenance collective.

“Si on questionne les entreprises qui s’engagent, elles ne se connaissent pas forcément toutes ensemble”, reconnaît l’une des animatrices. D’où l’idée, pour le second semestre, d’un événement plus fédérateur capable de réunir l’ensemble du club. En effet, un réseau peut être actif sans encore faire communauté, d’où l’idée de travailler sur la capacité à relier des engagements dispersés, à faire circuler des expériences, à fabriquer du commun.

La ruralité, comme contrainte réelle

Autre sujet émergent, la ruralité, thématique nationale du réseau, qui concentre des difficultés très concrètes : recrutement, logement, mobilité, image du territoire, accès à l’information.

Il y a plein d’initiatives super intéressantes, des chefs d’entreprise atypiques, plein de choses à raconter, mais qui passent complètement sous le radar.

 “Il faut parler positivement de la ruralité, de ceux qui investissent là-bas”, répond l’une des animatrices. “Il y a une problématique d’attractivité sur les territoires où parfois, tous les efforts d’un chef  d’entreprise isolé ne vont pas suffire.”

Les échanges menés avec des entreprises situées hors de l’agglomération clermontoise font remonter des préoccupations récurrentes : le recrutement, bien sûr, mais aussi le logement et la mobilité. Une responsable cite le cas d’une cheffe d’entreprise hôtelière prête à accueillir davantage de profils, y compris dans une logique d’inclusion, à condition de pouvoir les héberger.

Le problème n’est donc pas uniquement celui de l’emploi. Il est territorial, logistique et symbolique. Il touche aussi à l’image persistante de certaines entreprises rurales.

“Il y a encore cette image du grand-père qui dit : moi j’ai bossé là-bas, je te conseille pas d’y aller.”

Quand le terrain résiste aux dispositifs

Il y aussi les expérimentations plus difficiles, notamment autour des entrepreneurs de quartiers prioritaires. Certaines démarches ont bien fonctionné lorsqu’elles se faisaient au plus près du terrain. D’autres, plus institutionnelles, ont suscité une mobilisation plus faible.

“Nous avions organisé un événement dans un quartier prioritaire”, dit l’une d’elles pour expliquer le succès d’un premier temps d’échange. Cela a bien fonctionné mais nous avons eu un retour sur le fait que cela pouvait être stigmatisant, nous avons donc imaginé une autre rencontre, dans les locaux de la CCI. Et malgré des efforts de communication importants, l’ouverture de formats plus formels n’a pas suffi à créer la dynamique attendue.

Le sujet dépasse ce seul cas. Il renvoie à une difficulté plus générale : comment ouvrir des portes sans reproduire les cadres qui intimident ? Comment demander une contribution minimale sans basculer dans la lassitude quand les publics visés ne viennent pas ? En réalité, aucun dispositif, même bien conçu, ne suffit à lui seul. Il s’inscrit dans un environnement parfois auto limitant qu’il est difficile et long de casser.

Qui raconte les territoires qui innovent ?

Au fond, le sujet central dépasse le seul club Les Entreprises s’engagent. Il concerne la manière dont certains territoires restent peu racontés, donc peu identifiables, y compris pour leurs propres habitants. Ce n’est pas qu’il ne se passe rien, mais qu’on a “l’impression qu’il se passe rien”. À partir de là se pose la question qui nous intéresse fortement au Connecteur,  qui documente les entreprises qui inventent des réponses locales, qui coopèrent, qui ajustent leurs pratiques, qui rendent leur territoire un peu plus habitable ou attractif ? Et comment éviter que ces initiatives restent soit invisibles, soit rabattues sur une logique de communication ? Un vrai enjeu éditorial et sans doute aussi démocratique.

Dans le Puy-de-Dôme, Les Entreprises s’engagent n’est ni un club d’entreprises, ni un relai institutionnel. Le réseau se veut plutôt un lien entre politiques publiques et pratiques de terrain, entre engagement affiché et solutions concrètes, entre centralité métropolitaine et réalités rurales.  L’enjeu : faire vivre une coalition publique-privée, fédérer plus de 200 entreprises, parler d’emploi, d’inclusion et de ruralité, en aidant les entreprises à agir et en rendant visibles celles qui agissent déjà. Où qu’elles soient.