Le cowork où travaille Le Connecteur (Coworkit) rassemble une certaine variété de profils et notamment Claude Dioudonnat, DevOps et co fondateur de Volcamp entre autres, et Manuel Raynaud ingénieur informatique à la DINUM (Direction Interministerielle du Numérique). Une occasion en or d’échanger sur un sujet « chaud » au moment où le Président des USA fait en sorte que des juges de la Cour Pénale Internationale soient débranchés de tous les services américains qu’ils utilisaient (lire mon humeur du 13 mars): la souveraineté numérique.
D’ailleurs, en jetant un oeil à Google Trends, on constate que le terme de souveraineté, complété d’un adjectif, n’apparait vraiment qu’à partir de 2019. Pour ne faire que croître depuis. Il est désormais dans toutes les bouches, assorti de son adjectif, numérique, alimentaire, énergétique, …
À l’origine donc, une discussion informelle à trois voix, autour de la question de souveraineté. De quoi parle-t-on exactement quand on parle de “souveraineté numérique” ?
Le sujet est vaste et polymorphe: quand on parle souveraineté en matière d’IA, de stratégies publiques, de cloud, de données, de matériel, … on désigne la recherche d’une capacité à garder la main sur ses outils, ses données et ses infrastructures pour ne pas (moins?) dépendre entièrement d’acteurs extérieurs. Pour un État, c’est une question d’autonomie. Pour une organisation, c’est une question de maîtrise.
De quoi parle-t-on exactement quand on parle de souveraineté numérique ?
Pour Claude Dioudonnat et Manuel Raynaud, il s’agit de la capacité d’un État — ou, à une autre échelle, d’un ensemble politique comme l’Union européenne — à conserver une autonomie réelle sur ses systèmes numériques : ses outils, ses données, ses capacités d’administration, ses services critiques. Autrement dit, pouvoir faire fonctionner ses activités sans dépendre, à un point excessif, de décisions prises ailleurs.
Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la performance des outils. C’est aussi la vulnérabilité qu’ils créent. Quand une messagerie, une suite bureautique, une plateforme cloud ou un moyen de paiement dépendent de groupes étrangers soumis à d’autres juridictions, le risque n’est pas abstrait. Il touche à la capacité de continuer à travailler, décider, stocker, communiquer, coopérer.
Vue sous cet angle, la souveraineté numérique relève autant du droit et de la stratégie que de la technologie. Les outils utilisés au quotidien — messagerie, cloud, visio, documents — reposent largement sur des infrastructures étrangères. Et cela pose des questions de droit, de contrôle et de vulnérabilité. Finalement, elle renvoie ‘juste’ à la question de savoir qui peut, en dernier ressort, imposer ses règles sur nos usages numériques.
Pourquoi est-ce devenu un sujet aujourd’hui ?
Parce que l’essentiel des outils utilisés repose sur des acteurs américains ou, dans une moindre mesure, chinois. Les grandes plateformes — Google, Microsoft, Amazon — structurent les usages quotidiens. Elles ont installé leurs solutions dans les entreprises, les administrations et les organisations. Cette domination s’est construite sur des offres simples, parfois gratuites au départ, qui ont créé des habitudes difficiles à remettre en cause.
Ce qui est en jeu, c’est aussi le droit et la capacité d’ingérence. Les lois extraterritoriales permettent à certains États d’imposer leurs règles à des entreprises, même à l’étranger. Le numérique devient alors un levier de pouvoir, au même titre que d’autres infrastructures stratégiques.
Le débat se complique dès qu’on descend d’un niveau. Car la dépendance n’est pas la même partout.
Il y a d’abord la donnée : où est-elle stockée, sous quel régime juridique, avec quel niveau de maîtrise ? Il y a ensuite les logiciels : qui les développe, qui les maintient, qui peut en fermer l’accès ou en faire évoluer les conditions ? Et il y a enfin le matériel : serveurs, puces, processeurs, écrans, composants. Sur ce dernier point, la marge de manœuvre européenne reste particulièrement faible.
La souveraineté numérique n’est pas un état absolu mais plutôt un degré. Personne, aujourd’hui, ne peut prétendre être “totalement souverain” sur l’ensemble de la chaîne. Et certes, pas la France mais très peu de pays, en réalité.
Par exemple, même si des logiciels sont développés en Europe, ils reposent souvent sur des composants fabriqués ailleurs. Les processeurs, les écrans, les disques durs ne sont pas produits localement. Autre exemple : les terres rares, indispensables à la fabrication du matériel, sont majoritairement extraites et traitées en Chine, qui a développé un savoir-faire dominant sur ce secteur.
La bonne question devient alors : sur quels maillons veut-on réduire la dépendance, et jusqu’où ?
La souveraineté, un sujet politique, technique ou culturel ?
Le paradoxe, c’est que de nombreuses alternatives existent déjà. Dans la visioconférence, la messagerie, le stockage, l’édition de documents ou l’hébergement, les solutions européennes, open source ou issues du secteur public ne manquent pas. Pourtant, elles peinent encore à s’imposer largement. Parce que le problème n’est pas seulement technique. Ça compte, évidemment, mais le cœur du sujet est d’abord d’ordre politique et juridique. Il s’agit de savoir qui décide, qui contrôle et sous quelles lois. Les choix d’outils deviennent des choix stratégiques. Il est ensuite aussi culturel, économique et organisationnel.
