Entretien / Nathalie de Peufeilhoux et le sens de l’innovation

Entretien / Nathalie de Peufeilhoux et le sens de l’innovation

Par Damien Caillard

« WAI » n’est pas une question posée par le grand Simon Sinek mais bien le nom des Pôles dédiés à l’accompagnement des écosystèmes d’innovation par BNP Paribas. Sur Clermont, et jusqu’aux limites de l’Auvergne et de la Loire, c’est Nathalie de Peufeilhoux qui le dirige, après avoir lancé l’initiative sur Grenoble et aidé à faire « pivoter » la grande banque française sur ce sujet. Au-delà de cet accompagnement, elle développe un engagement sociétal sur le territoire à travers le Club Open Innovation Auvergne et plusieurs initiatives sociétales.

Tu es responsable du Pôle WAI de Loire Auvergne de BNP Paribas [BNPP]. Quel est le rôle de cette structure au sein de la banque ?

Les Pôles WAI [We Are Innovation] sont les structures dédiées à l’accompagnement de l’innovation au niveau des territoires. Le Pôle WAI de Loire Auvergne est un des 16 Pôles WAI historiques en France (aujourd’hui 60 pôles WAI sur tout le territoire). Il est rattaché au centre d’affaires BNPP Loire Auvergne, qui [par ailleurs] accompagne les entreprises au-delà de 3-4 millions de CA.

L’accompagnement de BNPP sur l’innovation a commencé par les territoires. Le Pôle Innovation [avant WAI, en 2016] est né à Grenoble. Le concept a été initié par Alain Berger, un banquier entrepreneur dans les années 2000. A Grenoble, l’écosystème était tourné autour de l’innovation avec la présence du CEA. Il manquait de l’accompagnement bancaire … car l’innovation perturbe le banquier plutôt qu’elle ne le séduit ! Ce qui le rassure, c’est la visibilité, la rentabilité d’un business model confirmé par des bilans passés, or … l’innovation, ce sont de nouveaux marchés, porteurs d’incertitude.

Quelle est cette “révolution bancaire” qui s’est opérée à Grenoble ?

Alain Berger s’occupait de banque traditionnelle, en tant que chargé d’affaires entreprises. Mais il était en interaction avec l’écosystème, notamment les fonds d’investissement. Il parlait avec des start-ups qui devaient faire des levées de fonds, des augmentations de capital, et qui ne savaient pas vers qui se tourner … Les agences n’étaient pas capables de traiter cela, surtout avec des business plan présentant des pertes pendant des années !

Lors du Startup Weekend Grenoble 2014, Nathalie était membre du jury au titre du nouveau Pôle WAI

Alain Berger (…) a choisi quelques start-ups, il a appris en marchant avec elles, en les accompagnant en centre d’affaires entreprises mais aussi en suivant leur progression financière et business. Il s’agissait d’une autre approche, du risque notamment. (…) Or, la structure traditionnelle d’un centre d’affaires était trop lourde pour absorber des start-ups à faible C.A. Pour autant, on ne pouvait pas gérer [ces entreprises] dans les agences qui s’occupent de la clientèle artisans ou professions libérales, cela aurait été les desservir, elles n’ont pas les mêmes préoccupations.

« L’accompagnement de BNPP sur l’innovation a commencé par les territoires »

Mais on a réussi à innover dans notre mode d’appréciation. A défaut d’un ROI immédiat – les start-ups sont en pertes “par essence” parce que en amorçage elles ne font pas suffisamment de C.A pour absorber ses charges . – elles peuvent avoir une visibilité en trésorerie, grâce à leurs levées de fonds. On doit raisonner en cash burn, et non pas en rentabilité immédiate.

Comment as-tu participé au premier Pôle WAI grenoblois ?

Quand je suis arrivée [en 2011] à Grenoble, Alain Berger partait à la retraite. Je ne le connaissais pas particulièrement. C’était lui qui avait construit le modèle, et développé le réseau depuis 10 ans … [sauf] qu’il travaillait à l’ancienne, de manière intuitive, non formalisée. Moi, j’arrivais avec mon profil atypique, international – de nature curieuse et agile (…) mais sans être experte dans un domaine. C’est ce qu’il fallait pour finalement être traducteur du besoin des start-uppeurs dans le monde bancaire. Souvent je me dis que je fais rentrer des ronds dans des carrés !

