La transition démographique n’est plus un sujet prospectif. Elle est déjà à l’œuvre, à bas bruit, mais structurante. En France, les plus de 60 ans devraient devenir plus nombreux que les moins de 15 ans dès 2030, un basculement inédit rappelé par Jean-Christophe Crulli, directeur de la Carsat Auvergne. Derrière ce chiffre, ce sont des transformations profondes qui se dessinent : évolution des besoins de santé, adaptation des logements, nouvelles attentes en matière de mobilité, d’autonomie ou de lien social, tensions sur les métiers du soin et de l’accompagnement, mais aussi recomposition économique de nombreux territoires. La question du vieillissement ne concerne plus seulement le secteur médico-social. Elle traverse désormais l’ensemble de la société.
Pour les porteurs de projet, elle ouvre un champ d’innovation immense. Mais dans la silver économie, comme dans tout autre domaine finalement, la bonne idée ne suffit pas.
C’est tout l’enjeu de l’événement organisée par la Carsat Auvergne durant la Clermont Innovation Week, autour de l’innovation, de la prévention et du bien vieillir : comprendre ce qui permet à une solution de passer de l’intuition à l’usage, puis de l’usage à un modèle durable.
La table ronde réunissait Arnaud Villaume, attaché de direction au pôle innovation, stratégie et partenariats de la CARSAT Auvergne, Romain Ganneau, directeur général du cluster Silver Valley, Solène Dorier, cheffe de projet au Gérontopôle Auvergne Rhône-Alpes, Étienne Drapeau, chargé d’émergence chez Cocoshaker, ainsi que deux entrepreneuses clermontoises, Mélanie Neveu, fondatrice de CoucouVisio, et Cynthia Rousseau, cofondatrice de ReflexTime.
La silver économie, un marché hétérogène
Premier point d’attention indiqué par Romain Ganneau, la silver économie ne désigne pas un marché homogène: il n’existe pas “un senior”, mais des profils, des parcours, des envies et des contraintes très différentes. Réduire le vieillissement à l’âge ou à la dépendance conduit à mal poser le problème. Les besoins varient selon les territoires, les milieux sociaux, les habitudes numériques, les ressources financières, l’entourage familial ou professionnel. Bref, énormément de variables à intégrer. Le secteur couvre aussi bien l’habitat, la mobilité, la prévention santé, les loisirs, la communication, l’autonomie ou encore la transmission.
Cette diversité oblige les porteurs de projet à changer de point de départ : il ne s’agit pas de “faire une solution pour les seniors”, mais d’identifier un problème précis, dans un contexte précis, pour des personnes précises.
Partir du terrain, pas de sa solution
Le risque le plus fréquent, selon Étienne Drapeau, est de “tomber amoureux de sa solution”. Dans un secteur aussi sensible que le bien vieillir, cette erreur peut coûter cher : une innovation techniquement pertinente peut échouer si elle ne correspond pas aux usages réels.
Mélanie Neveu en a fait l’expérience avec CoucouVisio. L’idée initiale n’était pas exactement celle du dispositif actuel. En échangeant avec des personnes âgées, des familles et des professionnels, elle comprend que l’ajout d’un nouvel équipement peut devenir un frein. CoucouVisio s’appuie donc sur des objets déjà familiers : le téléphone fixe et la télévision. L’enjeu n’est pas seulement technique, il est aussi symbolique. Il est préférable d’éviter de stigmatiser les personnes en leur proposant une solution “pour ceux qui ne savent pas utiliser la technologie”.
Même logique pour Cynthia Rousseau avec ReflexTime. Le projet est né d’une intuition liée à la performance sportive, avant de pivoter vers la rééducation fonctionnelle, au contact des professionnels de santé et des patients. L’écoute active et l’expérimentation ont permis d’ajuster les usages, les fonctionnalités et les cibles.
