Acube est une association clermontoise  animée par une communauté de bénévoles. Chacun propose ses sujets, la programmation se construit de manière collaborative autour d’un fil rouge:

Son mode de fonctionnement est basé sur la pratique, l’expérimentation, … la prise en main de méthodes et outils intégrables à ses pratiques professionnelles. ACube propose donc une soirée par mois sur des thèmes variés comme le CODEV  ou « L’Elément Humain » par exemple. Et Le Connecteur vous partage son expérience.

Flux poussé, flux tiré : comprendre l’organisation du travail avec des pizzas en papier

Comprendre pourquoi certaines équipes croulent sous les tâches alors que d’autres avancent avec plus de fluidité, c’était le challenge proposé par Acube lors d’une de ses soirées « expérimentation ». L’exercice avait des airs d’atelier créatif : des feuilles de couleur, des ciseaux, des ingrédients dessinés, deux équipes. Et une consigne : produire des pizzas, avec une liste d’ingrédients impératifs, un temps de cuisson précis et un four à 3 places. Comme nous sommes tous naturellement joueurs, les équipes se sont lancé, avec l’idée d’aller le plus vite possible et d’en fabriquer un maximum.  Postes répartis, gestes étudiés, nous étions sûrs d’être efficaces. Sauf qu’il manquait un paramètre, l’heure de fin du service…

Derrière le jeu, un vrai sujet d’organisation : la différence entre flux poussé et flux tiré.

Le principe

Dans un fonctionnement en flux poussé, on produit selon un plan, une prévision ou une décision prise en amont. Le travail est “poussé” vers les équipes, qu’elles aient ou non la capacité de l’absorber immédiatement. Dans un fonctionnement en flux tiré, on ne produit que lorsqu’un besoin réel apparaît. Le travail est “tiré” par la demande. On ne lance pas une nouvelle tâche parce qu’elle existe, mais parce qu’elle est utile, prioritaire et que l’équipe peut réellement la traiter.

Ces principes viennent de l’industrie, notamment du Toyota Production System. Ils ont d’abord transformé la production manufacturière avant d’inspirer d’autres univers : gestion de projet, développement logiciel, services, organisation d’équipe, méthodes agiles.

L’exercice des pizzas

L’atelier consistait à simuler une petite chaîne de production. Dans un premier temps, les équipes fonctionnent en flux poussé. Chacun produit sa partie : pâte, sauce, fromage, ingrédients, assemblage, cuisson. Les équipes vont vite. Super !

Et là, tombe la dernière consigne : le service est terminé. On analyse la situation d’un coup d’œil : stock intermédiaire devenu inutile, sur production qui finira en perte, pizzas incomplètes… Bref, le bilan n’est pas terrible.

Dans un second temps, l’exercice bascule en flux tiré. On ne produit plus tout en avance. Chaque étape ne fabrique que ce qui est absorbé par l’étape suivante. L’équipe se cale sur le besoin réel et sur sa capacité, en l’occurrence, le four, qui avec ses 3 places et ses 2 minutes de cuisson constitue le réel goulet d’étranglement de la production.

Et donc le rythme change. Il est moins spectaculaire au départ mais il devient plus stable et surtout plus efficace.

Ce que l’outil permet de comprendre

L’intérêt de cet exercice est de rendre visible ce qui, dans une organisation, passe souvent sous le radar. Le flux poussé donne l’impression d’être efficace parce que tout le monde est occupé. Mais être occupé ne veut pas dire produire de la valeur. Une équipe peut travailler beaucoup, produire beaucoup, et pourtant générer des retards, des reprises, de la confusion ou du stock inutile.

Le flux tiré oblige à regarder autrement le travail. Il pose trois questions basiques:

  • qu’est-ce qui est réellement demandé ?
  • à quel moment faut-il le produire ?
  • quelle est la capacité réelle de l’équipe ?

L’exercice est tout aussi intéressant pour des organisations qui ne fabriquent pas des objets, mais des projets, des services, des contenus, des événements ou des outils numériques.

Le principe n’est pas d’être en sur activité permanente mais de veiller au bon volume de travail, celui qui arrive au bon moment, finalisé sans défaut dans de bonnes conditions.  En somme, d’être en capacité de gérer les demandes entrantes, de prioriser, de définir et respecter les timings nécessaires pour terminer correctement une tâche, un projet…

Pourquoi c’est utile pour une équipe

L’exercice du flux poussé / flux tiré permet de parler concrètement de sujets parfois sensibles : surcharge, priorisation, interruptions, qualité, délais, coordination.

Les problèmes d’organisation viennent plus souvent du système de travail que des personnes. Quand tout arrive en même temps, quand chaque demande est urgente, quand personne ne voit la capacité réelle de l’équipe, le résultat est prévisible : on commence trop, on termine moins, on corrige davantage.

Le flux tiré ne règle pas tout. Mais il aide à poser un cadre plus sain. Il permet de limiter le travail en cours, de mieux visualiser les blocages et de redonner de la maîtrise aux équipes.

Les points clés

Le flux tiré suppose quelques conditions pour une bonne mise en œuvre.

D’abord, il faut accepter de regarder la capacité réelle, pas la capacité rêvée. Une équipe ne peut pas absorber indéfiniment plus de travail simplement parce que la demande augmente.

Ensuite, il faut clarifier les priorités. Si tout est prioritaire, rien ne l’est vraiment.

Enfin, il faut rendre le travail visible. Sans tableau, indicateurs simples ou rituels d’équipe, le flux reste théorique.

Comment tester l’outil simplement

On peut reproduire l’exercice avec très peu de matériel : du papier, des ciseaux, des feutres, des rôles répartis entre les participants et une commande à réaliser.

L’important est de faire deux tours.

Premier tour : fonctionnement en flux poussé. Chacun produit selon son rôle, le plus vite possible.

Deuxième tour : fonctionnement en flux tiré. Chaque étape ne produit que lorsqu’elle reçoit une demande de l’étape suivante.

À la fin, on compare : nombre de produits terminés, erreurs, stocks intermédiaires, stress ressenti, qualité, coordination.

La discussion qui suit est souvent plus précieuse que le résultat lui-même.

Ce qu’on retient

Le flux poussé remplit les mains, les cerveaux et les agendas. Le flux tiré oblige à regarder la valeur.

Dans une équipe, ce n’est pas toujours celui qui produit le plus qui contribue le mieux. C’est souvent celui qui aide le système à produire au bon rythme, avec moins d’attente, moins de reprise et plus de clarté.

Et parfois, il suffit d’une pizza en papier pour le comprendre.

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