La REF Auvergne-Rhône-Alpes se tenait à Clermont Ferranc cette année. La grande rencontre du MEDEF était articulée autour de « la fin de la mondialisation heureuse » et du « retour des grands impérialismes ». Il y a été question d’empires, de chaînes de valeur, d’énergie, de réindustrialisation. De grands témoins pour donner de la hauteur géopolitique et géostratégique, comme le Président du MEDEF, Alain Bauer, le criminologue et Natacha Polony notamment. Et des acteurs économiques pour ancrer ces analyses dans leur réalité.
Le Connecteur a pu interviewer Cathy Le Hec, directrice des sources d’eaux minérales pour Danone Waters Europe. Le sujet de l’eau minérale embouteillée illustre assez bien les grands questionnements de notre époque, comment produire face aux limites ?
À travers le cas Danone, se pose la question de la souveraineté dans le sens de la capacité d’un territoire à décider collectivement de l’usage de ses ressources.
Pour Danone, avec Volvic, ces grands enjeux prennent une forme très locale : celle d’une nappe d’eau souterraine et de ses dimensions multiples. Elle alimente une activité industrielle et engage la responsabilité d’un grand groupe. Elle participe à l’alimentation en eau potable d’un territoire et contribue au financement de communes. Sa quantité et sa qualité sont liées à des multiples, le climat, les pratiques agricoles. Cette nappe génère des conflits d’usage et suscite des critiques associatives… Bref, bien au delà d’un produit, c’est à la fois une question de modèle économique et de gouvernance territoriale.
Quand la ressource devient la limite du modèle
« Le cœur de notre métier, c’est la protection de l’eau », explique Cathy Le Hec. Une eau minérale naturelle ne se fabrique pas. Elle dépend d’un territoire, d’un sous-sol, d’un temps long. À Volvic, l’eau de pluie s’infiltre dans les roches volcaniques, se filtre naturellement, acquiert une signature minérale stable. C’est cette stabilité qui fonde son appellation, son goût, sa qualité et son exploitation.
Le métier de responsable des sources consiste donc à suivre l’état de la ressource. Les indicateurs de climat, les pluies, les températures, le niveau de la nappe, sa qualité, son évolution dans le temps. Il s’agit de gérer un système naturel dont l’entreprise dépend sans le maîtriser entièrement.
Dans un monde aux ressources contraintes, la performance d’une entreprise ne dépend plus seulement de son efficacité industrielle ou commerciale. Elle dépend aussi de la disponibilité physique d’un milieu.
“Quand on est minéralier, la ressource n’est pas illimitée”, reconnaît la responsable de Danone. Volvic n’est pas seulement une marque installée sur un territoire, c’est une activité économique dont la pérennité dépend directement de l’état d’une nappe.
La sobriété comme condition de maintien de l’activité
Depuis plusieurs années, cette contrainte est devenue réglementaire. En 2021, l’État et la Société des Eaux de Volvic ont signé un plan d’utilisation rationnelle de l’eau, dit plan PURE. Il prévoyait une réduction de 10 % de l’autorisation annuelle de prélèvement pour les trois années suivantes. En 2025, la préfecture du Puy-de-Dôme a annoncé une nouvelle réduction immédiate de 5 % de l’autorisation annuelle de prélèvement de la Société des Eaux de Volvic. Pour Volvic, un projet de traitement et de recyclage des eaux de process constitue un levier devant permettre de réduire encore son autorisation de 10 % lors de son déploiement.
Dans l’entretien, Danone explicite cette trajectoire . “Quand on prend une goutte d’eau dans la nappe de Volvic, elle doit aller dans la bouteille.” Autrement dit, la sobriété passe d’abord par l’amélioration du rendement industriel : limiter les pertes, optimiser les lignes d’embouteillage, réduire l’eau utilisée pour le nettoyage, former les équipes, adapter les équipements. Cette sobriété relève d’abord de la performance du site. Elle permet de mieux utiliser l’eau prélevée. Mais elle ne règle pas entièrement la question du modèle. Faut-il seulement mieux embouteiller ? Ou faut-il aussi interroger les volumes, les usages et la place de l’eau embouteillée dans un pays où l’eau du robinet est potable ?
Cathy Le Hec défend l’eau minérale comme une ressource de qualité. C’est un “patrimoine français”, une possibilité de choix pour les consommateurs. Elle insiste aussi sur le fait que la nappe de Volvic ne sert pas uniquement à l’embouteillage : une partie importante est liée à l’alimentation en eau potable.
Et c’est bien cette superposition des usages qui rend le sujet sensible.
Le partage de l’eau, vrai point de tension
À Volvic, le débat dépasse la question du volume de prélèvement. La question est plus politique. Il s’agit de savoir qui décide des usages prioritaires d’une ressource quand celle-ci devient plus rare. Danone met en avant une logique de responsabilité : protéger la nappe, réduire les autorisations, accompagner les agriculteurs, améliorer les process industriels, participer à l’effort collectif en cas de sécheresse. Mais en aval, des associations portent une autre lecture du problème.