L’acceptabilité ne concerne pas seulement l’utilisateur final
Tester une solution auprès des bénéficiaires est indispensable, mais insuffisant. Dans le bien vieillir, l’usage dépend souvent d’un écosystème : aidants familiaux, professionnels du domicile, structures médico-sociales, prescripteurs, financeurs, collectivités. Solène Dorier insiste sur l’intérêt des démarches de type living lab, focus groups, observations ou entretiens. Le Gérontopôle Auvergne Rhône-Alpes accompagne ainsi les porteurs de projet pour confronter très tôt leurs hypothèses aux usages réels. L’exemple d’un projet de canne connectée qui prévient les secours en cas de chute est parlant : au-delà de sa fonction technique, la canne porte une valeur affective, sociale et parfois stigmatisante. Et en l’occurrence, l’adoption par les publics cible tarde à se faire. L’objet ne peut pas être évalué uniquement comme un outil.
Pour Arnaud Villaume, cette acceptabilité doit aussi être pensée du côté des intermédiaires. Une solution peut être utile pour une personne âgée, mais rester peu diffusée si les professionnels qui l’orientent, l’installent ou l’accompagnent n’en comprennent pas l’intérêt.
Trouver un modèle économique dans un secteur fragmenté
L’autre difficulté majeure tient au modèle économique. Dans la silver économie, celui qui utilise n’est pas toujours celui qui paie. La famille peut financer, une caisse de retraite peut soutenir, une mutuelle peut distribuer, un établissement peut acheter, une collectivité peut expérimenter… Romain Ganneau distingue trois preuves à construire : la preuve scientifique, la preuve d’usage et la preuve de modèle économique. Sans cette troisième brique, les projets restent au stade de l’expérimentation permanente.
Cette complexité demande une bonne compréhension de l’écosystème des financeurs. Ils sont nombreux, parfois complémentaires, parfois avec des approches différentes, … Protection sociale, mutuelles, retraites complémentaires, conférences des financeurs, établissements médico-sociaux ou familles ne fonctionnent pas selon les mêmes logiques. Un porteur de projet doit donc identifier précisément qui a intérêt à payer, pour quel problème résolu, dans quel cadre.
Mélanie Neveu a choisi un abonnement mensuel flexible pour CoucouVisio, adapté à un usage familial et durable. Cynthia Rousseau a d’abord ciblé les cabinets libéraux pour ReflexTime, avec des décisions d’achat plus rapides, avant de développer progressivement le secteur médico-social et des services associés.
Changer d’échelle sans perdre l’ancrage
Le passage à l’échelle ne signifie pas nécessairement devenir une “licorne” nationale. Romain Ganneau met en garde contre cette vision trop simpliste. Dans le bien vieillir, des PME ancrées localement, capables de répondre à des besoins concrets sur un territoire, peuvent avoir un impact fort.
L’ancrage territorial reste donc central. Cocoshaker accompagne des projets auvergnats dans leur émergence, leur consolidation et leur déploiement. La Carsat Auvergne soutient des innovations locales, notamment à travers ses prix de l’innovation et son rôle de relais territorial de l’accélérateur national Viva Lab. Le Gérontopôle Auvergne Rhône-Alpes facilite, lui, les liens entre porteurs de projet, terrain et acteurs de la gérontologie.
Mais l’ancrage ne doit pas conduire à réinventer partout les mêmes solutions. L’enjeu peut aussi être de rendre accessible localement une solution qui fonctionne déjà ailleurs.
Une opportunité, à condition de sortir des stéréotypes
Le vieillissement est souvent présenté comme un coût, un choc ou une contrainte. Chaque intervenant a clos les échanges en partageant leurs conseils.
Premier conseil, unanimement partagé : aller sur le terrain, encore et encore. Pour Cynthia Rousseau, “le terrain commande”. Une solution ne peut évoluer qu’au contact permanent des usages réels. Même une fois le produit lancé, il faut continuer à observer, écouter et ajuster.
Deuxième enseignement : parler de son projet le plus tôt possible. Plusieurs intervenants ont insisté sur ce point. Beaucoup de porteurs attendent d’avoir un projet “parfait” avant de le montrer. C’est souvent une erreur. Les échanges avec des utilisateurs, des professionnels ou d’autres entrepreneurs permettent au contraire de gagner du temps, d’identifier les angles morts et parfois de faire évoluer profondément l’idée initiale.
