L’intelligence collective est devenue un mot-clé récurrent, peut-être même un mot valise, du management comme de l’innovation publique.

L’idée est séduisante : mobiliser l’intelligence du plus grand nombre pour mieux décider, que ce soit en entreprise ou dans la vie démocratique. Mais dans les faits, réunir des individuels autour d’une table ne suffit pas toujours à faire émerger des idées communes. Entre tensions politiques, stratégies de sabotage ou décisions déjà prises, ces dispositifs se heurtent souvent à des limites invisibles. 

Le contexte électoral a peut-être donné envie aux organisateurs de TEDxClermont de mettre ce sujet en lumière. C’est donc lors d’un TEDxSalon à Clermont-Ferrand qu’Albane Roussot et Yves Mathieu étaient invités à débattre autour de la question « Intelligence collective : mythe ou réalité ? ». 

Les intervenants

Albane ROUSSOT  – exploratrice et facilitatrice en Intelligence Collective, Hybridation et Coopération.

Agronome de formation, Albane Roussot est co-autrice du livre « Petit Manuel de démocratie vivante » (Actes Sud – septembre 2025). Elle accompagne les collectifs et les territoires en faisant émerger les projets de transformations ou de transitions rêvés ou consentis par les habitants.

Yves MATHIEU Concepteur d’assemblées citoyennes et de dialogues, Fondateur de Missions Publiques

Yves Mathieu accompagne des décideurs politiques depuis 1984, pour les aider à aller chercher de l’intelligence politique là où ils ne vont pas la chercher « naturellement » : chez les gens.

Une promesse séduisante

Mobiliser l’intelligence du groupe pour résoudre des problèmes complexes : la promesse de l’intelligence collective s’est progressivement imposée dans les organisations, les entreprises et les institutions publiques. Une bonne façon d’acculturer, d’associer, voire d’engager dans des logiques de transformation.

Dans un contexte de défiance envers les institutions et de complexité croissante des décisions publiques, l’idée semble évidente : personne ne détient seul toutes les réponses. Faire dialoguer des citoyens, des experts et des décideurs permettrait d’enrichir les décisions et de produire des solutions plus robustes.

Mais pour les praticiens du sujet, la vision de l’extérieur de la mise en œuvre demeure souvent simplifiée.  C’est globalement le sens de leurs interventions: l’intelligence collective n’est pas un mythe, mais pour s’exprimer vraiment, elle ne s’active pas comme un interrupteur, elle requiert patience et méthode.

Le premier malentendu : la discussion spontanée

La première idée reçue déconstruite par les intervenants porte sur le fait qu’il suffirait de réunir des personnes dans une salle pour faire émerger des idées nouvelles. Dans la réalité, sans cadre clair, les dynamiques de groupe peuvent rapidement produire l’effet inverse. On peut alors assister à des positions qui se figent, des débats qui se transforment en affrontements et des participants qui monopolisent la parole, pendant que les autres se ferment.

Pour éviter ces dérives, les démarches d’intelligence collective reposent sur un « cadre de confiance ». Un cadre posé dès le début de toute rencontre pour se fixer des règles communes de fonctionnement. Il y a les règles de base : être totalement présent, parler en son « je » (éviter le « on »), ne pas juger, ne pas se censurer, écouter, ne pas couper la parole,…   mais souvent, le cadre peut être co construit et des règles spécifiques peuvent venir du groupe. Albane Roussot le dit: cela a l’air anecdotique. Ça ne l’est pas, notamment pour l’animateur d’une séquence, c’est le point d’appui nécessaire pour « re-cadrer » un comportement inadapté. Tant que les règles communes n’ont pas été définies et acceptées, elles ne peuvent s’imposer.

L’idée est de créer un espace les contributions peuvent s’additionner plutôt que s’opposer.

Dénouer la tension

Un épisode raconté par Albane Roussot illustre cette fragilité. En février 2026, dans un village des Hautes-Alpes, une assemblée citoyenne est organisée pour imaginer un projet de territoire à quelques semaines des élections municipales. L’ambiance est immédiatement électrique: pour la première fois depuis plusieurs décennies, deux listes s’affrontent. Dans la salle, les groupes restent séparés. Certains participants sont venus avec l’intention de faire échouer la réunion.

Face aux attaques et aux ricanements, la facilitatrice décide d’arrêter la séance. Elle propose alors de définir – et accepter- le cadre de sécurité : chacun doit s’exprimer en tant que citoyen, parler en « je », chercher à se faire comprendre plutôt qu’à convaincre et accepter que les contributions soient anonymisées.

Ce cadrage permet finalement de relancer la discussion. Pour les praticiens de l’intelligence collective, ce type de situation rappelle une évidence : les processus collectifs ne neutralisent pas les rapports de pouvoir. Ils doivent composer avec eux.