J’ai donc pris la suite d’Alain Berger. Sans formation ‘innovation’, tellement le domaine était atypique ! (…) Assez vite, en 2012, BNPP en central est venue nous voir à Grenoble pour en savoir plus sur notre expertise. La crise avait prouvé que les sociétés qui s’en sortaient étaient celles qui innovaient et qui se développaient à l’international, cela fait partie de l’ADN des start-ups.

« Souvent je me dis que je fais rentrer des ronds dans des carrés ! »

On avait [sur le Pôle WAI] finalement validé un POC de 10 ans à Grenoble, [essaimant à] Toulouse et Saclay vers 2010. On a été audités, on a prouvé qu’on rentrait dans le cadre d’une politique d’analyse de risque. Avec notre approche mais aussi notre sélectivité, on avait un taux de réussite assez important. Après cela, le modèle a été dupliqué sur toute la France. En plus, on avait tissé des liens forts avec des fonds d’investissement qui voyaient l’intérêt d’être proche d’un banquier qui les comprenait. Ca a l’air évident aujourd’hui, mais ce n’était pas le cas à l’époque.

Tu parles de ton expérience variée et internationale. Où étais-tu avant Grenoble ?

Je suis dans la banque depuis plus de 20 ans, avec un parcours en France puis à l’étranger : des fonctions toujours orientées commerce sur le secteur de l’entreprise, et à tous stades de croissance. J’ai commencé à Champigny-sur-Marne, chez BNPP, puis à Nice en direction d’agence. Retour à Paris en 2001 dans la direction e-business, qui touchait à toutes les nouvelles offres pour les directions achats des grands groupes pour digitaliser les flux liés aux achats.

Mariée, 3 enfants plus tard (…) nous sommes partis vivre 4 ans à Bucarest. BNPP était très peu présente, la Société Générale bien plus. J’ai pu travailler là-bas dans une équipe de la BRD (Banque Roumaine de Développement, filiale du groupe Société Générale), et je m’occupais des sujets cash pooling pour le compte de grands groupes – une offre de centralisation de trésorerie. J’y ai appris le roumain, et j’ai travaillé avec des entreprises françaises et roumaines, jouant l’interface.

Autre lieu, autre jury : Nathalie lors de la remise de prix Auvermoov 2019, place de Jaude

C’était un univers multiculturel, qui m’a beaucoup plu, une expérience qui était étonnante dans un cadre post-communiste – même si on était en 2007. Dans le monde pro, je travaillais avec des équipes très jeunes, des locaux qui avaient une envie de revanche sur la vie, de consommation énorme … mais qui étaient imprégnés de passé collectiviste. La notion de client y était inverse à ce que l’on connaît : c’était à l’entreprise de choisir ses clients !

« Pour moi, le [Club Open Innovation Auvergne] est une vraie respiration »

Au final, des années très enrichissantes, très dépaysantes à trois heures de Paris … en 4 ans, on a eu 2 années d’hyper croissance avec une consommation effrénée, puis la crise de 2008 a frappé (en décalage). Et on voit concrètement l’effet d’une crise quand il n’y a pas d’amortisseur sociaux …

En 2016, tu arrives sur Clermont pour développer le Pôle WAI Loire Auvergne. Comment fonctionne-t-il aujourd’hui ?

Pour justifier la création d’un Pôle en région, il doit avoir la co-existence de trois écosystèmes territoriaux : un académique, avec notamment des labos et des centres de recherche qui délivrent de l’innovation; un écosystème public pour l’attractivité du territoire, [afin de] retenir des talents développés en local ; enfin, l’écosystème économique, avec des “locomotives” qui poussent l’innovation.

Lors de l’inauguration du Bivouac à l’Hôtel de Région, en octobre 2017.

Sur les 16 Pôles WAI, l’innovation est tous secteurs, et les projets accompagnés sont le reflet du territoire. A Grenoble, c’était très techno, énergie, semi-conducteurs … A Lille, c’était très grande distri, avec beaucoup de numérique … Ici, on est le dernier créé.

Quelles différences entre les écosystèmes d’innovation Loire et Auvergne ?

