Entretien / François Bru. Du sens. Sinon rien.

Entretien / François Bru. Du sens. Sinon rien.

François Bru n’aime pas la routine.  À 43 ans, le directeur de France Active Auvergne a trouvé ce qui le fatigue : ne rien faire. Quand on a passé comme lui onze années dans un cabinet de maire puis président de Région, on s’est habitué à un rythme soutenu, aux délais négatifs (pour hier) et aux journées qui se suivent sans se ressembler. Avec la direction de France Active Auvergne, il a trouvé du grain à moudre pour accompagner son équipe et le mouvement dans l’émergence d’un nouvel acteur de l’accompagnement de l’entrepreneuriat engagé.

Pour commencer, peux-tu nous parler de ton parcours?

À 18 ans, je ne savais pas trop ce que je voulais faire,  je savais juste qu’il fallait un métier lié à l’humain d’une manière générale, ou bien au développement ; c’était un peu les deux aspects qui me motivaient. Je suis partie en classe prépa HEC car il y avait des matières diverses et variées qui me plaisaient bien, puis j’ai fait l’école d’ingénieurs Polytech à Tours, avec une spécialité en aménagement et développement territorial. Ça m’a vraiment plu. Parallèlement, la dimension sciences politiques : j’avais pas mal de cours et j’avais aussi, déjà assez jeune, des activités de militantismes qui me motivaient bien. J’ai ensuite poursuivi en DEA et en thèse en communication politique où j’ai fait de l’analyse comparée sur la stratégie politique de l’urba entre Paris et Madrid. Donc ça, l’aménagement du territoire et le développement économique, ça me plaisait bien. 

À 18 ans, les deux aspects qui me motivaient étaient l’humain d’une manière générale, et le développement.

François Bru.

J’ai travaillé à la DATAR à Paris, et donné quelque cours à la fac en parallèle. L’enseignement me plaisait bien aussi.

Après, j’ai eu l’opportunité de travailler dans un cabinet politique en mairie, à Aurillac. À ce moment-là, le maire d’Aurillac était René Souchon, aussi premier vice-président de la Région en charge de l’aménagement du territoire, donc c’était pas mal. J’ai fait ça deux ans. Malheureusement, par la suite, le Président de région Pierre-Joël Bonté est décédé. J’ai donc suivi René Souchon au cabinet de la Région, parce que la dimension régionale me plaisait, que c’était une dimension projet, et que je me disais que ça allait être très intéressant. Ce qui me motivait dans la dimension politique, c’était vraiment d’avoir le pouvoir de faire vivre assez rapidement les projets.

J’ai fait du cabinet politique pendant onze ans ; la dimension régionale me plaisait, c’était une dimension projet.

J’ai donc fait du cabinet politique pendant onze ans. Puis un jour je me suis dit que d’une part il ne fallait pas avoir juste ça sur son CV avant 40 ans, et que d’autre part j’en avais pas fait le tour, on ne le fait jamais mais il fallait avoir un “vrai métier” ! Et donc dans les différents dossiers que j’avais géré pour le président, il y a eu un séminaire national de France Active qui a été organisé à Clermont-Ferrand, dont la structure m’intéressait en tout point : développement territorial et économique, humain… Quand l’offre est sortie, j’ai postulé et puis j’ai été retenu. J’y suis depuis six ans. J’avais une peur, c’était de ne jamais retrouver la diversité et la relative autonomie qu’on en avait en cabinet politique ; et surtout, le fait qu’il n’y avait jamais de routine. Et en fait, je m’y plais encore plus !

Pourquoi cela?

Parce que quand on dirige une structure associative comme celle-ci, sur quatre départements, avec un peu plus de vingt salariés, des cibles diverses et variées, des réalités de territoire et de projets qu’on accompagne, et bien on a les mains dans le cambouis : il faut tout piloter au quotidien, tout inventer. On peut aussi expérimenter pas mal de projets, ce n’est jamais la même chose. Et même si c’est une petite structure, il y a beaucoup de choses à faire.

Quand on dirige une structure associative comme celle-ci, on a les mains dans le cambouis. Il faut tout piloter au quotidien, tout inventer.

L’équipe de France Active, mai 2018.

Et puis France Active c’est une association d’intérêt général, mais aussi un mouvement qui a une ambition très politique à travers son objet associatif : essayer d’agir positivement sur les territoires et sur la société, en accompagnant les entrepreneurs dans leur projet, et en particulier ceux qui trouvent un sens au fait d’entreprendre et qui veulent jouer un rôle pour le territoire, la société et l’environnement. Je me retrouve bien dans ces valeurs-là. Ce qui a toujours guidé mes études, c’était cette recherche de sens. Je me retrouve pleinement dans les valeurs et l’objet associatif de France Active.

