Il y a eu beaucoup d’émulation autour des sujets santé/innovation ces dernières semaines à Clermont-Ferrand. Ce fut le cas de la rencontre organisée par le CHU pour rendre lisible le modus operandi d’une collaboration public, privé. Celui aussi autour de la silver économie et des opportunités d’innovation qu’elle ouvre. Et ce fut enfin le cas des Rencontres de l’Innovation Santé 2026 organisées par le Village by CA et Michelin. Réunis au PIC, chercheurs, médecins, industriels, entrepreneurs, investisseurs, associations et acteurs publics ont travaillé sur cinq enjeux, pollution, santé mentale au travail, sédentarité, patient, diagnostic. Et le point commun de ces différentes approches est l’idée que, désormais, l’innovation se joue dans la qualité d’une solution certes, mais aussi dans la capacité à relier des acteurs, des usages et des contraintes. A fonctionner en écosystème en somme.
Durant la Clermont Innovation Week, au Pôle d’Innovation Collaboratif, la santé, au-delà du médical, est devenue un sujet de territoire, d’organisation, de prévention, de données, d’environnement et de coopération.
Les Rencontres de l’Innovation — Édition Santé 2026, organisées par le Michelin Innovation Lab et Le Village by CA Centre France, ont rassemblé chercheurs, médecins, ingénieurs, entrepreneurs, investisseurs, associations, ONG, acteurs publics et privés… Bref, une grande variété de profils concernés par les grands enjeux d’avenir pour la santé et l’idée que ces défis se relèveront par l’innovation et la coopération.
Structurer l’écosystème
L’écosystème clermontois cherche à structurer autrement l’innovation en santé. Au CHU de Clermont-Ferrand, la Direction de la Recherche Clinique et de l’Innovation travaille déjà à transformer des initiatives dispersées en stratégie collective, avec l’idée que l’innovation hospitalière ne peut plus dépendre uniquement de quelques profils moteurs capables de naviguer seuls entre recherche, réglementation, financement et entrepreneuriat. Sur le thème de la Silver économie, les discussions autour du bien vieillir rappellent qu’une bonne idée ne suffit pas: une innovation doit rencontrer des usages réels, des prescripteurs, des financeurs et un modèle économique viable .
Les Rencontres de l’Innovation Santé ajoutent une troisième brique : si l’hôpital peut devenir une plateforme de coopération et si le bien vieillir oblige à partir du terrain, alors l’innovation en santé doit désormais se penser à l’échelle d’un écosystème.
La santé déborde le soin
La séquence prospective portée par Franck Mouthon, directeur exécutif de l’Agence de programmes de recherche en santé, brosse un panorama clair et assez déprimant de l’état de santé du monde. Pris dans une série de transformations qui se croisent : dérèglement climatique, pollution, perte de biodiversité, vieillissement de la population, maladies chroniques, antibiorésistance, alimentation, données de santé, souveraineté technologique, … le sujet de la santé ne peut être réduit au soin, ni même au progrès médical.
La santé se joue avant, autour et parfois loin de l’hôpital. Dans les milieux de vie, les conditions de travail, les mobilités, les habitudes alimentaires, l’exposition aux pollutions, les relations sociales, l’accès aux soins, les parcours de prévention. Cette bascule change la manière d’innover. Il ne s’agit plus seulement de développer un dispositif médical, une application ou une technologie de diagnostic. Il faut aussi comprendre ce qui rend les personnes vulnérables, ce qui empêche la prévention, ce qui bloque les usages, ce qui creuse les inégalités ou ce qui rend les coopérations difficiles.
Faut-il d’abord investir dans la recherche, les données et le diagnostic précoce ? Agir sur les causes environnementales de la maladie ? Accélérer le passage des découvertes scientifiques vers le marché ? Financer des startups capables de franchir les étapes cliniques et réglementaires ? Ou apprendre à mieux choisir les technologies, en fonction de leur utilité réelle, de leur accessibilité et de leur impact social et environnemental ?
Pour Franck Mouthon, l’enjeu central est de sortir d’un système historiquement tourné vers la consommation de soins pour la remplacer par une culture de prévention. Selon lui, la recherche doit aussi gagner en vitesse pour mieux éclairer les décisions publiques, notamment sur les déterminants de santé, les addictions, les maladies chroniques ou les parcours de prévention .
Des ateliers qui disent les nouvelles priorités de la santé
Cinq ateliers prolongeaient la séquence introductive: pollution, santé mentale au travail, sédentarité, place du patient, diagnostic. On peut y lire les priorités du moment.
Environnement
La première priorité est environnementale. En consacrant un atelier aux liens entre santé et pollution, les organisateurs placent la santé dans une logique de milieux de vie. Ce n’est plus seulement le corps qu’il faut soigner, mais les conditions dans lesquelles il respire, travaille, se nourrit et se déplace. Ce choix fait écho à la séquence prospective de Franck Mouthon sur la triple crise planétaire — climat, pollution, biodiversité — et sur ses conséquences sanitaires. Il rappelle aussi que l’innovation en santé ne peut plus ignorer ce qui se joue en amont du soin : exposition aux risques, inégalités environnementales, capacité à mesurer l’invisible.
