La France robotise moins vite que plusieurs de ses voisins industriels. Dans le même temps, les entreprises continuent de peiner à recruter et le vieillissement de la population active pose une question de fond : demain, aura-t-on encore assez de bras pour produire ? Longtemps regardé sous l’angle de la destruction d’emplois, le robot pourrait bien devenir une partie de la réponse.

Le contraste est assez saisissant. En 2024, 4 900 nouveaux robots industriels ont été installés en France. C’est 24 % de moins qu’un an plus tôt. Dans le même temps, l’Allemagne en installait près de 27 000. La France, passée un temps derrière l’Espagne, a repris la 3ème place européenne en nombre de robots installés par an, tout en restant reste loin de l’Allemagne.

Il faut évidemment manier la comparaison avec précaution : taille et structure de l’industrie, poids de l’automobile ou de l’électronique influencent fortement ces chiffres. Mais la tendance mondiale est, elle, sans ambiguïté. Le parc de robots industriels continue de progresser, et l’Europe occidentale comptait en 2024 en moyenne 267 robots pour 10 000 salariés de l’industrie manufacturière. L’Allemagne en comptait 449.

Un retard multifactoriel

« On prend énormément de retard en France par rapport aux autres pays », constate Jean-Christophe Baudez, directeur général de CIMES. Pour lui, l’une des explications est culturelle : la France n’aurait pas pris « le train de la robotique » aussi tôt que l’Allemagne. Pour quelles raisons ? Les causes sont multiples :

  • Selon les analyses de Robotics Valley, les usines françaises sont très performantes sur la numérisation logicielle (66 % de serveurs cloud et 82 % de cybersécurité industrielle, contre respectivement 51 % et 58 % en Allemagne). En revanche, cet investissement immatériel s’est fait au détriment de l’automatisation physique (les machines et les bras articulés).
  • Une enquête menée auprès des directeurs industriels européens souligne que 36 % des décideurs français ne perçoivent toujours pas l’intérêt concret des technologies de rupture comme les robots collaboratifs (cobots).
  • Les tensions inflationnistes et la baisse générale de la production industrielle européenne ont poussé les PME françaises à geler leurs budgets de modernisation matérielle, préférant accumuler de la trésorerie plutôt que de s’engager sur des retours sur investissement à long terme.

Du robot qui supprime l’emploi au robot qui permet de continuer à produire

Pendant des années, le débat public autour de l’automatisation s’est largement structuré autour de l’inquiétude des pertes d’emplois occasionnées par le déploiement des robots.

Jean-Christophe Baudez estime que cette représentation continue de peser sur les décisions d’investissement. « On est très en retard et on n’investit pas dans la robotique avec la vision que la robotique va prendre la place des salariés, alors que c’est plutôt un accompagnement », explique-t-il.

Le contexte est pourtant en train de changer.

En juillet 2026, 37 % des entreprises industrielles françaises déclaraient encore rencontrer des difficultés de recrutement, malgré une détente par rapport aux sommets atteints quelques années plus tôt.

Quelques chiffres

  • France Travail (Enquête BMO 2026) :  43,8 % de projets de recrutement jugés difficiles pour l’année. C’est l’indicateur de référence (Besoins en Main-d’Œuvre) compilé auprès de dizaines de milliers d’entreprises.
  • L’Insee (Note de conjoncture 2026) : L’institut interroge directement les chefs d’entreprise industrielle chaque trimestre. Leurs données confirment que bien que la tension globale se soit légèrement détendue, environ 34 % des industriels déclarent toujours faire face à des blocages structurels immédiats pour recruter.
  • Bpifrance : La banque publique d’investissement s’appuie sur la feuille de route gouvernementale de l’industrie pour chiffrer le volume de postes vacants persistants et les 220 000 projets de recrutement industriels annuels, dont plus de la moitié s’avèrent être un parcours du combattant.

De plus, la question n’est pas seulement conjoncturelle et liée à l’attractivité des métiers. À plus long terme, le vieillissement de la population active et le renouvellement des générations pourraient encore modifier l’équation.

