Entretien / La Success Story de Gilles Chetelat

Entretien / La Success Story de Gilles Chetelat

Par Damien Caillard
Avec Cindy Pappalardo-Roy

Il a fait un (grand) tour par les Etats-Unis avant de revenir sur Clermont : Gilles Chetelat, Auvergnat de coeur et de formation, est l’homme qui a cédé sa start-up à l’américain ComCast. Cette belle vente symbolise le succès d’un entrepreneur qui a vécu plusieurs vies, a connu plusieurs mondes professionnels, et qui synthétise aujourd’hui ses expériences dans un ouvrage sorti fin août : Get Shit Done, aux éditions Alisio.


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D’où viens-tu, et quel est ton parcours?

Je suis né en Nouvelle-Calédonie, mais j’ai toujours vécu à Clermont dès ma jeunesse. Je me considère comme pure souche Clermontois. (…) J’ai été attiré par le commerce, [mais] je savais que l’aspect création et innovation m’intéressait. Je suis sans doute comme un scientifique contrarié, avec un attrait pour la partie structuration et analytique, mais aussi la créativité à travers l’entrepreneuriat.

Après l’ESC Clermont, j’ai pu faire un MBA à Georgia Tech à Atlanta, une des universités les plus avancées aux USA en computer science. Je me suis familiarisé avec la techno digitale et internet, mais je l’ai vécu comme un côté utilitaire et fun : à quoi servait le mail à l’époque? À part à communiquer sur le campus ou avec tes collègues, internet n’était pas encore un vrai moyen de communication. 

Gilles est désormais Parisien, mais il reste très attaché à Clermont

Quelle a été ton premier contact pro avec les “nouvelles technologies” ?

En rentrant des USA, j’ai validé mes diplômes via un stage chez Alcatel : dans les infrastructures de communication. C’était mon premier vrai contact avec les hautes technologies, pas la partie glamour ! Le monde des opérateurs télécoms m’a beaucoup intéressé, c’était le début de la téléphonie mobile, vers 1995-1996. Je savais que je voulais aller dans ce monde-là, mais il y avait peu de place pour les commerciaux, plus pour les ingénieurs. Le monde industriel français magnifiait beaucoup les formations ingénieurs.

C’était des marchés internationaux, et très politiques. Alcatel visait la place de leader mondial. La partie commerciale était plus du côté de la diplomatie et de l’influence. Pourtant, j’ai eu la chance qu’Alcatel ouvre un gros batch de recrutement en 97 et j’ai pu les rejoindre, en tant que business consultant. Je les accompagnais dans le monde entier pour vendre des solutions de communication (GPRS, WAP, serveurs vocaux intelligents…) et des missions de conseil et d’accompagnement, auprès d’opérateurs locaux. 

Que retiens-tu de cette période particulière?

Au bout de trois ans, je voulais me poser, me spécialiser. Et je venais de rencontrer ma femme ! J’ai pu rejoindre l’équipe “Grands Comptes” qui venait d’être créé, d’abord en charge de SFR. Je leur ai vendu toutes les infrastructures de leur réseau voix et data. C’était une époque sympa : pour réussir à bien vendre, il fallait un mix d’excellence technique, d’influence commerciale et de pertinence business. Ça m’a permis de comprendre le fonctionnement du marché des hautes technologies, avec des business très complexes techniquement.

C’était une époque sympa : pour réussir à bien vendre, il fallait un mix d’excellence technique, d’influence commerciale et de pertinence business.

Tu t’es ensuite tourné vers l’entrepreneuriat…

Pas tout de suite… En 2005, j’ai rejoint la start-up Redback Network, basée dans la Silicon Valley. J’ai gravi les échelons de responsable de compte France pour finalement diriger une équipe commerciale Europe, face à des concurrents comme Cisco. J’ai découvert ce qu’était l’hypercroissance. Les technologies de l’’internet haut débit n’était pas complètement couvertes par les gros équipementiers ; avec de petites équipes, tu es plus acteur de la croissance de la boîte. C’était la différence avec Alcatel. J’ai aussi appris à gérer des équipes dans plusieurs pays.

Après le rachat de Redback par Ericsson en 2007, j’y rencontre Hervé Brunet, qui allait devenir mon associé. Il était ingénieur de formation, mais excellent commercial. On avait fait du business ensemble depuis quelques années. En 2009, on savait qu’on voulait monter quelque chose ensemble, et on a regardé les opportunités pour passer du côté des entrepreneurs. À 35 ans, avec une carrière internationale et un vernis très tech, on était des profils plutôt rassurants dans l’univers média et de la vidéo.

