Le Connecteur a couvert nombre d’événements, interviewé une multitude d’acteurs, participé et rendu compte de dizaines de conférences … une extraordinaire matière pour une lecture transverse et consolidée., nourrie d’expériences de terrain et d’expertises reconnues.
Réparer plutôt que jeter, réemployer ses emballages, valoriser ses chutes, intégrer des matières recyclées ou revoir la conception d’un produit : les portes d’entrée vers l’économie circulaire sont nombreuses.
Le risque, pour une entreprise, est de vouloir tout transformer d’un coup. Or, une démarche circulaire touche vite bien plus que le produit lui-même. Elle peut modifier les achats, la production, la logistique, le service après-vente, les relations avec les fournisseurs ou encore le modèle économique.
Les expériences racontées par Le Connecteur montrent qu’il est possible de commencer prudemment, par un problème précis, un test limité et quelques boucles à construire progressivement.
1. Commencez par un problème précis
« Faire de l’économie circulaire » est trop large pour constituer un point de départ. Mieux vaut commencer par un déchet coûteux, un emballage jetable utilisé en grande quantité, un produit régulièrement retourné, une pièce difficile à réparer ou une matière aujourd’hui perdue.
Chez Réempack, la réflexion s’est construite autour des déchets textiles techniques et des emballages logistiques jetables. L’entreprise développe notamment des housses palettes réutilisables pour remplacer films plastiques, cerclages et intercalaires.
Dans un autre secteur, Picture Organic Clothing a structuré progressivement une activité de réparation autour de ses produits retournés, défectueux ou endommagés.
Le conseil : choisissez un problème récurrent dont vous pouvez mesurer les volumes, les coûts et les conséquences avant de chercher la solution idéale.
2. Testez sur un périmètre limité
Passer immédiatement toute une production en économie circulaire augmente le risque et rend plus difficile l’identification de ce qui fonctionne ou non.
Les industriels réunis lors de la première édition d’Horizons Circulaires insistent au contraire sur une logique de test & learn. Chez MS, les premières démarches concernent notamment la réparation, le reconditionnement ou l’utilisation de pièces d’occasion. L’entreprise expérimente, observe et réajuste avant de généraliser. Invers, Babymoov, IPC partagent aussi des méthodes progressives.
Cette logique fonctionne aussi pour un emballage ou une matière : un premier test peut concerner un client, une référence, un fournisseur ou une boucle logistique précise.
Le conseil : choisissez un périmètre suffisamment petit pour limiter les perturbations, mais assez représentatif pour révéler les vraies difficultés.
3. Regardez le produit sur toute sa durée de vie
L’économie circulaire ne commence pas forcément au moment où un produit devient un déchet. Chez Babymoov, la réparabilité est intégrée beaucoup plus tôt. L’entreprise propose des pièces détachées, des tutoriels, du reconditionné et un programme de rachat de certains produits. La réflexion porte donc sur l’allongement de la durée de vie dès la conception.
Chez Picture, les réparations constituent aussi une source d’information. Les problèmes rencontrés sur les vêtements peuvent remonter jusqu’aux équipes de développement afin de modifier la conception des futurs produits.
Le conseil : avant de chercher comment recycler un produit, regardez s’il peut être conçu pour durer davantage, être démonté, réparé, réemployé ou reconditionné.
3 bis. Ne limitez pas la réflexion à la matière
Une entreprise peut aussi réduire son impact en faisant évoluer la manière dont elle vend. L’économie de la fonctionnalité et de la coopération invite à vendre un usage ou un résultat plutôt qu’un volume de produits. L’entreprise conserve alors parfois la propriété de l’équipement et a intérêt à prolonger sa durée de vie, à le réparer et à réduire les consommations.
Odyssée Environnement, par exemple, est passée d’une logique centrée sur la vente de produits à une offre davantage construite autour du service rendu.
Le conseil : demandez-vous si le besoin du client peut être satisfait avec moins de matières, davantage de maintenance, de réemploi ou de mutualisation.
4. Dessinez le nouveau parcours avant de généraliser et associez ceux qui sont concernés
Une bonne idée circulaire peut se révéler très compliquée à faire fonctionner au quotidien. La réparation des vêtements Picture illustre bien cette dimension. Le client remplit un formulaire et transmet des photos. Un premier diagnostic est réalisé, puis le vêtement est envoyé vers l’atelier adapté. Il faut ensuite établir éventuellement un devis, suivre la réparation et organiser le retour au client. Le partenariat avec Green Couture montre que réparer implique de créer un véritable processus : diagnostic, transport, répartition des pièces, stockage, suivi informatique et compétences adaptées.
Le même problème se pose pour un emballage réutilisable : qui le récupère ? Où est-il stocké ? Qui vérifie son état ? Qui organise son retour ?
Une démarche peut sembler cohérente depuis un bureau et devenir impraticable dans l’atelier, l’entrepôt ou chez le client.
L’exemple de Réempack est parlant : remplacer un emballage jetable par un emballage réutilisable change le travail. Il faut plier, stocker, récupérer, contrôler son état et organiser son retour. Les salariés de la production, de la logistique et des achats doivent donc être associés dès le début, sous peine de forte résistance au changement.
Le conseil : dessinez concrètement le nouveau parcours et demandez aux futurs utilisateurs de tester la solution et de documenter ce qui fonctionne, ce qui ralentit le travail et ce qui doit être adapté.
