Les Rencontres de l’Innovation Santé 2026 organisées par Le Village by CA CF et Michelin Innovation Lab donnaient (notamment) la parole à Hélène Grosbois. La fondatrice de Chemical Interests, autrice de « La Disparition du vivant et moi » intervenait lors de la conférence introductive. Une intervention plutôt impactante et pour le moins, pas langue de bois. Hélène Grosbois défend l’idée que les pesticides ne sont pas seulement un sujet agricole ou environnemental, mais un enjeu de santé publique considérable. Pour elle, agir suppose d’abord de regarder ce qui est rendu invisible dans nos systèmes : les expositions, les pollutions, les atteintes au vivant et les responsabilités collectives.
Face aux arguments de compétitivité et de survie des filières, notamment remis en avant par les textes dits Duplomb, son approche pose la question de la transformation. Peut-on transformer progressivement un système agricole dépendant aux pesticides. Ou faut-il accepter de bousculer plus frontalement ses règles, ses intérêts et ses habitudes et à quel prix ?
Un sujet qui dépasse largement l’agriculture
Parler des pesticides, c’est rarement parler d’un seul sujet. C’est parler d’agriculture, de santé, de biodiversité, d’alimentation, d’économie, de réglementation, de conditions de travail, de souveraineté et de territoires.
C’est bien ce qui rend le débat difficile. Pour les uns, les pesticides restent des outils de production. Souvent jugés indispensables pour protéger les cultures, sécuriser les rendements et maintenir certaines filières face à la concurrence européenne. Pour les autres, ils incarnent une dépendance dangereuse. Un modèle agricole qui protège à court terme certaines productions, mais fragilise à long terme les sols, l’eau, le vivant, les agriculteurs, les riverains et la santé publique.
Hélène Grosbois, avec Chemical Interests, s’inscrit clairement dans ce second camp. L’association se présente comme portée par des bénévoles inquiets de “l’extinction de masse” et de “l’empoisonnement global de la biosphère et du vivant”, avec un conseil scientifique associé à ses travaux.
L’intérêt de sa position ne tient pas seulement à la dénonciation mais aussi à la manière dont elle fait prendre de la hauteur au sujet. Les pesticides ne sont pas, selon elle, une question de comportements individuels ou de choix de consommation. Ils sont le symptôme d’un système qui organise l’exposition, rend certaines pratiques nécessaires, puis renvoie trop souvent la responsabilité aux individus.
Ce que défend Chemical Interests : changer le cadre du débat
L’argument central de Chemical Interests peut se résumer ainsi : on ne peut pas traiter les pesticides comme un simple outil technique, isolé du système qui le rend utile, rentable ou nécessaire. Cela génère trois types de conséquences.
La première est sanitaire. Les pesticides ne concernent pas seulement les agriculteurs ou les parcelles traitées. Ils posent la question des expositions diffuses : eau, air, sols, alimentation, voisinage, travailleurs agricoles, biodiversité. L’expertise collective de l’Inserm publiée en 2021 a analysé plus de 5 300 documents scientifiques sur les liens entre pesticides et santé, ce qui confirme que le sujet ne peut pas être relégué au rang d’inquiétude marginale.
La deuxième est écologique. En parlant de pesticides, Chemical Interests parle aussi du vivant : insectes, pollinisateurs, sols, chaînes alimentaires, milieux naturels. C’est un point important, parce qu’il empêche de séparer artificiellement santé humaine et santé des écosystèmes.
La troisième est politique. Si les pesticides sont nécessaires à certains modèles de production, alors la question n’est pas seulement de savoir comment convaincre les agriculteurs d’en utiliser moins. Mais plutôt de savoir quels modèles agricoles, économiques et réglementaires rendent cette dépendance si difficile à rompre.
L’approche d’Hélène Grosbois est systémique. Elle met en cause l’architecture d’ensemble : les filières, les prix, les autorisations de mise sur le marché, les rapports de force, les normes européennes, les débouchés, les aides publiques, les récits de compétitivité.
Ce à quoi cette position s’oppose
Une lecture qui se heurte frontalement aux arguments qui ont portés les débats autour de la loi Duplomb par exemple. La loi du 11 août 2025, dite Duplomb, visait à “lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur” après la crise agricole. Vie publique résume son esprit comme une réponse aux demandes de plusieurs filières agricoles, avec des mesures de simplification, de stockage de l’eau et d’allégement réglementaire.