Oui c’est ce que tu disais, que quand tu étais très jeune tu étais déjà militant…

Oui, j’ai besoin de me lever le matin en me disant qu’à mon petit niveau, je joue un rôle positif pour améliorer quelque chose, que ce soit le bien-être des gens, le mieux vivre, le développement durable… Il faut que je trouve un sens à travers tout ça. Je ne pourrais pas faire un boulot qui n’aurait pas de sens. C’est vrai que le militantisme, c’est quelque chose qui m’anime depuis le Lycée ; j’étais président d’un mouvement politique de jeunes.

Penses-tu que tout cela a été structurant pour ta personnalité?

Oui, complètement ! Je me suis révélé à travers ces rôles et ces missions que j’ai essayé d’incarner, parce que justement je trouvais le sens et j’aime le collectif, j’aimer les projets, faire avancer les choses. Je pense aussi que ça m’a donné de la maturité. Travailler en politique, c’est passionnant. On rencontre les meilleures personnes mais aussi quelques travers humains qu’il faut essayer de mettre de côté, il faut prendre une prise de hauteur permanente. Tout ça, ça fait grandir.

Et à un niveau plus personnel, qu’est-ce qui te ressource?

Et bien déjà, le fait de ne pas être dans la routine, même si c’est fatiguant, ça me nourrit. Après, j’ai toujours fonctionné sur un équilibre professionnel et personnel, donc ce qui me ressource, c’est d’aller courir, nager, de m’occuper de mes enfants… Sortir avec mes amis, aussi. Projeter des voyages, ce genre de choses… Et même si je travaille et bouge beaucoup, je suis dans un bon équilibre dans cette phase de vie qui est la mienne : le sport et les sphères amicale et familiale.

Parlons un peu de France Active, de son actualité et du rôle que tu occupes.

France Active est un mouvement d’entrepreneurs engagés dont l’ambition est de bâtir une société plus solidaire. Pionnier de la finance solidaire, France Active accompagne et finance les entreprises depuis près de 30 ans au travers d’un réseau de relais régionaux et infra-régionaux. 

France Active est un mouvement d’entrepreneurs engagés dont l’ambition est de bâtir une société plus solidaire.

Depuis plus d’an, un travail de fond est engagé pour rapprocher France Active et Initiative France, deux grands mouvements associatifs de l’accompagnement et de financement à l’entrepreneuriat. Leurs Assemblées Générales respectives ont acté par vote le principe du rapprochement de ces deux réseaux le 26 juin dernier et se donnent une année pour en déterminer les modalités concrètes et organiser la représentation territoriale future.

J’imagine que vous avez vécu une période de doute, en tout cas de transformation parfois inconfortable. Qu’est ce qui fait que tu restes investi, quelles sont tes sources de motivation ?

La chance qu’on a avec France Active, c’est que c’est un mouvement, et effectivement nous sommes en plein changement. Ce qui est plutôt rassurant, c’est que les étapes n’ont pas été grillées, il y a eut une très forte anticipation : il y a trois ans, un diagnostic a été posé à tous les niveaux et qui a abouti à une nouvelle stratégie, et qui a pour objectif de mieux répondre aux besoins des entrepreneurs et des territoires, avec un sens toujours assez fort. Dans cette phase de diagnostic, puisque l’on joue en collectif, tout le monde a été impliqué : les directeurs des différentes structures au niveau national, les équipes… Il y a peut-être encore des craintes chez certains collègues mais il n’y a plus de peur. Tout le monde semble embarqué dans la dynamique !

France Active, c’est un mouvement, et effectivement nous sommes en plein changement. Ce qui est plutôt rassurant, c’est que les étapes n’ont pas été grillées, il y a eut une très forte anticipation.

Ce que je dis à mes équipes, c’est que dans ce contexte de transformation, il ne faut pas avoir peur, mais se dire que les métiers de chacune et de chacun vont bouger – positivement- et qu’il faut avoir un maximum de cordes à son arc. Ces nouveaux métiers permettront d’aller plus loin, de dépasser ce qu’on fait actuellement à France Active et à Initiative France pour imaginer un futur réseau, avec encore plus de sens. Tout cela, je pense que c’est motivant pour les équipes, en tout cas moi ça me motive très fortement ! 

Raconte-nous un peu les coulisses de ce rapprochement des réseaux France Active et Initiative France.

Depuis un an, les deux structures se sont engagées dans une démarche de rapprochement national, pour imaginer ce que pourrait être le futur réseau de l’accompagnement et du financement de l’entrepreneuriat et l’ESS en France. Avec cette idée qu’il fallait dépasser la somme des projets associatifs actuels de France Active et Initiative France, et d’aller plus loin en terme d’offres de service, de métiers, d’accompagnement, etc. 

