Fidèle à lui-même, Le Connecteur aime bien donner la parole aux jeunes projets. Petit passage au Squarelab pour une nouvelle série sur les projets en incubation, après  Théo Véziand et Ycli on poursuit avec Floriane Bayle, les Pépites du tiroir, qui vient d’ailleurs de remporter le prix innovation & savoir faire du concours Artinov de la Chambre des Métiers et de l’Artisanat du Puy de Dôme.

Après plusieurs années à fabriquer artisanalement des luminaires à partir de papier recyclé, Floriane Bayle travaille sur un nouveau modèle : semi-industrialiser la production de sa matière pour développer des collections et répondre aux besoins des professionnels. Accompagnée par le SquareLab (lire aussi notre interview de Fabrice Cailloux, son directeur), elle revient sur cette transition, ses difficultés et ce qu’elle a appris de l’entrepreneuriat.

Tu as commencé avec Les Pépites du Tiroir. Comment ton projet a-t-il évolué ?

J’ai créé Les Pépites du Tiroir, une microentreprise dans laquelle je fabrique des luminaires en papier recyclé, essentiellement pour des particuliers. Aujourd’hui, je continue mais j’ai envie d’aller plus loin. L’idée, c’est de travailler sur le processus de fabrication de la matière première elle-même pour proposer du sur-mesure aux professionnels, notamment aux architectes, mais aussi des collections en petites séries.

Je passe progressivement d’une activité de créatrice artisanale à un modèle semi-industriel, tout en conservant une dimension artisanale pour le design et les finitions.

Comment fabriques-tu cette matière  ?

Je récupère les documents de bureau auprès d’entreprises puis je transforme ce papier avec une méthode proche du papier mâché : on le mouille, on le mixe, on l’essore, puis on le mélange à un liant avant de le compresser. Tout est fait manuellement et le séchage peut prendre trois mois ! C’est ce qui limite mon développement. Je travaille aussi sur les couleurs et les textures, en intégrant des pigments et des matières naturelles, si possible issues de la région.

Tu es autodidacte. Comment en es-tu arrivée au design de luminaires ?

Je me suis formée sur le terrain. Avant de lancer mon activité, j’ai passé près d’un an à expérimenter pour comprendre comment réagissait le papier, quels liants utiliser, comment obtenir une matière solide et recyclable.

Le luminaire est venu assez naturellement. J’avais constaté qu’il existait de très beaux luminaires, mais souvent lourds. Le papier avait cet avantage d’être léger, notamment pour les particuliers qui ne peuvent pas renforcer leur plafond. Je n’étais pas spécialement destinée à faire du luminaire, mais ça s’est fait un peu tout seul !

Comment envisages-tu le développement de ton activité ?

Avec trois mois de séchage, je ne peux pas proposer à une boutique une collection disponible rapidement. Et les architectes veulent parfois du sur-mesure, parfois des produits immédiatement disponibles. L’objectif, c’est donc de réduire le temps de fabrication et de pouvoir constituer du stock.

Mais je ne veux pas devenir une industrie classique. Je souhaite conserver la maîtrise de la matière et mon activité de designer. C’est justement cette double compétence qui me différencie: aujourd’hui, on trouve des industriels qui fabriquent des matériaux et des artisans qui créent des luminaires, mais rarement les deux réunis.

Qu’est-ce qui t’a amenée à rejoindre SquareLab ?

En 2025, j’ai énormément travaillé dans mon atelier, sans vraiment réfléchir à la suite. À la fin de l’année, j’étais épuisée et je n’avais pas réalisé assez de chiffre d’affaires pour me rémunérer correctement. Et là, je me suis dit : « Si tu continues comme ça, tu vas finir en burn-out. »

Quelqu’un m’a parlé du programme d’incubation, j’ai candidaté et j’ai été retenue avec un coup de cœur du jury. Franchement, je ne me sentais pas légitime. Je n’ai pas de formation en entrepreneuriat, ni en ingénierie des matériaux, et je ne viens pas d’une famille d’entrepreneurs. SquareLab m’a d’abord aidée à dépasser ce syndrome de l’imposteur.

Qu’est-ce que cet accompagnement a changé dans ta manière d’entreprendre ?

Avant, je faisais tout toute seule. Je ne connaissais pas l’écosystème local et je me disais : « Je ne vais pas embêter les autres, je vais me débrouiller. » Sauf qu’à un moment, ça ne fonctionne plus. Aujourd’hui, je peux demander des conseils, trouver des contacts et échanger avec d’autres entrepreneurs. Je découvre qu’on rencontre souvent les mêmes difficultés.

En quatre mois, j’ai appris énormément. Bien sûr, il y a les outils, le business plan, la stratégie. Mais ce que je retiens surtout, c’est l’humain.

Quelles sont les prochaines étapes ?

Je travaille sur le procédé semi-industriel en rencontrant des ingénieurs, des chimistes et des spécialistes des matériaux. Je dois notamment me rapprocher de Grenoble INP-Pagora et de Hall 32.

Je réfléchis aussi à la protection de mes créations, voire à un brevet, même si ce n’est encore qu’une hypothèse. Mon objectif, d’ici un an, c’est d’avoir un dossier suffisamment solide pour trouver un associé ou des investisseurs et financer cette transition.

Tu as même rencontré des concurrents pour avancer. Comment ces échanges se sont-ils passés ?

Au début, j’avais peur de la concurrence. Comme beaucoup de gens qui pensent avoir une bonne idée, je voulais être la seule ! Aujourd’hui, plus je vois de concurrents, plus je me dis qu’il existe un marché. J’ai rencontré des professionnels qui m’ont donné des conseils et des contacts. Certains m’ont même expliqué que nos vrais concurrents étaient plutôt les grands acteurs de l’importation.

J’ai découvert beaucoup de bienveillance. Et finalement, je me dis qu’on a davantage à apprendre des entreprises qui fonctionnent qu’à en être jaloux.

Qu’est-ce qui est le plus difficile et qu’est-ce qui te donne le plus de plaisir dans l’entrepreneuriat ?

Le plus difficile, c’est de savoir se remettre en question et d’être résilient. On imagine un chemin, on veut absolument le suivre, mais la réalité est souvent différente. Il faut accepter de changer de direction et d’être patient. Ça fait quatre ans que je travaille sur mon activité. J’aimerais que les choses aillent plus vite, mais c’est comme ça.

Et paradoxalement, c’est aussi ce qui me plaît le plus : évoluer avec mon projet, apprendre, remettre en question mes certitudes.

C’est comme une grande école dans laquelle on fait grandir son projet tout en grandissant soi-même.

Quel conseil donnerais-tu à quelqu’un qui souhaite entreprendre ?

De bien s’entourer et d’avoir confiance en ce qu’il est en train de créer. Si le projet ne voit pas le jour, ou qu’il ne fonctionne pas, ça ne veut pas dire qu’on a été nul. Être entouré des bonnes personnes permet justement de prendre du recul et de ne pas tout remettre en question au premier obstacle.

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