À la tête du pôle de compétitivité CIMES, Thierry Yalamas observe depuis longtemps la manière dont l’industrie fonctionne réellement : par réseaux, par proximités et par coopérations. Nommé récemment président, il s’inscrit dans cette continuité et raconte comment entreprises, chercheurs, offreurs de solutions et acteurs publics travaillent ensemble, du local à l’échelle européenne, pour transformer l’industrie au plus près des territoires.

Un nouveau Président 

Il n’avait pas prévu de devenir président. Encore moins d’ajouter une ligne à un agenda déjà chargé. Et pourtant. L’été dernier, quand la question de la succession se pose à la tête de CIMES, Thierry Yalamas commence par en rire. Puis il réfléchit. Et accepte.

Pas par ambition personnelle. Plutôt par continuité logique.

Dirigeant de Phimeca, entreprise de services en ingénierie devenue entreprise à mission, il est impliqué depuis longtemps dans la vie du pôle. (Lire l’article “Phimeca, entreprise à mission …” pour comprendre son parcours). Adhérent historique, administrateur, puis membre du bureau. « J’ai pu mesurer concrètement ce qu’apporte un pôle à son territoire », écrit-il dans sa profession de foi.

Un pôle ancré, pas hors-sol

Chez Thierry Yalamas, le mot “territoire” n’est pas un slogan. Il renvoie à une réalité très concrète : un périmètre géographique large, hétérogène, marqué par des histoires industrielles différentes. Clermont-Ferrand, Saint-Étienne, la vallée de l’Arve, la Haute-Savoie, l’Ain, le Limousin… chaque bassin a ses acteurs, ses réseaux, ses équilibres.

« On ne fédère pas en décrétant. Les écosystèmes existent déjà. Ils sont vivants. » Pour lui, le rôle d’un pôle n’est pas de remplacer ces dynamiques locales, mais de les relier, de les renforcer, en s’appuyant sur ce qui fonctionne. C’est d’ailleurs l’un des axes forts de son projet : adapter l’action du pôle aux réalités historiques et aux contextes spécifiques des territoires industriels, en synergie avec les grappes d’entreprises locales existantes.

Faire dialoguer des mondes qui ne se parlent pas naturellement

Par nature, un pôle de compétitivité est un lieu de frottement. CIMES rassemble des grands industriels, des PME et ETI, des offreurs de solutions, des laboratoires de recherche, des universités, des plateformes technologiques. Des profils aux cultures, aux temporalités et aux contraintes très différentes.

« Faire se rencontrer ces mondes-là ne va pas de soi. Ça demande de l’animation, de l’énergie, du temps. » Journées thématiques mêlant industriels et chercheurs, accompagnement individualisé, projets collaboratifs, visites de plateformes technologiques… le travail du pôle repose largement sur cette capacité à créer des ponts.

Thierry Yalamas aime l’image de l’arbre. Le pôle comme un tronc commun, solidement ancré dans le sol territorial, dont les racines sont les réseaux locaux et dont les branches relient des acteurs très différents. L’arbre ne crée pas la vie : il permet qu’elle circule.

Trois transitions qui traversent l’industrie

Si le rôle du pôle est aujourd’hui si central, c’est parce que l’industrie traverse des mutations profondes.

La transition numérique, d’abord. Automatisation, robotique, data, jumeaux numériques : les briques existent, mais leur appropriation reste inégale. Beaucoup d’entreprises savent qu’elles doivent évoluer, sans toujours savoir comment articuler ces outils avec leur réalité industrielle.

La transition environnementale, ensuite, qui oblige à repenser les procédés, les matériaux, l’énergie. Réduction de l’empreinte carbone, écoconception, sobriété des ressources : ce sont des sujets très concrets, qui touchent directement l’organisation des usines.

Enfin, la transition géopolitique, plus diffuse mais tout aussi structurante. Accès aux matières premières, dépendances industrielles, prix de l’énergie, marchés qui se ferment ou se redéploient. « Pour les PME, ce n’est pas de la macroéconomie abstraite. Ce sont des décisions quotidiennes. »

Le rôle du pôle, insiste-t-il, n’est pas d’apporter des réponses toutes faites, mais d’aider les entreprises à identifier leurs propres trajectoires, à se connecter aux bonnes compétences, au bon moment.

Quatre axes pour donner de la cohérence

Cette vision se décline en quatre grands axes d’action, clairement assumés.

D’abord, l’animation scientifique et technique du territoire, en s’appuyant sur la diversité des acteurs : universitaires, industriels, offreurs de solutions. Faire circuler l’information, créer des espaces de rencontre, rendre visibles les compétences existantes.