On a donc beaucoup travaillé dans un groupe projet national dont j’ai eu la chance de faire partie, avec 4 représentants de chaque réseau, ainsi que les DG et Présidents. Intellectuellement, ça a été très intéressant de construire tout ça. Ça a abouti à un texte de compromis sur lequel se sont prononcées les deux AG de France Active et Initiatives France le 27 juin dernier. 

La philosophie générale, c’est d’inventer un nouveau réseau qui permette, par l’entrepreneuriat, de mieux lutter contres les fractures sociales et territoriales, d’accompagner tous les entrepreneurs et en particulier ceux qui en ont le plus besoin, ainsi que les entrepreneurs à “impact positif” sur l’environnement, le territoire et la société. 

Depuis un an, les deux structures se sont engagées dans une démarche de rapprochement national. La philosophie générale, c’est d’inventer un nouveau réseau qui permette de mieux lutter contres les fractures sociales et territoriales, et d’accompagner tous les entrepreneurs.

Je pense en tout cas que l’enjeu est de ne pas louper ce tournant-là, d’être intelligent collectivement. Aujourd’hui, l’entrepreneuriat intéresse beaucoup en France : 56% des jeunes disent vouloir entreprendre. Et puis sur les territoires qui subissent des fractures (sociales, environnementales, etc.), l’entrepreneuriat et la voie de l’économie sociale et solidaire, si c’est bien accompagné, ça peut jouer pleinement son rôle d’insertion, de retour à l’emploi et de développement territorial. Il y a donc beaucoup de travail devant nous, mais je suis plus motivé que jamais.

Ce qui est dit aussi, c’est que la structuration régionale du futur réseau sera renforcée. En Auvergne Rhône Alpes, on a la chance d’avoir, à France Active et Initiatives France, une coordination régionale qui existe déjà depuis de longues années, qui est reconnue par nos partenaires et en particulier la Région. Nous n’aurons pas les mêmes modèles partout. Ce qui est très important, c’est de toujours garder la proximité avec les entrepreneurs ; L’atout que l’on a avec les plateformes d’initiatives locales, c’est qu’elles sont très ancrées au niveau des bassins de vie. Il faut donc absolument garder cet ancrage. 

Tu connais bien le territoire auvergnat. En ayant passé du temps à Aurillac – un territoire plutôt rural – puis à Clermont, quels sont pour toi les enjeux / problématiques / atouts de l’innovation et son écosystème?

Je pense que les territoires ruraux souffrent davantage. Il y a une première innovation toute simple qui est de se saisir de la voie de l’ESS pour développer le territoire. Ça a vraiment du sens d’imaginer de pouvoir entreprendre par cette voie là : on a plein d’entrepreneurs qui arrivent chez nous, qui ne la connaissent pas forcément, et qui pourtant sont dedans. L’ESS c’est 12% des emplois en Auvergne, et ça pourrait être beaucoup plus.

Il y a une première innovation toute simple qui est de se saisir de la voie de l’ESS pour développer le territoire. Ça a vraiment du sens d’imaginer de pouvoir entreprendre par cette voie là : l’ESS, c’est 12% des emplois en Auvergne !

Derrière tout cela évidemment il y a un enjeu d’innovation sociale que France Active accompagne. En Auvergne, le soucis c’est qu’il y a plein de bonne volonté autour de l’innovation sociale mais il manque des acteurs qui accompagnent l’amont et la détection de projets innovants, des collectifs qui pourraient se fédérer pour imaginer des choses nouvelles. On le voit par rapport aux collègue de Rhône-Alpes où il y a tout un tas de structures qui accompagnent l’innovation sociale dans des secteurs transverses ou très spécialisées : la culture, le développement durable, l’environnement… Et qui maillent vraiment le territoire. Ici, CoCoShaker joue un très joli rôle sur le territoire, la CRESS aussi, mais il faudrait multiplier encore  impact… 

Il y a un vrai enjeu autour de l’émergence.

Sinon en Auvergne, on a une chance c’est qu’on avait déjà un ADN de coopération entre les acteurs de l’accompagnement, qui était assez forte avant la fusion des régions ; c’était déjà un peu une évidence. Personnellement, je ne sais pas travailler autrement. Et puis je crois que cette fusion a naturellement renforcé cet effet collaboratif et coopératif. 

