Clermont-Ferrand, Polydome, deuxième édition de LUX, salon professionnel des industries culturelles et créatives organisé à Clermont-Ferrand par le DAMIER. Quatre intervenants partagent ce qui les pousse à faire évoluer leur métier. Pas une histoire de reconversion, plutôt une transformation des pratiques, entre dissonance, contraintes économiques, travail de la donnée et nouveaux rapports aux clients, aux équipes et au territoire. (lire aussi LUX transition 2050, quels futurs souhaitables, suite à la première édition de LUX)
Des métiers culturels en transformation progressive
Au programme de LUX, en décembre 2025, une table ronde titre « Ces acteur.ices qui changent leurs métiers et ou leurs organisations ».
Les invités :
- Lea Zelenkauskis, directrice médiation culturelle et stratégies RSE à la Coopé,
- Grégoire Delanos, La Hutte, artiste photographe, militant à titre individuel
- Rémi Bonin, Airbeone, qui a travaillé pour les plus gros festivals de France, se spécialise sur la gestion d’événementiels responsables
- Ines Bouhadouf, de Bolden Fims a vécu les aberrations des grosses productions audiovisuelles de manière de plus en plus dissonante et a lancé sa propre agence.
L’objectif de la discussion : Comprendre le déclencheur, ce qui change concrètement, les renoncements, les victoires, ce qui reste dur, et ce que ça produit, pour soi et pour les autres. Ce qui en ressort, c’est l’idée simple qu’on ne “quitte” pas forcément son métier. On change plutôt le cadre, les règles du jeu, et parfois la définition même de ce qu’est un bon travail.
Quand la dissonance devient moteur de changement
Dans plusieurs trajectoires évoquées, le point de départ est une dissonance.
>Pour Ines, dans l’audiovisuel, l’accumulation de projets publicitaires pour de grandes marques fait émerger un malaise : logiques de production intensives, faible prise en compte des conditions humaines, absence de réflexion environnementale. Cette dissonance ne conduit pas à quitter le métier, mais à en redéfinir les règles.
Le même mécanisme traverse le secteur de la photographie. Longtemps partagé entre commandes alimentaires et engagement personnel, Grégoire Delanos finit par considérer que certaines productions sont incompatibles avec une pratique responsable. Le changement passe alors par un resserrement volontaire de l’activité et par une redéfinition du rôle même du créateur.
Dans ces parcours, le déclencheur n’est pas un événement isolé, mais un seuil. Celui au-delà duquel continuer à exercer son métier de la même manière devient impossible.
Des trajectoires différentes, une même tension
Autour de la table, quatre profils, quatre métiers, et une question commune : comment continuer à exercer sans fermer les yeux sur les impacts, ni sur le sens de ce qu’on fabrique.
Inès, cofondatrice de Bolden Film, vient de l’audiovisuel publicitaire. Elle décrit la dissonance qui s’installe après le Covid, en passant du confinement à une agence où, selon elle, l’environnement et l’humain ne pèsent pas dans les décisions. Grégoire, photographe au sein du studio La Hutte et artiste, raconte la même fatigue, version image fixe : travailler des jours sur un produit ou une marque qui ne correspond à rien de ce qu’il veut défendre. Léa, à la Coopérative de Mai, parle depuis une organisation structurée : elle gère la médiation culturelle et une mission RSE récente, qui oblige à embarquer une équipe entière dans de nouveaux réflexes. Rémi, fondateur d’Airbeone, vient de l’événementiel et de la production de grands formats. Il a ajouté une deuxième casquette devenue centrale : accompagner la transition écologique et sociale des événements, et porter un plaidoyer de filière.
Le déclencheur : un seuil plus qu’un déclic
On attend souvent une “révélation”. Dans les faits, c’est plus banal et plus dur, c’est plutôt une accumulation.
Pour Rémi (lire aussi « L’événementiel pour faire bouger les lignes« ), il y a bien un moment repère. En 2006, il rejoint Solidays et rencontre une responsable qui porte, très tôt, des sujets comme l’accessibilité des personnes en situation de handicap, les transports, l’alimentation, la réduction des impacts. Il parle d’une forme de dissonance cognitive : défendre des valeurs tout en réunissant des centaines de milliers de personnes. Puis arrive un second accélérateur : le retour en Auvergne et la crise Covid, qui stoppe tout au moment où il crée sa structure. Il se forme, rejoint des réseaux, contribue à des outils comme la Fresque de l’événement, s’implique dans des démarches de labellisation, et s’ancre localement.
Chez Inès et Grégoire, le déclencheur est plus intime : l’hypocrisie ressentie au quotidien. Inès explique qu’elle pouvait faire des efforts “dans sa vie perso” et perdre tout levier dès qu’elle passait la porte du travail. Grégoire raconte des journées passées à optimiser une image de produit ‘ »Chercher la parfaite position du Chocapic »), en se demandant pourquoi il est là. Le changement démarre quand la dissonance devient trop coûteuse à porter.
Chez Léa, le déclencheur ressemble moins à une rupture qu’à une responsabilité qui arrive : intégrer la RSE dans un lieu culturel, en plus de la médiation. L’enjeu n’est pas de se reconvertir mais de faire évoluer une organisation, pas à pas, en acceptant que ça prenne du temps.