L’un des points les plus controversés concerne la possibilité de réintroduire, sous conditions, l’acétamipride, un insecticide de la famille des néonicotinoïdes interdit en France mais encore autorisé dans l’Union européenne. Les défenseurs de cette mesure mettent en avant deux arguments : éviter une distorsion de concurrence avec d’autres pays européens et protéger certaines filières considérées comme fragiles ou insuffisamment outillées face aux ravageurs. Le Conseil constitutionnel a censuré cette disposition en août 2025, tout en laissant subsister d’autres parties de la loi.
La proposition dite “Duplomb 2”, déposée en 2026, reprend une logique proche : atténuer ce qui est présenté comme une surréglementation française sur les produits phytopharmaceutiques afin d’éviter la disparition de certaines filières agricoles. Le Conseil d’État, dans son avis rendu public en mars 2026, a toutefois rappelé que de telles dérogations doivent respecter le principe de précaution et ne peuvent être admises si elles sont susceptibles d’entraîner des risques significatifs pour la santé humaine ou l’environnement.
Une ligne de fracture assez claire.
D’un côté, les défenseurs de ces textes parlent au nom de la compétitivité, de la souveraineté alimentaire, du maintien des productions françaises et de la survie économique de certaines filières.
De l’autre, Chemical Interests et d’autres acteurs de la santé environnementale – nombreux aussi (comme France Nature Environnement)- estiment que cette logique prolonge la dépendance au lieu d’organiser la sortie. Pour eux, la question n’est pas seulement de savoir si une molécule peut sauver une récolte à court terme. Elle est de savoir pourquoi un système agricole se retrouve dans une situation où sa résilience dépend d’un produit contesté. Et s’il est possible, et à quelles conditions, d’en sortir.
Transformer de l’intérieur : la voie progressive
Là aussi, deux lectures du monde et deux approches possibles. La première consiste à espérer une transformation progressive du système.
Cette voie existe. Elle repose sur l’agroécologie, la diversification des cultures, les rotations longues, les variétés résistantes, la lutte biologique, les haies, les auxiliaires de culture, l’accompagnement technique, les débouchés sécurisés et une meilleure répartition de la valeur dans les filières.
L’INRAE a montré, à partir des fermes DEPHY, que l’usage des pesticides pouvait être significativement réduit sans baisse de productivité ni de performance économique à l’échelle des exploitations, à condition de transformer les pratiques agricoles et d’accompagner les agriculteurs. Plus récemment, une expérimentation menée pendant dix ans en France dans le cadre du projet Rés0Pest a montré le potentiel de systèmes de production sans pesticides, fondés notamment sur des rotations longues et des principes de protection agroécologique des cultures.
Ces résultats ne signifient pas que la transition est simple. Ils disent plutôt l’inverse : sortir de la dépendance aux pesticides demande de modifier le système de production, pas seulement de retirer un produit. Cela suppose du temps, de la formation, de la recherche appliquée, des risques partagés, des aides à la conversion, des filières prêtes à acheter autrement, des consommateurs capables de payer le juste prix, et des politiques publiques cohérentes.
C’est la voie de la transformation interne : faire évoluer les pratiques, les outils, les normes, les incitations et les marchés, sans rupture brutale. Mais cette voie a une faiblesse, elle est lente. Trop lente, diront ceux qui regardent l’effondrement de la biodiversité, la pollution de l’eau ou les risques sanitaires. Trop lente aussi si les politiques publiques annoncent des objectifs de réduction sans modifier réellement les conditions économiques qui maintiennent la dépendance.
Renverser la table : la voie de la rupture
La seconde approche considère que le système ne se transformera pas seul, parce qu’il est organisé pour durer. C’est le propos d’Hélène Grosbois. Si les pesticides sont seulement traités comme des outils de production à optimiser, alors la transformation restera limitée. Il faut, selon cette lecture, changer le rapport de force : rendre les effets visibles, contester les autorisations, documenter les expositions, attaquer les angles morts, politiser le sujet, nommer les intérêts économiques et refuser que la survie des filières serve d’argument permanent pour repousser la bifurcation.
Cette stratégie est bien plus conflictuelle. Elle cherche à faire bouger les lignes en exposant à une lumière crue ce qui reste caché : les coûts sanitaires, les coûts écologiques, les dépendances économiques, les effets sur le vivant, les responsabilités publiques et industrielles. Forcément, elle se heurte à de fortes résistances. Celles des filières, qui craignent des pertes de rendement, des importations concurrentes ou une disparition de certaines productions. Celles des politiques aussi, parce qu’interdire sans organiser les alternatives peut être perçu comme une décision prise contre les agriculteurs. Sociale encore, parce que les pesticides se trouvent au cœur de conflits territoriaux déjà sensibles : riverains contre agriculteurs, écologistes contre syndicats agricoles, santé publique contre souveraineté alimentaire. Résistance économique, enfin, parce que toute sortie réelle oblige à poser une question rarement assumée : qui paie la transition ?