 

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #Parcours : À 18 ans, deux aspects motivaient François Bru : un métier lié à l’humain d’une manière générale, ou bien au développement. À travers ses études, c’est l’aménagement et le développement territorial qui lui ont vraiment plu. Il a ensuite fait une thèse en communication politique. Il a travaillé à la DATAR à Paris, puis dans un cabinet politique en mairie, à Aurillac. La dimension régionale lui plaisait, car c’était une dimension projet. Il a fait du cabinet politique pendant onze ans. Puis un jour il y a eu un séminaire national de France Active qui a été organisé à Clermont-Ferrand. François a postulé et a été retenu. Il y est depuis six ans.
  • #Association : François Bru dirige la structure associative France Active Auvergne. D’intérêt général, elle est présente sur quatre départements, avec une vingtaine de salariés, des cibles diverses et variées, des réalités de territoire et de projets accompagnés. C’est aussi un mouvement avec une ambition politique à travers son objet associatif : agir positivement sur les territoires et sur la société, en accompagnant les entrepreneurs dans leur projet, et en particulier ceux qui veulent jouer un rôle pour le territoire, la société et l’environnement.
  • #JeunesseEtPersonnalité : François Bru a besoin de se lever le matin en se disant qu’à son petit niveau, il joue un rôle positif pour améliorer quelque chose. La notion de sens est importante pour lui. Depuis Lycée, le militantisme l’anime. Cela a été structurant pour sa personnalité, puisqu’il s’est révélé à travers ces rôles et ces missions. Il aime le collectif et les projets, faire avancer les choses. Ce qui le ressource, à un niveau plus personnel, c’est de ne pas être dans la routine, et d’aller courir, nager, s’occuper de ses enfants, sortir avec ses amis, projeter des voyages… 
  • #FranceActive : France Active est un mouvement d’entrepreneurs engagés dont l’ambition est de bâtir une société plus solidaire. Pionnier de la finance solidaire, il accompagne et finance les entreprises depuis près de 30 ans au travers d’un réseau de relais régionaux et infra-régionaux. Le mouvement est actuellement en plein changement, avec une forte anticipation : il y a trois ans, un diagnostic a été posé à tous les niveaux et a abouti à une nouvelle stratégie, qui a pour objectif de mieux répondre aux besoins des entrepreneurs et des territoires. François dit : « Dans ce contexte de transformation, il ne faut pas avoir peur, mais se dire que les métiers de chacune et de chacun vont bouger – positivement- et qu’il faut avoir un maximum de cordes à son arc. »
  • #FranceActiveEtInitiativeFrance : Depuis un an, les deux structures se sont engagées dans une démarche de rapprochement national, pour imaginer ce que pourrait être le futur réseau de l’accompagnement et du financement de l’entrepreneuriat et l’ESS en France. François Bru a fait partie du groupe projet national, avec 4 représentants de chaque réseau, ainsi que les DG et Présidents. Cela a abouti à un texte de compromis sur lequel se sont prononcées les deux AG de France Active et Initiatives France le 27 juin dernier : l’enjeu est de ne pas louper ce tournant-là, d’être intelligent collectivement ; sur les territoires qui subissent des fractures (sociales, environnementales, etc.), l’entrepreneuriat et la voie de l’économie sociale et solidaire peuvent jouer un rôle d’insertion, de retour à l’emploi et de développement territorial. Ce qui est très important, c’est de toujours garder la proximité avec les entrepreneurs. 
  • #InnovationEnTerritoireRural : Pour François, les territoires ruraux souffrent davantage. Il y a une première innovation toute simple qui est de se saisir de la voie de l’ESS – 12% des emplois en Auvergne –  pour développer le territoire. Il explique : « En Auvergne, le soucis c’est qu’il y a plein de bonne volonté autour de l’innovation sociale mais il manque des acteurs qui accompagnent l’amont et la détection de projets innovants, des collectifs qui pourraient se fédérer pour imaginer des choses nouvelles. Il y a un vrai enjeu autour de l’émergence. Sinon en Auvergne, la chance que l’on a c’est que l’on avait déjà un ADN de coopération entre les acteurs de l’accompagnement, qui était assez forte avant la fusion des régions. »

À propos de Véronique Jal

Ma ligne guide depuis 15 ans, c'est le management de projets collectifs à fort "sens ajouté" : les fromages AOP, les hébergements touristiques, la démarche d'attractivité d'une région... et aujourd'hui l'innovation territoriale via un média associatif Toulousaine d'origine, j'ai découvert et choisi l'Auvergne que mon parcours pro m'a amenée à connaître sous plein de facettes. Passionnée aussi de cuisine, j'ai créé et animé pendant 10 ans Slow Food Auvergne en arrivant à Clermont, puis plus récemment passé un titre de restaurateur entrepreneur à l'Institut Paul Bocuse, une chouette aventure !