Ce qui change concrètement : des intentions aux méthodes
Dans l’audiovisuel, Inès explique que Bolden Film “décortique” toute la production, depuis la conception. Ça peut sembler anecdotique, mais c’est révélateur : dans un scénario, montrer un personnage qui va au supermarché à vélo plutôt qu’en voiture, ou placer des bacs de tri dans un décor de cuisine. L’idée n’est pas de faire la leçon, mais de cesser d’alimenter des réflexes. Ensuite, elle décrit une logique de production : équipes, transports, achats, alimentation, collecte de données pendant le tournage, et une livraison finale qui inclut un bilan. Elle insiste sur un choix : parler de “bilan durable” plutôt que de bilan carbone uniquement, en intégrant aussi des indicateurs sociaux, comme la diversité ou le niveau de rémunération des techniciens, sur les tournages.
Dans la photographie, Grégoire met le doigt sur un sujet que beaucoup évitent : la première décision écologique, c’est le choix des clients. Travailler “le plus vertueux possible” pour une entreprise dont l’activité est structurée sur des impacts lourds n’a pas beaucoup de sens, dit-il. Il assume donc un tri : culture, artisanat, social, écologie. Et il assume le prix à payer : ces secteurs ont moins d’argent, donc il faut faire avec moins, ou accepter une forme de précarité. Il parle aussi d’outil : fabriquer son propre calculateur carbone, parce que les méthodes standard ne collent pas toujours à la réalité des indépendants.
Dans une salle comme la Coopérative de Mai, la transformation passe par une autre étape : mesurer pour comprendre. Léa explique le travail de recueil de données, la difficulté à trouver les informations, les approximations nécessaires, et l’intérêt d’être accompagnés par des dispositifs outillés. Le Damier, par exemple, a mis en place une “Promotion Climat” en partenariat avec la plateforme WeCount pour accompagner des structures culturelles dans la formalisation d’un bilan et d’un plan d’action bas-carbone . Léa résume bien l’enjeu : tout le monde est d’accord sur le principe, mais intégrer ça dans le quotidien d’une équipe de métiers différents, c’est une autre histoire. Et puis, le premier challenge c’est de récupérer des données parfois inexistantes: cela suppose une adaptation de ses outils et pratiques.
Les impacts : ce qu’on croit voir n’est pas ce qui pèse le plus
Léa donne un chiffre marquant : dans le bilan carbone de la Coopérative de Mai sur l’année 2023, la mobilité des publics représente la grande majorité des émissions, autour de 70 à 80%. Rémi confirme l’ordre de grandeur : pour beaucoup d’événements, les transports pèsent l’essentiel, loin devant ce qu’on voit le plus.
Il ajoute que les déchets, souvent première porte d’entrée parce qu’on les voit, représentent une part minime des émissions. Mettre des poubelles est plus simple que de transformer la mobilité, l’accueil, les tournées, les déplacements d’artistes et de matériel. Ce décalage entre visibilité et impact oblige à changer de priorités.
À la Coopérative de Mai, Léa raconte ce que ça implique, très concrètement : sensibilisation, covoiturage, transports en commun, informations en temps réel sur les horaires, stationnement vélo, éclairage, sécurité. Bref, une pelote. Une stratégie environnementale qui devient vite une stratégie d’aménagement et de coopération avec la métropole, la T2C, …
Ce qui est dur : embarquer, tenir dans le temps, accepter la perte
Le mot qui revient, c’est le temps.
Léa parle du retour au quotidien après un séminaire d’équipe, après une fresque, après la motivation du démarrage. Quand il faut traduire en process, en outils, en habitudes, ça se complique. Ce n’est pas forcément de la résistance, dit-elle, mais une difficulté à intégrer ces nouvelles pratiques en plus dans des métiers déjà très cadrés.
Inès et Rémi parlent d’une autre réalité: l’argent. Oui, le niveau de vie baisse, au moins au début. Inès explique aussi un vrai choix. Rééquilibrer la relation au client, arrêter de “se faire rouler dessus”. Dire non parfois aussi. Et défendre des budgets réalistes, notamment pour arrêter de négocier les salaires des techniciens à la baisse.
Rémi élargit encore. Entreprendre, c’est tout faire, souvent sans compétences au départ, du commercial à l’administratif. Et en plus, quand on ajoute une exigence éthique, on se ferme volontairement des portes.
Les bénéfices : une autre définition de la rémunération
L’échange décrit des arbitrages. Pour Rémi, une partie de la “rémunération” devient intangible. Travailler avec des jeunes, voir l’énergie, sentir qu’une filière se met en mouvement, accompagner des acteurs publics et privés locaux. Pour Grégoire, le bénéfice est l’alignement. Gagner moins, peut-être, mais sortir de la dissonance. Pour Inès, l’idée est proche. Dormir tranquille, même si ça oblige à renoncer à certaines marges et à certains projets.
En creux, une nouvelle hiérarchie de valeurs : cohérence, utilité, qualité des relations, capacité à durer.
Les compétences qui montent : donnée, coordination, plaidoyer
La fin de l’échange pose une question très “LUX” : quelles compétences faut-il développer pour ces métiers qui changent ?
Léa parle de coordination et de création d’outils, en assumant que ce n’était pas son terrain au départ. Elle insiste aussi sur l’intérêt de pairs et de réseaux. Rémi parle de coopération et de mutualisation, mais surtout de plaidoyer : sortir de sa filière, aller voir les collectivités, l’industrie, les autres secteurs, et porter un sujet collectivement. Grégoire va plus loin : assumer que c’est politique. Pas partisan, mais politique. Au sens où il s’agit de valeurs, de données fiables, de prise de parole, de coopération plutôt que de compétition.
Changer son métier aujourd’hui, dans la culture et la création, ce n’est pas forcément changer de métier. C’est apprendre à le pratiquer autrement, à déplacer ses critères. Et à accepter que la transformation se joue autant dans les méthodes que dans les choix de projets.
Voir le programme de l’édition LUX 2025