Des alternatives crédibles ?
L’opposition entre transition progressive et rupture radicale est sans doute trop simpliste. Une sortie des pesticides ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté individuelle des agriculteurs. Elle suppose une transformation d’ensemble. Il faut de la recherche, et il y en a. Il faut de l’accompagnement, des débouchés, un cadre réglementaire au moins européen, une stratégie de prix, des garanties et un partage du risque.
Mais elle ne peut pas non plus avancer si les résistances économiques conduisent toujours à ré autoriser les mêmes outils au nom de l’urgence. À force de traiter chaque crise de filière comme une exception, le système reste dépendant.
L’approche de Chemical Interests oblige à poser une question que les politiques publiques contournent souvent. Veut-on vraiment réduire la dépendance aux pesticides, ou seulement la rendre plus acceptable ?
La transformation de l’intérieur est nécessaire, parce qu’il faut accompagner les agriculteurs, sécuriser les revenus, maintenir les filières et éviter les injonctions hors-sol. Mais la pression extérieure l’est aussi, parce que les systèmes installés ont rarement intérêt à se transformer rapidement sans contrainte.
Autrement dit, il ne s’agit peut-être pas de choisir entre réforme et rupture. Il s’agit d’articuler les deux : construire des alternatives crédibles, tout en maintenant une pression forte sur les causes du problème.
Ce que cela change pour les territoires
Pour un territoire, cette question n’est pas théorique. Elle se traduit très concrètement dans les sujets concernant l’eau potable, les sols, les exploitations agricoles, les paysages, les marchés, les écoles, les cantines, les conflits de voisinage, les projets alimentaires territoriaux, les décisions d’achat public… C’est donc aussi là que peuvent se dessiner des pistes moins abstraites.
- Par exemple cartographier les expositions autour des zones agricoles sensibles — écoles, habitations, captages d’eau — et les mettre en discussion publiquement, plutôt que laisser chaque riverain, chaque agriculteur ou chaque élu traiter le sujet isolément.
- Soutenir les agriculteurs, ce n’est pas seulement leur demander de traiter moins. C’est financer le conseil, le risque de transition, l’expérimentation, les changements de rotation, les outils de suivi et le temps nécessaire pour sortir d’une dépendance technique
- Un Projet alimentaire territorial peut devenir autre chose qu’un outil d’approvisionnement local : un espace où l’on relie qualité de l’eau, pratiques agricoles, biodiversité, santé des enfants, restauration collective et revenus des producteurs.
- Réduire les pesticides suppose aussi de sécuriser les débouchés. Une cantine, un groupement d’acheteurs publics ou une filière locale peuvent contractualiser sur plusieurs années avec des producteurs engagés, afin que la transition ne repose pas seulement sur leur capacité individuelle à absorber le risque.
- Créer du dialogue ne veut pas dire chercher un consensus artificiel. Cela peut consister à réunir les acteurs autour d’un problème précis — une école exposée, un captage dégradé, des riverains inquiets, des agriculteurs sous pression économique — pour discuter des données, des contraintes et des marges de manœuvre, avant que le conflit ne se fige en opposition irréversible.
Une question de système
La question posée par Hélène Grosbois est celle de la méthode : comment transforme-t-on un système qui produit à la fois de la nourriture, des revenus, des dépendances chimiques, des pollutions et des risques sanitaires ? La réponse tiendra sans doute dans la capacité à regarder le problème en entier : ce qui expose, ce qui bloque, ce qui résiste, ce qui peut déjà changer, et ce qu’il faudra peut-être bousculer plus fortement. Comme sur tant d’autres sujets : une vision globale, systémique, pour éviter les effets de bord, la mal adaptation, le raisonnement en silos.
De l’innovation qui outille
L’innovation peut aussi venir d’acteurs économiques capables de rendre cette transition praticable. Pas seulement des startups qui promettraient une molécule de substitution, mais des entreprises qui travaillent sur les conditions concrètes de la sortie : mesurer la santé des sols, anticiper les risques agronomiques, mutualiser des équipements de désherbage mécanique, sécuriser des débouchés pour les producteurs engagés, documenter les pratiques, couvrir une partie du risque économique ou faciliter le dialogue entre agriculteurs, riverains et collectivités. Dans cette perspective, on sait que l’innovation est prolifique. Elle crée les outils, les services et les coopérations qui permettront de dépendre moins des pesticides sans laisser les agriculteurs seuls face au risque.