Le mot “innovation” ne suffit plus à lui-même. Depuis quelques années, un glissement s’opère dans la manière de parler de transformation. Il est désormais régulièrement ré interrogé à l’aune du sens et de l’impact. Là où l’on parlait d’innovation, on parle de plus en plus de systèmes, de chaînes de valeur, de coopération. Cette approche « native » est au cœur de l’intention des fondateurs de Beegin, « viser l’émergence d’organisations plus coopératives, résilientes, circulaires et régénérantes ». Le manifeste évoque la recherche d’un “progrès robuste et fertile”, d’une “partition du vivant”. Il s’agit d’essayer de trouver des chemins pour rendre les transformations réellement “jouables” dans des systèmes complexes. Entretien avec Eric Perrot.
Au départ, il ne s’agit plus seulement d’innover. Plutôt de “réaccorder les systèmes économiques et culturels aux rythmes et aux limites du vivant”. Autrement dit, produire des transformations capables de durer, sans aggraver ce qu’elles prétendent résoudre. Parce que, pour la plupart des projets qui échouent, c’est moins par manque d’idées que par une mauvaise lecture du système dans lequel ils s’inscrivent.
Le problème de l’échelle
Une grande partie des projets rencontrés par Eric Perrot ces dernières années partagent un point commun. Ils proposent des réponses pertinentes… à une mauvaise échelle. Le problème ne vient pas de la solution elle-même. Mais du fait qu’elle ne s’inscrit pas dans un système capable de l’accueillir.
Eric Perrot prend l’exemple d’une solution d’assainissement, une toilette sèche. Prise isolément, c’est une alternative parmi d’autres, souvent jugée plus contraignante, écolo bobo et plus coûteuse. La solution développée par Ecodomeo montre l’intérêt qu’il y a à ouvrir plus largement la réflexion. En l’occurrence, les toilettes développées fonctionnent sans eau, sans produit chimique, sans ajout de matière, avec un usage proche de toilettes classiques et un entretien limité. Et si l’on change de focale, le sujet n’est plus la toilette mais l’ensemble du système d’assainissement. Classiquement, il repose sur une consommation massive d’eau potable. Et donc des réseaux lourds, des stations d’épuration coûteuses et des traitements incomplets.
Le dispositif d’Ecodoméo change complètement l’approche système. Ce qui paraît plus cher à l’unité peut devenir beaucoup moins coûteux à l’échelle du système, tout en réduisant fortement les impacts.
“Les toilettes, c’est pas un produit. C’est un système d’assainissement.”
Comprendre avant d’agir : le retour des approches systémiques
Pour opérer ce type de bascule, il faut comprendre le système dans lequel on agit. Ce travail s’appuie aujourd’hui sur des méthodes structurées.
“Tout est relié. Si tu déplaces quelque chose, ça a forcément un impact ailleurs.”
Des outils comme ceux de Circulab permettent de cartographier les flux et les impacts d’une chaîne de valeur. D’autres cadres, comme le Framework for Strategic Sustainable Development (FSSD), proposent une lecture plus globale, en partant des limites écologiques et des conditions nécessaires à un développement soutenable.
Pour éviter que ces approches méthodologiques restent théoriques, Beegin cherche à franchir un cap et utiliser ces outils comme des supports de compréhension pour passer de la cartographie à la trajectoire.
“Le canvas qu’on pose sur la table, c’est un prétexte.”
Le point aveugle : la coopération
Un autre facteur revient systématiquement : la difficulté à faire travailler ensemble des acteurs qui n’ont ni la même taille, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes temporalités. Souvent la réussite de la coopération n’est pas pensée comme un enjeu à part entière. Personne ne prend réellement le rôle d’orchestration, ou, à l’inverse, un acteur prend le lead sans créer les conditions d’une coopération équilibrée… et le projet court à l’échec et les initiatives restent fragmentées.
Là apparaît un besoin moins visible. Celui de structurer des coopérations à des échelles inhabituelles, en créant un cadre qui permet à tous d’agir ensemble. L’action collective et synchronisée suppose une coordination entre plusieurs acteurs.
Un lieu pour expérimenter : le “Beehive”
L’un des développements majeurs imaginé par Beegin concerne la création d’un lieu physique : “Beehive”. Il se veut un point d’ancrage territorial, lieu d’expérimentation et de rencontre entre acteurs: un lieu pour créer les conditions d’émergence du changement de logique. Il comportera notamment une matériauthèque et une base de connaissances sur les matériaux. On pourra aussi y prototyper des solutions.
