Une scène locale pour lire les transformations industrielles

Le 21 avril 2026, à Hall 32, la journée Indus’Lab organisée par le pôle de compétitivité CIMES dans le cadre de la Clermont Innovation Week, mettait en scène une série de tensions qui traversent aujourd’hui l’industrie : produire mieux sans produire moins, intégrer plus de données sans perdre la main, moderniser les outils sans effacer les savoir-faire, coopérer localement dans un environnement encore très concurrentiel. Robotique, cybersécurité, pilotage des procédés, données environnementales, jumeaux numériques appliqués à l’hydroélectricité ou à la préservation du patrimoine : le programme dit déjà quelque chose de l’époque. L’industrie ne se transforme plus seulement à l’intérieur de ses ateliers. Elle doit composer avec des enjeux énergétiques, environnementaux, humains et territoriaux de plus en plus imbriqués.

Pour Jean-Christophe Baudez, qui dirige le pôle CIMES depuis un an, cette complexité impose d’abord de recréer des espaces de rencontre entre acteurs. À son arrivée, une consultation menée auprès des adhérents a fait remonter cette attente: les entreprises veulent se voir, échanger, mieux se connaître.

Une requête simple et classique, mais parfois paradoxale. Parce que tous les organisateurs d’événements le savent, il n’est pas facile de mobiliser largement. Le temps toujours, la denrée la plus rare. C’est d’ailleurs aussi ce qui nuit le plus à la réalisation des projets.

« Beaucoup d’industriels ont des idées, mais peu de temps pour les transformer en projets: “Quand j’ai cinq minutes, je m’occupe de mon projet. Mais en fait, je n’ai jamais cinq minutes”, résume-t-il en reprenant une formule entendue chez des dirigeants de PME. C’est tout l’intérêt d’un pôle de compétitivité de pouvoir mutualiser ces temps de R&D et d’accélérer l’identification des bons partenaires pour le bon projet.

Des technologies matures, des usages encore contraints

Indus’Lab donne à voir une industrie sommée de répondre simultanément à plusieurs injonctions. Il faut gagner en performance, réduire les consommations, mieux anticiper les pannes, sécuriser les données, intégrer l’intelligence artificielle, tout en restant compétitif dans un marché mondialisé.

Le thème du pilotage des procédés par la donnée, avec un focus sur les données environnementales en est une bonne illustration. Derrière la promesse d’une industrie plus pilotée, plus précise, plus réactive, se posent des questions très concrètes : quelles données mesure-t-on vraiment ? Que faire quand elles sont incomplètes ou hétérogènes ? Comment relier données de production et données environnementales ?

Certaines limites sont directement opérationnelles.
“Mesurer un gaz en extérieur, ça n’a pas de sens, ça se disperse. La donnée dépend du contexte”, rappelle Jean-Christophe Baudez.

D’autres sont plus systémiques : les données sont hétérogènes, parfois incomplètes, et leur croisement reste complexe.

“On peut avoir des données qui montrent qu’on pollue plus à un moment donné. Est-ce qu’on ralentit la cadence ? Si on ralentit, on produit moins. Où est-ce qu’on met le curseur ?”

Pour Jean-Christophe Baudez, l’un des verrous majeurs n’est pas seulement technique. Il est aussi humain. Réduire une cadence pour limiter un impact environnemental peut avoir un coût économique immédiat. À l’inverse, maintenir la production à haut niveau peut dégrader certains indicateurs. Le sujet n’est donc pas uniquement de capter et traiter plus de données mais d’établir son cadre d’arbitrage.

Le jumeau numérique, un changement d’échelle

Le sujet du jumeau numérique a été traité sous différents angles au gré de la journée. Dans le cas présenté par EDF Hydro, il s’agit d’anticiper les défaillances sur des équipements critiques comme des turbines ou des alternateurs. L’enjeu est immédiat : une turbine à l’arrêt peut immobiliser un site pendant 18 à 24 mois.  Le principe est simple : capter des signaux faibles, détecter des dérives, intervenir avant la panne.
“À l’œil humain, on ne verrait pas la dérive. La donnée permet de l’anticiper.”

Le jumeau numérique ne sert pas seulement à surveiller un objet technique. Il peut aussi modéliser un procédé, puis une usine entière, puis les interactions de cette usine avec son environnement. À ce niveau, on ne parle plus seulement de maintenance prédictive. Il s’agit d’arbitrage sur l’usage de l’eau, sur la disponibilité énergétique, sur les rythmes de production, sur l’organisation logistique. Le jumeau numérique devient un outil pour simuler des scénarios et piloter des arbitrages.

“Est-ce qu’il est plus opportun de produire le matin ou le soir en fonction du prix de l’énergie ? Aujourd’hui, on est capable de piloter ça.”