La robotisation prend alors un autre rôle, celui de ‘facilitatrice’ : automatiser des tâches répétitives, pénibles ou difficiles à pourvoir, maintenir une cadence de production, mais aussi déplacer le travail humain vers le réglage, le contrôle, la maintenance ou les opérations nécessitant davantage de savoir-faire…

Mais une PME n’achète pas un robot comme une nouvelle machine

La transformation fait aussi apparaître un problème de compétence, particulièrement vrai pour les PME, qui constituent une grande partie du tissu industriel français. Leur difficulté n’est pas seulement financière. Il y a un véritable besoin d’ingénierie.

« Une entreprise de 50 salariés, est-ce qu’elle veut investir dans un robot ou pas ? Et pourquoi ? Quelles compétences va-t-elle devoir mettre en face ? », interroge Jean-Christophe Baudez.

Avant l’achat, il faut identifier le bon processus à automatiser, calculer le retour sur investissement, choisir une technologie, repenser parfois les flux de production et intégrer l’équipement à l’existant. Après l’achat, encore faut-il disposer des compétences pour le programmer, le maintenir et le faire évoluer.

Le modèle industriel français peut constituer un handicap par rapport à celui de pays comme l’Allemagne. Jean-Christophe Baudez pointe notamment un tissu composé de davantage de PME, quand l’Allemagne compte plus d’ETI disposant de capacités d’investissement et de compétences internes plus importantes.  Le frein à la robotisation n’est pas seulement technologique. Il est aussi financier, humain et sans doute aussi organisationnel.

On fait souvent référence à la culture collaborative des PME du Nord de l’Italie, un écosystème bien structuré, faisant vivre des liens forts entre ses membres, capable de coopération. C’est tout l’enjeu des réseaux territoriaux : réduire cette distance entre la technologie disponible et les entreprises susceptibles de l’adopter. Et c’est la philosophie dans laquelle s’engage le pôle CIMES en complétant sa chaîne de compétences avec Coboteam, et en cherchant à renforcer les « symbioses territoriales ».

Un retard qui pourrait devenir plus difficile à tenir

Ce paradoxe pourrait bien finir par accélérer le mouvement.

D’un côté, les entreprises françaises restent moins engagées dans la robotisation que certains grands concurrents industriels. De l’autre, elles doivent gagner en productivité, composer avec des métiers qui restent difficiles à pourvoir et anticiper une transformation démographique de la population active. L’automatisation ne fera pas disparaître ces problèmes, voire en crée de nouveaux : besoins de compétences techniques, investissements importants, transformation des métiers, acceptabilité dans les équipes…

Néanmoins, toutes les études montrent que la prise de conscience de la nécessité d’accélérer est très forte chez les patrons de PME: « Si la majorité (58 %) des entreprises françaises espèrent entièrement automatiser leur production d’ici à 5 ans, contre 62 % pour les Allemands, 60 % pour les Néerlandais (…), 36 % ne voient pas l’intérêt de certaines technologies à l’instar des cobots et de la coopération homme-robot « .

Il est temps pour Jean Christophe Baudez puisque la question n’est désormais plus de savoir si la robotisation supprimera des emplois. Elle s’est renversée en quelles activités pourront encore produire demain s’il n’y a pas de véritable accélération. De plus, les nouvelles formes de robotique, plus facilement utilisables et reconfigurables, pourraient être les outils permettant aux PME d’améliorer leur efficacité et donc leur compétitivité.

Une question de souveraineté (encore)

Ce retard pose aussi une question de souveraineté industrielle. Car pendant que l’Europe avance lentement, la Chine accélère très fortement.

En 2025, elle a concentré 59 % des nouvelles installations de robots industriels dans le monde, avec 354 000 unités, et les fabricants chinois fournissent désormais plus de la moitié de leur propre marché. Pour Jean-Christophe Baudez, l’enjeu est donc double : permettre aux entreprises françaises de se robotiser, mais aussi préserver une capacité à concevoir et intégrer ces technologies en France et en Europe. « Option 1, on achète du robot chinois. Option 2, on essaie de maintenir une offre nationale et régionale », résume-t-il.

Au-delà de la dépendance aux équipements et aux composants, il soulève aussi la question des données produites par des machines de plus en plus connectées. Un sujet qui déplace encore un peu plus la robotisation du simple enjeu de productivité vers celui de la maîtrise des technologies industrielles…