5. Ne cherchez pas à tout faire vous-même
Une PME ne possède pas forcément en interne les compétences de réparation, de collecte, de transformation ou de reconditionnement dont elle a besoin. Picture avait d’abord formé certaines équipes à la réparation avant de s’appuyer sur un réseau d’ateliers spécialisés, dont Green Couture.
Le collectif RE.crée pousse cette logique beaucoup plus loin. Plusieurs acteurs du réemploi unissent leurs compétences pour mutualiser matériaux, ateliers, accompagnement, transport ou espaces de stockage.
La circularité devient alors une question de coopération autant que de technologie. Il faut donc regarder toute la chaîne de valeur…
Le conseil : cartographiez les acteurs nécessaires depuis la collecte de la ressource jusqu’à son nouvel usage. Cela peut aussi permettre d’identifier les compétences dont vous avez réellement besoin. Un seul maillon absent peut bloquer le projet.
6. Cherchez les boucles possibles autour de vous
Un déchet pour une entreprise peut devenir une matière première pour une autre. Encore faut-il que les deux se connaissent et que les volumes, la qualité et la logistique soient compatibles.
Dans le programme Lot’EC, des « fiches synergies » permettent de mettre en regard les ressources disponibles et les besoins des entreprises. Certaines coopérations peuvent être très simples, comme la récupération de palettes. D’autres demandent davantage de transformation : sur le territoire du Grand Cahors, des drêches issues d’une brasserie ont par exemple trouvé un nouvel usage dans la fabrication de biscuits.
Le collectif RE.crée repose sur la même idée : une activité de réemploi fonctionne mieux lorsqu’elle s’inscrit dans un réseau capable de collecter, stocker, transformer et remettre les matériaux en circulation.
La question du développement du recyclage des polymères montre que la circularité ne dépend pas seulement de la disponibilité d’une technologie. Elle nécessite des déchets collectés et qualifiés, des transformateurs, des industriels prêts à utiliser la matière, des débouchés et un partage du risque. C’est ce que décrivait Fabien Gaboriaud, Michelin lors d’un colloque organisé par Axelera et Polymeris. Le recyclage implique une transformation qui touche les matières, les fournisseurs, les modèles économiques et les habitudes internes.
Les intervenants soulignaient aussi que le principal obstacle est souvent dans la capacité à répartir le coût et le risque entre les différents maillons de la chaîne.
Le conseil : avant d’acheter une nouvelle solution, regardez quelles ressources, matières ou compétences existent déjà chez vos fournisseurs, clients, voisins ou partenaires locaux.
7. Vérifiez que toute la boucle tient, techniquement et économiquement
Une solution circulaire doit aussi trouver sa place dans l’économie réelle de l’entreprise.
Pour Picture et Green Couture, réparer suppose du temps de travail, du transport, du stockage et des compétences. La concurrence avec des produits neufs fabriqués à bas coût reste une difficulté. Des dispositifs comme le bonus réparation peuvent contribuer à rendre le service plus accessible au client.
Les industriels d’Horizons Circulaires soulignent également que certaines solutions circulaires peuvent demander davantage d’investissement au départ, même si elles réduisent ensuite la consommation de ressources ou certains coûts opérationnels.
Le conseil : mesurez ensemble les matières évitées, les coûts, le temps de travail, les transports, les contraintes supplémentaires et la valeur créée pour le client.
8. Considérez le premier test comme un apprentissage
Passer d’un modèle linéaire à une logique circulaire demande aussi de modifier des habitudes. Lors des échanges permis par Horizons Circulaires, l’importance du changement de « schémas de pensée » était réaffirmé. Les entreprises doivent apprendre à regarder différemment leurs ressources, leurs déchets et leurs relations avec les autres acteurs du territoire. Les coopérations nécessitent du temps, un langage commun et une animation régulière.
Et il faut aussi accepter l’expérimentation, qui donnera des résultats pertinents ou pas. Chez MS par exemple, l’expérimentation suppose d’accepter que certaines pistes ne fonctionnent pas immédiatement et qu’il faudra les modifier.
Il faut également pouvoir mesurer précisément les gains et les coûts, de toutes natures, pour décider rationnellement. Une expérimentation ne doit pas seulement démontrer qu’une solution est techniquement possible.
Elle doit par exemple permettre de mesurer :
- la quantité de matière évitée
- le coût réel
- le temps de travail supplémentaire ou économisé
- l’acceptation par les utilisateurs
- la qualité obtenue
- les effets sur la logistique
- les conditions d’un déploiement plus large
- …
Le conseil : choisissez quelques indicateurs avant le test. Sans point de comparaison, il sera difficile de savoir s’il faut poursuivre, modifier ou abandonner la démarche. Et puis, surtout, documentez ce que le test vous apprend : ce qui bloque, ce qui coûte plus cher que prévu, ce que les utilisateurs refusent, les partenaires qui manquent et les conditions nécessaires pour aller plus loin.
Pour commencer
Une PME peut choisir un flux concret — produit retourné, emballage, chute de matière ou pièce régulièrement remplacée — et suivre quatre étapes :
- mesurer la situation actuelle
- imaginer une boucle limitée
- identifier les personnes et partenaires nécessaires
- tester puis comparer avec la situation de départ
L’économie circulaire ne consiste pas seulement à trouver une nouvelle destination à un déchet. Elle amène progressivement à regarder autrement la conception des produits, leur utilisation, leur réparation, les ressources nécessaires et les relations entre entreprises. Le premier test n’a donc pas besoin de tout résoudre. Il doit surtout permettre de comprendre ce qu’il faudrait changer pour refermer réellement la boucle.