Relations humaines
La deuxième priorité est organisationnelle. La santé mentale au travail et la sédentarité déplacent le regard de l’individu vers les cadres collectifs. Prévenir l’épuisement ou lutter contre l’inactivité ne consiste pas seulement à diffuser de bons conseils. Cela suppose d’interroger les rythmes de travail, les espaces, les mobilités, les normes sociales, les usages du numérique, les responsabilités des employeurs, des collectivités et des acteurs de prévention. Là encore, l’innovation n’est pas forcément une technologie : elle peut être une nouvelle manière d’organiser le travail, d’aménager un lieu, de concevoir un parcours ou de rendre possible un changement de comportement.
Place du patient
La troisième priorité concerne la place des personnes concernées. L’atelier “Pour et avec le patient” rappelle que les solutions de santé ne peuvent plus être pensées uniquement depuis les institutions, les laboratoires ou les entreprises. La promesse d’une médecine plus personnalisée, plus préventive ou plus connectée ne tient que si elle s’appuie sur l’expérience réelle des patients, des aidants et des professionnels. C’est aussi une condition d’acceptabilité : une innovation peut être techniquement solide et rester sans effet si elle ne correspond pas aux usages, aux contraintes ou aux attentes de celles et ceux à qui elle s’adresse.
Technologie et éthique
La quatrième priorité est technologique, mais sous condition. Le diagnostic 2.0 concentre les promesses les plus visibles de l’innovation en santé : outils connectés, données, détection précoce, personnalisation des parcours. Mais ce thème n’arrive pas seul. Placé aux côtés de la pollution, du travail, de la sédentarité et du patient, il rappelle que la technologie ne peut pas constituer l’unique horizon. Elle doit être évaluée à l’aune de sa fiabilité, de son accessibilité, de sa capacité à réduire plutôt qu’à renforcer les inégalités, et de son intégration dans les pratiques de soin.
Pris ensemble, ces ateliers racontent comment la santé n’est plus seulement attendue sur le terrain du traitement ou de la performance médicale. Elle est attendue sur quatre fronts : prévenir plus tôt, agir sur les environnements, associer les personnes concernées et utiliser la technologie avec discernement. Face à des crises qui se croisent, les réponses ne peuvent pas venir d’un seul acteur ni d’un seul type de solution.
De la preuve technique à la preuve de coopération
En matière de santé numérique comme finalement dans toute innovation, l’évaluation ne se limite pas à vérifier qu’un outil fonctionne. Le projet SantéAdom, porté notamment par le CHU de Clermont-Ferrand, illustre cette exigence : les solutions sont testées dans des conditions réelles, au domicile ou dans des structures médico-sociales, avec une attention portée à l’amélioration du parcours de soin, à l’acceptabilité par les professionnels et à l’intégration dans les usages. Même constat pour l’innovation sur le marché de la silver économie. Une innovation pour le bien vieillir doit construire plusieurs preuves : preuve scientifique, preuve d’usage, preuve de modèle économique. Elle doit aussi composer avec un écosystème fragmenté : bénéficiaires, familles, aidants, professionnels, caisses de retraite, mutuelles, collectivités, établissements médico-sociaux .
Les Rencontres de l’Innovation Santé ajoutent une autre exigence : la preuve de coopération.
Qui doit être autour de la table ? À quel moment ? Pour résoudre quel problème ? Avec quelles données ? Quelle place pour les patients ? Quelle capacité à passer de la rencontre à l’expérimentation, puis de l’expérimentation à une organisation durable ?
C’est là que se situe l’enjeu. Dans un secteur aussi réglementé, sensible et fragmenté que la santé, l’innovation dépend de la qualité des liens entre chercheurs, soignants, industriels, entrepreneurs, financeurs, associations, collectivités, patients et usagers.
Le territoire comme levier
Clermont-Ferrand dispose d’un écosystème où l’industrie, la recherche, la santé, l’entrepreneuriat, les collectivités et les acteurs associatifs peuvent se rencontrer. C’est ce que les organisateurs ont cherché à activer avec la diversité des profils invités, les ateliers en petits groupes, le forum de startups, les temps d’échange et le “mur des connexions” où les participants étaient invités à identifier les problématiques sur lesquelles ils souhaitaient continuer à collaborer. Transformer les échanges en projets suivis, documentés, évalués, utiles, ce sera le prochain challenge. C’est sans doute là que l’écosystème clermontois peut prouver sa singularité : sa taille plus contenue facilite les liens, à condition de les structurer dans la durée.
Ne pas confondre coopération et consensus
Apprendre à coopérer ne signifie pas faire disparaître les désaccords et les différences de points de vue, au contraire, c’est sans doute ce qui enrichit la coopération. Entre prévention et soin, high-tech et sobriété, données et confiance, performance économique et accès équitable, responsabilité individuelle et responsabilité collective, innovation rapide et validation scientifique, les équilibres à trouver sont nombreux et subtils mais ce que démontrent toutes ces initiatives, c’est sans doute que les grands sujets de santé ne peuvent plus être traités dans des silos.