Le piège du consensus

La richesse d’un échange en intelligence collective tient dans la diversité des profils qui s’y retrouvent, et donc des points de vue qui vont se croiser. Les occasions d’utiliser l’intelligence collective sont de nature très différente. Elles peuvent servir des objectifs d’information, de consultation, de concertation ou de co-décision/co-construction. La nuance tient dans le niveau de décision finalement déléguée.  Pour les trois premiers « niveaux », il s’agit d’enrichir une décision qui reste dans le main de l’organisateur. Il est donc plutôt vertueux de ne pas chercher le consensus mais la qualité de l’expression. La recherche d’un accord général produit des effets contre-productifs lorsque chacun tente de convaincre. La discussion devient un débat classique où les positions se figent. 

En ce qui concerne la co décision en revanche,  qui requiert un accord, Albane Roussot et Yves Mathieu préfèrent la méthode dites du consentement.  Une décision est adoptée tant qu’aucun participant n’exprime d’objection majeure. L’idée n’est pas de trouver la solution parfaite, mais une solution « suffisamment bonne pour être testée et acceptée.

Une autre limite : le lien avec la décision

Un autre défi concerne la place réelle de ces démarches dans la prise de décision.

En 2015, un dialogue citoyen mondial organisé en amont de la COP21 a réuni plus de 10 000 participants dans 76 pays. Les citoyens ont formulé plusieurs propositions ambitieuses pour lutter contre le changement climatique. Et … pas grand chose derrière. Même constat pour la Convention Citoyenne pour le Climat lancée en France. Cette difficulté est récurrente et les dernières expériences ont entamé la confiance. Même lorsque l’intelligence collective fonctionne, ses résultats restent périphériques aux lieux où les décisions sont prises. C‘est extrêmement déceptif et envoie un message assez délétère pour ce type de contributions

L’initiateur d’une démarche de participation doit prendre le temps de la réflexion avant de s’engager. Se demander à quel point il est prêt à entendre et intégrer des apports imprévus ou qui n’iraient pas dans son sens. En bref,  être clair sur le rôle et le poids qu’il lui attribue, simple information, consultation, concertation ou co décision. Et surtout… s’y tenir.

Un laboratoire démocratique

Veiller aux principes démocratiques

Pour Manon Loisel et Nicolas Rio, co auteurs de ‘Pour en finir avec la démocratie participative‘, l’un des points majeurs de vigilance porte sur la réalité de l’égalité d’accès à la vie démocratique et au débat public. Pour eux, au contraire aujourd’hui, ces dispositifs contribuent à renforcer les inégalités et les asymétries existantes entre citoyens sur leurs capacités à faire entendre leur voix.

Pourquoi ? Parce que lorsqu’elles reposent sur le volontariat, ces démarches mobilisent des profils sociaux très homogènes: ceux qui votent, s’engagent… Ils ont un petit surnom : les TLM. Toujours les mêmes.

Comment faire participer tout le monde ?

Contrairement aux jurés d’assises, il n’y a pas de statut légal ou d’indemnisation stricte pour le « citoyen participant », ce qui limite la représentativité rappelle Albane Roussot. Il est aussi crucial d’avoir des dispositifs pour rassurer et accompagner les personnes qui ne se sentent pas légitimes ou insécurisées à l’idée de participer. Certaines institutions testent des panels citoyens tirés au sort.

D’autres cherchent à intégrer des perspectives nouvelles dans les discussions, en invitant par exemple des participants à représenter les générations futures ou même des entités naturelles comme des fleuves ou des territoires.

Ces démarches restent encore marginales, mais elles témoignent d’une évolution des pratiques démocratiques.

Pour leurs promoteurs, nous sommes encore dans une phase d’expérimentation.

Une transformation plus profonde ?

Ces limites sont bien identifiées et les moyens de les circonscrire ou corriger sont connus. Albane Roussot et Yves Mathieu sont plutôt convaincus et convaincants : l’intelligence collective est 

Dans Pour en finir avec la démocratie participative, Manon Loisel et Nicolas Rio pointent plusieurs angles morts des dispositifs participatifs : des participants souvent peu représentatifs, des consultations qui restent périphériques aux lieux de décision et des citoyens invités à donner leur avis sans réel pouvoir d’influence. Les auteurs plaident plutôt pour des dispositifs plus structurants, comme l’intégration de citoyens tirés au sort au sein même des assemblées ou le renforcement de véritables contre-pouvoirs. Autrement dit : si l’intelligence collective veut peser sur les décisions, elle ne peut pas rester cantonnée à des expériences ponctuelles. Elle doit trouver sa place au cœur même des institutions démocratiques.

Pour aller plus loin

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