Ensuite, l’accompagnement individuel des adhérents, au plus près de leurs besoins : veille prospective, montage de projets innovants, accès aux financements, mais aussi passage à l’industrialisation.

Troisième axe : l’ancrage territorial, en travaillant avec les grappes locales, les agences de développement, les collectivités. Le pôle ne se substitue pas aux acteurs existants ; il travaille avec eux.

Enfin, l’ouverture européenne et l’international, via notamment des projets d’interclustering et des partenariats avec d’autres écosystèmes industriels, notamment autour du green manufacturing.

De l’innovation à l’usine

Sur le terrain, cela se traduit par des actions très concrètes. Thierry Yalamas insiste notamment sur l’enjeu de l’industrialisation, souvent sous-accompagné. D’où le développement d’offres spécifiques pour aider les entreprises à passer du POC à la production : diagnostic, identification des verrous technologiques, mobilisation de partenaires académiques ou industriels, recherche de financements.

Une manière de rappeler que toutes les entreprises n’ont pas les ressources internes d’un grand groupe, et que l’écosystème doit jouer un rôle de levier.

RH : un sujet qui monte

Autre enjeu de plus en plus présent : les ressources humaines. Attractivité des métiers industriels, renouvellement des compétences, formation, féminisation. Longtemps périphérique pour les pôles de compétitivité, le sujet prend aujourd’hui une place croissante.

CIMES est partie prenante de Campus des métiers et des qualifications, notamment autour des procédés de fabrication durable. Une façon de reconnecter industrie, formation et territoires, et de répondre à un besoin partagé par l’ensemble des adhérents. Phimeca participe au dispositif Elles bougent …

Une présidence sans posture

Dans sa manière de parler de son rôle, peu de grands discours. Plutôt une exigence : celle de la pertinence. « Un pôle n’existe que s’il apporte quelque chose à ses adhérents. Sinon, il disparaîtra. Et ce serait normal. »

Pas de posture donc, mais une attention constante à la cohérence, à l’utilité, à l’ancrage. Pour Thierry Yalamas, l’industrie n’est ni un bloc figé ni un concept abstrait. C’est un écosystème vivant, enraciné dans des territoires, traversé de tensions et de transformations. Et c’est là, au point de jonction entre les racines et les branches, qu’il a choisi de s’engager. (Lire aussi Entrepreneurs, pourquoi croiser les secteurs devient un levier d’innovation et de coopération)

ALLER PLUS LOIN

Pour mieux comprendre
C’est quoi, un pôle de compétitivité ?

Un pôle de compétitivité est une organisation labellisée par l’État, créée pour structurer et animer l’innovation collective sur un périmètre géographique donné.
Il rassemble des entreprises (PME, ETI, grands groupes), des laboratoires de recherche, des établissements de formation et des acteurs publics, autour d’enjeux industriels partagés.

Son rôle est d’aider ces acteurs à faire émerger des projets collaboratifs, accéder à des financements publics (nationaux ou européens), faciliter le passage de la recherche à l’industrialisation, et renforcer la compétitivité et la résilience d’un tissu industriel territorial.

Changer d’échelle
Un écosystème industriel en poupées russes

À l’échelle locale et régionale, on trouve des grappes d’entreprises, des clusters et des pôles de compétitivité comme CIMES. Ces structures s’appuient sur l’histoire industrielle des territoires, les réseaux existants et la proximité entre acteurs pour faire émerger des coopérations concrètes. À l’échelle nationale, ces dynamiques sont relayées ou complétées par des organisations transversales qui structurent la représentation et la transformation de l’industrie française, comme l’Alliance Industrie du Futur, l’UIMM, France Industrie ou la French Fab. 

À l’échelle européenne enfin, l’industrie est structurée par des politiques et des cadres communs portés par l’Union européenne : marché unique, programmes de financement, alliances industrielles, réseaux interrégionaux et coopérations transnationales, notamment autour de la souveraineté industrielle, de la transition écologique et des chaînes de valeur stratégiques.

Signes d’un écosystème industriel – ou autre- qui fonctionne

Un écosystème industriel vivant ne se décrète pas. Il se reconnaît à quelques signaux simples :

  • un ancrage territorial réel, qui part de l’existant ;
  • une diversité d’acteurs capables de dialoguer (PME, grands groupes, recherche, offreurs de solutions) ;
  • une animation dédiée, souvent invisible mais essentielle ;
  • une capacité à transformer des idées en projets concrets, puis en activités industrielles ;
  • une articulation claire entre temps court (besoins opérationnels) et temps long (transitions, compétences, attractivité).

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