Ici, c’est très varié. L’écosystème académique est très porté par le Biopôle, aussi par les nombreux labos de recherche universitaire, sur des sujets logiciel/numérique, santé, mobilité, chimie verte … Du côté de la Loire, c’est différent, notamment du fait de la proximité à Lyon. On y trouve beaucoup de sujets santé autour du CHU de Saint-Etienne, l’Ecole des Mines sur les sujets techno … du côté économique, il y a beaucoup d’entrepreneurs, plus qu’à Clermont. Casino était le seul “grand”, les Stéphanois sont fiers de créer à Saint-Etienne et de faire vivre le territoire. Outre le fait qu’il s’agit d’une grande région textile et industrielle en reconversion : les gens veulent y rester et faire “pivoter” leur territoire.

Tu participes activement au Club Open Innovation Auvergne. Quel bénéfice pour ton activité ?

Sa vertu, c’est sa taille et ses ateliers en démarche collective : (…) pour chaque sujet porté par un adhérent, on peut se mettre au service des autres pour aider la problématique. Pour moi, c’est une vraie respiration : c’est dans ma feuille de route de l’innovation, mais ça permet de prendre un peu de hauteur, grâce à l’animation de Virginie [Rossigneux] qui est coach et nous amène sur des sentiers qui nous font penser out of the box.

Nathalie lors du premier atelier du Club Open Innovation Auvergne, entourée de Mathieu Cambe (Accenture), Eric Perrot (37.5) et Julie Dalla-Zanna (SMTC)

Cela crée aussi de l’intimité, de se voir dans un cadre différent, ça renforce l’écosystème … maintenant c’est la saison 2, où l’on souhaite davantage s’ouvrir au territoire, c’est le plus important. C’est le sens du club.

Tu évolues enfin, à titre personnel, sur des sujets plus porteurs de sens …

J’ai pris en charge en transverse l’accompagnement de l’entrepreneuriat féminin par le réseau ConnectHers, puis les sujets de transition énergétique : BNPP a décidé d’être acteur dans [ce sujet]. Une partie est naturellement proche de l’innovation, ce sont les start-ups porteuses de solution de transition énergétique, secteur très actif en région Auvergne-Rhône-Alpes, ou en appui pour les collègues du centre d’affaires entreprises, qui suivent les PME traditionnelles. Elles peuvent vouloir se transformer et se préparer, et demandent de l’accompagnement dans cette transition que ce soit en termes de diagnostic, de conseil ou de financement.

« Je trouve mon action utile parce que je suis facilitatrice sur beaucoup de sujets (…) avec l’appui et la force de frappe d’un grand groupe. »

Enfin, [depuis] 2018, je suis en charge des sujets ESS pour Loire Auvergne, pour accompagner les entreprises à impact que ce soit au sein du centre d’affaires ou auprès des agences. Au final, toutes ces actions font partie de ce qu’on appelle la direction de l’engagement. Par exemple, j’ai pu aider à faire venir l’association Télémaque, qui aide des enfants issus de milieux défavorisés. Je les aide à entrer sur le territoire : on peut s’investir en tant que mentor de jeunes qui n’ont pas les codes du monde du travail ou facilitateur pour trouver des stages ou référents au sein des entreprises, dans le cadre d’un partenariat national signé avec BNP Paribas.

Toutes ces activités ont du sens à mes yeux (…) et apportent une certaine fierté dans ce qu’on réalise au quotidien. Je trouve mon action utile parce que je suis facilitatrice sur beaucoup de sujets, qui sont des préoccupations fortes dans le monde d’aujourd’hui, avec l’appui et la force de frappe d’un grand groupe.


Pour en savoir plus :
le site des pôles WAI en France
le site du Club Open Innovation Auvergne
Petite promo : journée découverte gratuite du Club à l’occasion du lancement d’un nouveau groupe, le jeudi 20 février matin à Turing22. Inscription et détails sur le site du Club + Déj Open Inno le même jour ouvert à tous


Entretien réalisé à la Pardieu le 6 décembre 2019, réorganisé pour plus de clarté et relu/corrigé par Nathalie. Photos de Une, du Bivouac et du Club Open Innovation par Damien Caillard pour le Connecteur, autres photos fournies par Nathalie