Pendant des années, les grandes plateformes américaines ont installé leurs usages à coups de gratuité apparente, d’ergonomie suffisante et d’intégration massive. Les usages sont profondément installés. Les exemples sont très concrets : Gmail est devenu un standard, Google Workspace et Microsoft 365 sont omniprésents, Teams, même critiqué pour son ergonomie, reste largement utilisé parce qu’il est intégré à un écosystème. La souveraineté numérique se joue dans des arbitrages très concrets : quel service de messagerie choisir, où héberger ses documents, quel outil de visio imposer, quelles briques logicielles soutenir, quels prestataires retenir.
Changer devient coûteux, en process, en temps et même parfois en argent. Il faut migrer des documents, reformer les équipes, revoir des automatismes, parfois accepter de perdre en confort à court terme. Certains services cloud, comme AWS (Amazon Web Services), facilitent l’entrée mais rendent la sortie complexe et coûteuse une fois que tout est en place. Ce coût de sortie explique une bonne partie de la dépendance.
Dans beaucoup d’organisations, la question n’est pas de savoir si une alternative existe, mais si l’on est prêt à assumer le changement qu’elle implique. Et à l’accompagner.
Que fait l’État français sur ce sujet ?
Manuel Raynaud travaille sur “La Suite”, développée par la Direction interministérielle du numérique. Elle propose des outils équivalents à ceux des grandes plateformes : messagerie instantanée (Chap), visioconférence, édition de documents collaboratifs.
Au-delà des enjeux politiques, les outils issus de La Suite progressent aussi sur le terrain de l’usage. Notamment des avancées sur l’ergonomie et les fonctionnalités, avec une volonté assumée de ne pas simplement copier les standards existants. Par exemple, certains outils collaboratifs permettent une prise de note et une organisation de l’information jugées plus fluides que les équivalents classiques de type Word ou Google Docs. L’objectif n’est pas seulement de proposer une alternative souveraine, mais aussi une expérience différente, parfois plus adaptée aux usages actuels, ce qui peut devenir un levier d’adoption aussi important que l’argument politique.
Qu’est-ce qui différencie ces outils publics ?
Ils sont conçus comme des communs numériques. Cela signifie que leur code est ouvert et réutilisable. Une collectivité ou une organisation peut les installer sur ses propres serveurs, comme le fait par exemple la Ville de Paris, qui déploie certaines briques sur sa propre infrastructure. Ou comme la “Suite territoriale”, portée par l’Agence nationale de la cohésion des territoires, qui vise les petites collectivités qui n’ont pas les moyens de s’équiper seules.
Pourquoi ça reste lent à se diffuser ?
Parce que les décisions ne sont pas centralisées. Chaque ministère ou organisation garde la main sur ses choix. Sans obligation claire, beaucoup continuent d’utiliser les solutions existantes et ‘faciles’. Il y a aussi des tensions avec le secteur privé, certains acteurs estimant que l’État ne devrait pas développer ses propres outils.
Concrètement, par où commencer ?
Souvent par les usages les plus sensibles. La messagerie et le stockage documentaire sont des points clés, car ils concentrent beaucoup de données. La visio est plus simple à faire évoluer. L’hébergement web peut aussi être un levier accessible. L’idée n’est pas de tout changer d’un coup, mais de comprendre ses dépendances et d’agir progressivement.
En revanche, il y aussi un basculement ‘philosophique’ à faire : basculer vers des outils plus souverains, c’est aussi accepter de sortir d’un modèle qui a installé une illusion de gratuité.
Les grandes plateformes ont habitué les utilisateurs à des services sans coût apparent, en échange de l’exploitation des données. À l’inverse, les alternatives — qu’il s’agisse de messagerie, de stockage ou d’outils collaboratifs — reposent sur un modèle plus classique, avec abonnement.
En réalité, le surcoût reste souvent limité, mais il devient visible. Il faut donc accepter de passer d’un coût caché à un coût assumé, en échange d’une meilleure maîtrise de ses usages et de ses données.
Quelles alternatives côté entreprises ou individus ?
- Proton, par exemple, propose une alternative européenne à Gmail avec une messagerie, un drive, un VPN et d’autres services.
- Framasoft met à disposition des outils libres dans le cadre de sa démarche “dégoogliser internet”.
- Des acteurs locaux comme O2Switch proposent des solutions d’hébergement web simples et accessibles.
- Et la Suite Coop reprend des briques de La Suite pour les proposer à des entreprises.
Le local a-t-il un rôle à jouer ?
Oui, des initiatives existent à petite échelle :
- des associations qui montent leurs propres infrastructures,
- des collectivités qui internalisent certains services,
- des structures qui récupèrent du matériel pour créer leur propre “cloud”.
Les Restos du Cœur, par exemple, disposent de leur propre infrastructure informatique basée sur du matériel récupéré. La ville de Chamalières a engagé une démarche de sortie des solutions Microsoft…
Et côté innovation européenne ?
Beaucoup de start up françaises et européennes ont créé de la croissance, mais peu ont développé des technologies structurantes. A l’exception de Mistral, acteur français de l’IA, qui propose des modèles capables de rivaliser avec ceux des grands acteurs internationaux.
Mais même là, la dépendance reste partielle, notamment sur les financements ou l’infrastructure. Docker, technologie largement utilisée aujourd’hui, a été créée par des Français avant de se développer aux États-Unis faute de financement local.
Les usages restent largement entre les mains des organisations et des individus. Le changement passe donc par des décisions locales, parfois modestes.
Mais la souveraineté numérique ne se résume pas à un mot. Elle se joue dans des choix très concrets : outils, données, infrastructures, usages et progresse moins par grands basculements que par une accumulation de décisions. Mais le Politique peut aussi imposer des règles, financer des alternatives, orienter les choix… créer un cadre favorable et stimulant.
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