En 2021, le média local Tikographie documentait les alertes de Preva, association basée à Mozac, sur la diminution des résurgences de Saint-Genès-l’Enfant, en aval de Volvic. L’association mettait en cause ce qu’elle considérait comme une surexploitation de l’aquifère par la Société des Eaux de Volvic, dans un débat impliquant collectivités, État, Danone et monde associatif.
Un an plus tard, Tikographie donnait aussi la parole à Volvic, qui défendait une trajectoire d’“amélioration continue” de son impact environnemental, avec des investissements industriels, des actions autour de l’impluvium et une logique de conciliation entre environnement, social et économie.
Ces deux lectures ne se superposent pas. Pour Danone, protéger la ressource signifie maintenir la qualité et la pérennité de la nappe afin de concilier activité économique, eau potable et territoire. Pour Preva, l’enjeu est de garantir que les milieux naturels et les usages collectifs ne soient pas fragilisés par l’activité industrielle.
Le désaccord porte sur la hiérarchie des usages : eau potable, milieux naturels, activité économique, agriculture, consommation, emploi local… C’est bien l’articulation de tous ces paramètres qui entrent en ligne de compte quand on parle de souveraineté, quel qu’en soit le thème finalement.
Le territoire comme arbitre, pas seulement comme décor
Volvic met en avant une gouvernance locale construite autour de l’impluvium. Depuis plus de vingt ans, l’entreprise participe à une association réunissant communes, agriculteurs, associations environnementales et acteurs du territoire. L’objectif affiché : protéger la zone où l’eau s’infiltre, accompagner les pratiques agricoles, travailler sur la biodiversité, limiter certains intrants et concilier développement local et protection de l’eau.
Cette gouvernance est présentée comme un socle de continuité. Les élus changent, les représentants de l’entreprise aussi, mais le cadre de dialogue demeure. “C’est un lieu qui permet aussi de comprendre les enjeux des autres”, résume Cathy Le Hec. La souveraineté locale ne peut pas se réduire à produire sur place et à défendre une entreprise implantée historiquement, elle doit intégrer une approche plus systémique. Cela suppose des espaces de discussion, des règles partagées, une capacité à accueillir les désaccords critiques. À Volvic, la question reste donc ouverte : le dialogue organisé autour de l’impluvium permet-il de traiter l’ensemble des effets de la ressource, ou seulement ceux qui entrent dans son périmètre institutionnel ?
L’emballage, autre frontière du modèle
L’eau n’est pas le seul point de fragilité. Le modèle de l’eau minérale repose aussi sur une bouteille, en plastique et des flux logistiques. Interrogée sur ce sujet, Cathy Le Hec insiste sur l’usage de PET, sur l’intégration de plastique recyclé et sur l’évolution vers le fait de ne plus considérer la bouteille comme un déchet. Elle précise d’ailleurs qu’une réflexion est engagée sur le développement de la consigne, jusque là réservée au verre mais qui pourrait demain intégrer le plastique.
Les sujets de souveraineté sont assez passionnants par la diversité des sujets qu’ils impactent. En Juillet 2026, un colloque national sur le recyclage des polymères permettra de faire le point sur les questions de structuration de filières de recyclage, les verrous technologiques et règlementaires restant à lever, etc (à lire bientôt). On voit là que pour être performants, il conviendra de développer ses capacités à disposer localement de matière recyclée, à organiser la collecte, à faire exister des infrastructures de réemploi ou de recyclage, à réduire la dépendance au plastique vierge.
À Volvic, la transition du modèle ne se joue donc pas uniquement dans la nappe. Elle se jouera dans toute la chaîne de valeur : prélèvement, process industriel, bouteille, transport, consommation, collecte, recyclage ou réemploi.
Une souveraineté de proximité
À l’occasion de la REF Auvergne-Rhône-Alpes, la souveraineté était présentée comme une réponse aux empires, aux dépendances industrielles et aux vulnérabilités mondiales. Le cas de Volvic propose une version proche, concrète et complexe aussi. Danone défend une trajectoire d’adaptation : réduction des prélèvements, efficacité industrielle, partenariat local, plastique recyclé, consigne. Les associations rappellent que l’eau est d’abord un bien commun, que les milieux naturels doivent être pris en compte, et que l’aval du territoire ne peut pas être absent du débat. Le débat démontre que la souveraineté ne consiste pas seulement à produire en France mais aussi à savoir comment maintenir une activité économique fondée sur une ressource naturelle contrainte ? Comment arbitrer, et qui arbitre, entre emploi, eau potable, biodiversité et consommation ? Comment passer d’une gestion de la ressource par les acteurs concernés à une discussion plus large sur les usages légitimes et prioritaires ?