Gilles et son associé Hervé Brunet, à l’époque de StickyAdsTV. American Dream

Comment as-tu progressé dans cet univers de la vidéo en ligne?

En 2009, à l’investiture d’Obama, les usages vidéo ont vraiment commencé à bouger. Youtube commençait à cartonner, et les grands médias s’y mettaient. On s’est dit que le business publicitaire allait suivre les usages. Aux USA, il y avait des ad networks, on s’en est inspiré mais avec une approche plus tech. Pourtant, les médias et la pub n’étaient pas technophiles.

Le monde de l’innovation évolue tellement vite… c’est difficile de donner des conseils ! Entre 2009 et 2019, ça n’a rien à voir. Les start-ups n’étaient même pas à la mode. À l’époque, dix millions de levée de fonds était gigantesque et exceptionnel ! Aujourd’hui, il y en a au moins une [levée de fonds] de cette taille par semaine. 

A l’époque [2009], dix millions de levée de fonds était gigantesque ; aujourd’hui, il y en a une toutes les semaines !

En dehors de la pub et des médias, on ne nous connaissait pas trop. On était très B2B, spécialisés. Pourtant, on a pu la vendre au géant américain Comcast alors qu’on était inconnus du grand public.


Lire le compte-rendu de la conférence « l’art d’entreprendre et de revendre sa start-up » donnée par Gilles à l’ESC, dans le cadre des Afterworks SquareLab, le 15 février 2017


Tu as récemment écrit un livre, Get Shit Done (éditions Alisio), pour revenir sur ton expérience de la start-up…

Je lis beaucoup de biographies et de livres sur les start-up. Ces ouvrages sont souvent écrits autour d’une personnalité bien souvent américaine. Peu d’entrepreneurs français prennent la plume. Pour moi, raconter mon histoire ne pouvait être intéressant que si je racontais les rencontres qui ont rendu l’aventure de StickyADS.tv, la start-up que j’ai co-fondée, possible.

Le focus, c’est le parcours humain: un chapitre, une personne. C’est un angle d’écriture unique et inédit pour un récit entrepreneurial . C’est à mon sens le plus important : les technos sont créées par les équipes, les clients, les investisseurs sont de vraies personnages, des personnes comme vous et moi auxquelles le lecteur peut s’identifier. Le collectif fait le succès, c’est très rarement un homme ou une femme seul(e).

Dans le livre, au delà de l’humain, comment se passe une exit ? Pour nous ce fut long et difficile : on ne cherchait pas à vendre. Mais on était naturellement devenus « la start-up à racheter ». Tout cela a duré presque 18 mois : je le raconte dans le livre, tout comme ce qui se passe post-exit. Comment on le vit? Comment on gère les équipes? Comment se passe l’intégration chez l’acquéreur? Ce sont des sujets rarement, voire jamais, abordés dans ce type d’ouvrage.

J’ai pris un an pour écrire le livre, de manière très personnelle. Je voulais mettre de la « chair » dedans, j’ai donc choisi de l’écrire moi-même. Le lancement du livre est un véritable succès et les lecteurs saluent la sincérité de l’écriture et le caractère inédit de ce type d’ouvrage à la croisée des chemins entre un livre sur l’entreprise, l’entrepreneuriat, le management, la stratégie, tout cela avec une dimension résolument humaine.

Gilles présente son livre sur Twitter, en avant-première.

Et que faisais-tu quand tu n’écrivais pas?

En parallèle, j’ai investi dans pas mal de start-ups en France et en Amérique. Je voulais découvrir les secteurs dits du « bien commun » : éducation, médical, mobilité verte… Mettre la technologie et l’innovation au service du bien commun. Whoog à Sophia Antipolis, et Medelse développent des solutions innovantes pour fluidifier le remplacement et le recrutement médical.

J’ai investi dans pas mal de start-ups [pour] mettre la technologie et l’innovation au service du bien commun.

Lita.co (ex 1001 Pact) est une fintech de l’économie sociale et solidaire, aujourd’hui spécialisée dans le crowdfunding qui veut sourcer des projets et les financer de façon participative et innovante. Lalilo conçoit une solution d’éducation en test dans les CP en France et aux Etats-Unis pour améliorer l’apprentissage de la lecture grâce à l’IA. J’ai aussi passé du temps à étudier les nouvelles mobilités, notamment en regardant d’assez près les motorisations électriques. Sans doute est-ce trop rapide de dire « on doit tous passer à l’électrique » : ce n’est finalement pas si simple !

Quelle est ta manière de t’investir, dans l’écosystème d’innovation local?