Autre vigilance forte : ne pas tomber amoureux de sa solution. Étienne Drapeau l’a rappelé clairement. Ce qui compte n’est pas la technologie ou le concept en lui-même, mais le problème réellement résolu. Une innovation utile est une innovation qui accepte d’être remise en question.
Les intervenants ont également insisté sur l’importance du collectif. Écosystèmes, incubateurs, réseaux professionnels, structures d’accompagnement ou événements locaux jouent un rôle clé pour éviter l’isolement, comprendre les mécanismes du secteur et accéder plus vite aux bonnes personnes.
“Ne restez pas seuls”
a résumé Mélanie Neveu, en rappelant la richesse de l’écosystème auvergnat pour accompagner des projets à impact.
Enfin, pour Solène Dorier comme pour Romain Ganneau, l’enjeu est aussi culturel : sortir d’une vision uniquement déficitaire ou médicale de l’âge. La transition démographique représente certes des défis majeurs, mais aussi des opportunités de transformation sociale, économique et territoriale. À condition de considérer les personnes âgées comme des acteurs à part entière, capables de choix, d’envies et d’appropriation.
Innover dans la silver économie suppose donc une double exigence : regarder lucidement les besoins, les fragilités et les contraintes de financement ; mais aussi reconnaître les envies, les capacités de choix et la diversité des parcours de vieillissement.
Carsat Auvergne
La Carsat — Caisse d’assurance retraite et de la santé au travail — est l’organisme régional de l’Assurance retraite. Au-delà du versement des pensions, elle intervient sur les questions de prévention de la perte d’autonomie, de maintien à domicile et de bien vieillir.
Elle accompagne également des expérimentations et des projets innovants liés au vieillissement, notamment à travers son implication dans l’accélérateur national Viva Lab et ses trophées de l’innovation.
Silver Valley
Silver Valley est un cluster national dédié à l’innovation pour la longévité et la transition démographique. L’association fédère plus de 250 acteurs — startups, grands groupes, collectivités, organismes de protection sociale ou chercheurs — autour des enjeux du vieillissement.
Elle accompagne des projets innovants, anime des expérimentations et travaille sur les nouveaux usages liés au bien vieillir.
Silver Valley
Le Gérontopôle
Le Gérontopôle Auvergne Rhône-Alpes est une structure régionale qui accompagne les initiatives liées au vieillissement et à l’autonomie. Son rôle est de créer des passerelles entre recherche, innovation, acteurs médico-sociaux, collectivités, entreprises et terrain. À travers des démarches de type living lab, il aide notamment les porteurs de projet à tester l’acceptabilité et les usages de leurs solutions auprès des personnes concernées, des aidants et des professionnels.
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Cocoshaker
Cocoshaker est un incubateur auvergnat spécialisé dans l’accompagnement de projets d’entrepreneuriat à impact social et territorial. Créée en 2015, la structure accompagne des porteurs de projet de l’émergence de l’idée,à la consolidation du modèle économique ou le déploiement. Cocoshaker travaille notamment avec des partenaires comme la Carsat Auvergne, AG2R La Mondiale ou Malakoff Humanis.
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CoucouVisio
Fondée par Mélanie Neveu, CoucouVisio développe un dispositif pensé pour lutter contre l’isolement social et l’illectronisme des personnes âgées.
La solution permet de passer des appels vidéo sur une télévision, à partir d’un téléphone fixe, sans manipulation complexe. Lauréate des Trophées de l’innovation de la Carsat Auvergne en 2024.
https://coucouvisio.fr/
ReflexTime
Cofondée par Cynthia Rousseau, ReflexTime développe des dispositifs de rééducation fonctionnelle mêlant stimulation cognitive et motrice. Utilisée notamment par des kinés, ergothérapeutes ou en établissements, la solution repose sur des boîtiers interactifs pilotés par tablette, permettant de travailler mémoire, coordination, posture ou déplacement. Lauréats 2024 des Trophées de l’innovation de la Carsat Auvergne.
Reflextime – Rééducation innovante