Le développement d’une plateforme numérique en complément permettra d’exprimer des besoins et de mobiliser des compétences et ressources pour y répondre, collectivement. L’idée est de favoriser l’accès à des connaissances existantes mais totalement fragmentées.
Le territoire comme point d’appui, pas comme limite
Autre point clé, les systèmes ne s’arrêtent pas aux frontières administratives. Alimentation, matériaux, énergie ou assainissement fonctionnent à des échelles multiples. Les comprendre suppose de regarder au-delà du territoire. Mais les transformer implique presque toujours de revenir à une échelle locale. C’est ce double mouvement qui apparaît dans plusieurs projets portés ou explorés aujourd’hui.
À Clermont, cette approche pourrait se matérialiser sur le site d’Auchan Nord autour de l’idée de transformer une friche commerciale en marché d’intérêt local. La friche constitue une ressource, en terme d’espace disponible, d’aménagements existants (parkings, quais de déchargement, chambres froides, …), d’usages dédiés à l’alimentaire…
“Si tu n’as pas cette infrastructure, tu ne peux pas créer le système.”
La création d’un MIL permettrait d’exploiter l’existant. Mais aussi, de créer une dynamique en phase avec les objectifs de renforcement de l’autonomie alimentaire portés par le Projet Alimentaire Territorial. (Porté par le Grand Clermont et le Parc naturel régional Livradois Forez).
A l’échelle du système, on pourrait obtenir un dispositif vertueux qui relie producteurs et acheteurs, structure les flux alimentaires et sécurise les débouchés, réduit les déchets… et au delà, contribue à une requalification urbaine importante et s’accompagne d’une démarche de végétalisation, de réflexion sur le transport de marchandises et la logistique du dernier kilomètre … On passerait ainsi d’un site commercial à un système économique territorial.
Une autre manière d’intervenir
Ce que raconte l’émergence de Beegin, au fond, dépasse le projet lui-même. Elle met en lumière une évolution plus large avec le passage d’une logique de solution à une logique de transformation.
Il s’agit de construire une trajectoire à partir d’un système existant, avec des acteurs qui choisissent leur rôle et dans un cadre qui rend l’action possible.
“Tu peux pas faire faire à quelqu’un quelque chose qu’il n’a pas envie de faire. Mais tu peux l’aider à trouver sa place dans le système.”
Ce changement de paradigme implique plusieurs pratiques parfois un peu perdues… Prendre le temps de comprendre et d’accepter des trajectoires plus longues. Considérer que la valeur ne se crée pas uniquement dans un produit, mais dans la qualité des liens qui permettent de le rendre viable. Dans ce cadre, le rôle qui émerge est celui d’un intermédiaire capable d’aider à prendre du recul pour bien lire un système, relier des acteurs et identifier une trajectoire possible.
Recomposer des systèmes locaux : le cas d’Auchan Nord
À Clermont, cette approche pourrait, par exemple, se matérialiser sur le site d’Auchan Nord. L’idée ? transformer une friche commerciale en marché d’intérêt local. La friche constitue une ressource, en terme d’espace disponible, d’aménagements existants (parkings, quais de déchargement, chambres froides, …), d’usages dédiés à l’alimentaire…
La création d’un MIL permettrait d’exploiter l’existant mais aussi de créer une dynamique en phase avec les objectifs de renforcement de l’autonomie alimentaire portés par le Projet Alimentaire Territorial du Grand Clermont et du Parc naturel régional Livradois Forez.
A l’échelle du système, on pourrait obtenir un dispositif vertueux qui relie producteurs et acheteurs, structure les flux alimentaires et sécurise les débouchés, réduit les déchets… Et au delà, contribue à une requalification urbaine importante et s’accompagne d’une démarche de végétalisation, de réflexion sur le transport de marchandises et la logistique du dernier kilomètre … On passerait ainsi d’un site commercial à un système économique territorial.
Une logique de réciprocité plutôt que de prestation
Si des projets comme Beegin apparaissent aujourd’hui, ce n’est sans doute pas un hasard. Ils traduisent une limite atteinte par les approches classiques de l’innovation. Et une tentative, encore en construction, de faire autrement. La question n’est plus seulement de savoir quoi faire. Mais comment faire en sorte que cela puisse réellement exister à l’échelle d’un système.