Vers une industrie plus territorialisée

Pour autant, la technologie ne suffit pas à transformer un tissu productif. Dans l’entretien, Jean-Christophe Baudez revient à plusieurs reprises sur un point : le principal défi reste celui de la coopération. Il évoque la nécessité de “chasser en meute”, autrement dit de dépasser les logiques strictement concurrentielles pour construire des réponses collectives.

“Ne pas voir le voisin comme un concurrent. On a plein de choses à apprendre les uns des autres.”

Dans les faits, les entreprises restent souvent focalisées sur leur activité immédiate, ce qui limite les dynamiques de collaboration. Le temps manque pour structurer des dynamiques collectives. Pourtant, certains modèles existent. Dans certains territoires, notamment en Italie, les entreprises n’hésitent pas à travailler ensemble, à partager des marchés, voire à faire travailler des concurrents.

“Le gâteau est trop gros pour un seul, donc ils le prennent à deux plutôt que de ne pas le prendre du tout.”

Dans un contexte de dépendance aux grands donneurs d’ordre, cette évolution devient stratégique. Un territoire trop structuré autour d’un acteur dominant devient vulnérable en cas de crise.  L’alternative passe par la construction d’une offre territoriale collective, capable d’attirer et de retenir les activités. Cela suppose de renforcer les coopérations, de mutualiser certaines ressources et de mieux organiser les complémentarités entre entreprises.

Dans cette perspective, des approches comme la symbiose industrielle — où les déchets des uns deviennent les ressources des autres — apparaissent comme des pistes concrètes, même si elles restent encore peu structurées à grande échelle. (Lire notre article « Horizons circulaires, faire entrer l’économie circulaire dans les schémas de pensée)

L’enjeu est de construire une offre collective, de construire d’autres modèles, où les entreprises partagent des opportunités et structurent des chaînes de valeur locales plus solides. Lire aussi l’interview de Thierry Yalamas, Président de Cimes, aligné sur cette vision:  » Le pôle CIMES, moteur de coopérations industrielles« 

Un enjeu de compétences et d’attractivité

Enfin, la transformation industrielle pose une question plus structurelle : celle des compétences. Le sujet dépasse largement les seuls besoins de recrutement. La transmission des savoir-faire, l’attractivité des métiers et l’accès aux formations restent des enjeux majeurs, notamment dans les territoires où l’industrie est moins visible.

“On ne s’identifie qu’à ce qu’on voit.”

Dans certains territoires, les métiers industriels restent peu visibles, ce qui limite les vocations.

“On dit souvent qu’on ignore 50 % de la population en ne féminisant pas les filières. Moi, je pense qu’on en ignore 70 %, parce qu’on oublie aussi les territoires.”

À cela s’ajoute un autre enjeu : la transmission des savoir-faire.
“Le jour où l’agent de maîtrise part à la retraite, on peut perdre un geste que plus personne ne maîtrise.”

Le numérique peut aider à documenter ces gestes, mais il ne les remplace pas. (Lire notre itw de Sylvie Lechauve, de Since & Co sur ce sujet)

Pour Jean-Christophe Baudez, redonner une place à l’industrie dans les imaginaires est une condition pour répondre aux besoins futurs, dans un contexte où les entreprises peinent déjà à recruter.

Un pas de côté: industrie et patrimoine

Une table ronde était aussi consacrée aux données et aux jumeaux numériques pour la préservation du patrimoine, avec la Direction régionale des affaires culturelles. À première vue, le lien avec l’industrie n’est pas évident. Pourtant, les besoins se recoupent : capter des données, documenter un état, visualiser une évolution, anticiper une dégradation, décider d’une intervention. Qu’il s’agisse d’un équipement industriel ou d’un élément patrimonial, les logiques numériques convergent. Et les besoins aussi. Ce croisement élargit le regard et rappelle que les outils développés pour l’industrie irriguent d’autres domaines, tout en étant eux-mêmes enrichis par d’autres usages.

C’était aussi le sujet d’une conférence organisée durant le forum French Tech et Lux, qui mobilisait tous les coqs français, qui chacun représente un secteur d’activité phare de l’économie française. Avec cette question récurrente, comment favoriser les croisements, sortir des silos, et favoriser innovation et coopération  …

La réponse est toujours dans les occasions de rencontres. Reste à trouver le temps.

Parcours

Jean-Christophe Baudez, un profil académique passé à l’animation industrielle

Directeur du pôle de compétitivité CIMES depuis un an, Jean-Christophe Baudez vient d’un parcours majoritairement académique. Chercheur à ses débuts, il a ensuite exercé différentes responsabilités dans la recherche et l’innovation, avec des expériences en Australie, au Luxembourg puis à l’Institut Mines-Télécom. Il y a notamment occupé des fonctions de direction de la recherche et de l’innovation à IMT Nord Europe, puis de direction scientifique à l’échelle de l’Institut.
Revenu dans le Massif central pour des raisons personnelles, il partage aujourd’hui son temps entre Saint-Étienne et Clermont, les deux principaux ancrages territoriaux de CIMES.