En Auvergne, Olivier Bernasson m’a demandé si je voulais participer à l’aventure French Tech. Le fait que je sois à Paris était presque un avantage. Et je voulais participer au développement de la région. Le nouveau label French Tech me paraît mieux correspondre aux réalités, pour rassembler plus largement et inventorier. Un label, c’est une étiquette sur des sociétés qui méritent d’être mises en avant. Pour moi, c’est important d’avoir un engagement citoyen. Je suis fier de l’Auvergne et je connais bien le milieu start-up parisien. Il n’y a pas qu’à Paris qu’il y a des compétences ! 

Aux 100 ans de l’ESC Clermont, Gilles était l’invité d’honneur. Une forme de retour aux sources

Tu souhaites beaucoup apporter sur le plan de la connexion entre les écosystèmes…

Le visa French Tech a été mis en place pour attirer des talents depuis l’étranger, mais cet enjeu d’ouverture concerne aussi les régions. En 2018-19, j’étais parrain de l’ESC Clermont, j’ai animé le Hashtag start-up et [j’ai participé] au centenaire de l’école au stade Michelin. C’est un engagement qui  m’a permis de faire le lien avec le monde académique et les start-up.

J’ai participé au centenaire de l’école au stade Michelin. C’est un engagement qui  m’a permis de faire le lien avec le monde académique et les start-up.

Ici, à Paris, je suis en lien avec pas mal de communautés comme France Digitale ou le Galion Project. Les start-uppeurs, partout, sont curieux, ouverts et bienveillants. Ils voient d’un bon côté des pépites qui viennent d’un « petit » territoire comme le nôtre. Le digital est un univers d’égalité, finalement. 


Trouver / acheter le livre Get Shit Done


Entretien réalisé par Damien Caillard le jeudi 16 mai 2019, dans le cadre du salon Viva Technology. Propos sélectionnés et réorganisés pour plus de clarté par Cindy Pappalardo-Roy, relus et corrigés par Gilles. Crédits photo : Gilles Chetelat (Une et Get Shit Done), l’Express (StickyAdsTV), ESC Clermont Alumni (100 ans)

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #Parcours : Gilles est né en Nouvelle Calédonie, et a vécu à Clermont toute sa jeunesse. Il se considère comme un « scientifique contrarié, avec un attrait pour la partie structuration et analytique, mais aussi la créativité à travers l’entrepreneuriat« . Il a fait l’ESC Clermont puis un MBA à Georgia Tech, à Atlanta.
  • #NouvellesTechnologies : En rentrant des États-Unis, Gilles a validé ses diplômes en faisant un stage chez Alcatel dans les infrastructures de communication. ; son premier contact avec les hautes technologies. Dans les années 95, c’était le début de la téléphonie mobile, mais il y avait peu de place pour les commerciaux. Les marchés étaient internationaux et politiques. Alcatel visait la place de leader mondial. La partie commerciale était plus du côté de la diplomatie et de l’influence.
  • #Entrepreneuriat : En 2005, Gilles a rejoint la start-up Redback Network, basée dans la Silicon Valley. Il s’occupait de monter l’équipe commerciale Europe, et a découvert l’hypercroissance. Il gérait aussi des équipes dans plusieurs pays. Après le rachat de la startup en 2007, il rencontre Hervé Brunet, qui devient son associé dans StickyAdsTV, qu’ils parviennent à vendre au groupe média Comcast quelques années plus tard.
  • #GetShitDone : Gilles Chetelat vient de sortir un livre sur le parcours d’une startup. Il dit : « Pour moi, le plus important, c’est l’aspect humain. Dans ce livre, je voulais raconter le parcours [consistant à] monter une start-up tech. Ce que j’ai gagné dans tout ça, c’est de la liberté. J’ai pris un an pour écrire le livre, de manière très personnelle. Je voulais mettre de la « chair » dedans, j’ai donc choisi de l’écrire moi-même« .
  • #ÉcosystèmeLocal : Olivier Bernasson a demandé à Gilles de participer à l’aventure French Tech Clermont Auvergne, le fait qu’il soit à Paris étant un avantage. Celui-ci a accepté car il voulait « participer au développement de la région« . Gilles Chetelat est aussi parrain de l’ESC Clermont, a animé le Hashtag Startup Challenge et participé au centenaire au stade Michelin. À Paris, il est en lien avec France Digitale et le Galion Project. Il ajoute : « Les start-uppeurs, partout, sont curieux et ouverts et bienveillants. Ils voient d’un bon côté des pépites qui viennent d’un « petit » territoire comme le nôtre. Le digital est un univers d’égalité, finalement« .