Entretien / Sylvain Poisson, pilote de start-ups

Entretien / Sylvain Poisson, pilote de start-ups

Par Damien Caillard


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S’il y a aujourd’hui 23 start-ups à l’hôtel de région, c’est notamment grâce à lui : Sylvain Poisson, responsable du programme start-up et de l’accélération au Bivouac. Originaire du Mans, grand amateur de chasse, d’histoire et de « lettres », Sylvain a bénéficié d’une expérience allant de la création de sa propre start-up au cabinet de conseil Mazars à Paris, en passant par Sogedev. Il a choisi de venir participer à l’aventure du Bivouac dès sa création, et revient aujourd’hui sur la première année et demi du « booster » clermontois.

En quoi consiste ta mission au Bivouac ?

J’ai une première mission d’accompagnement, qui consiste à être là au premier niveau de conseil pour les start-ups. Grosso modo, il s’agit de pouvoir « lever des lièvres » et apporter une réponse immédiatement adéquate. Et, si je ne peux pas résoudre ces problèmes, faire appel à nos partenaires privés. Les solutions que je peux apporter en direct passent par l’écosystème, dans lequel on définit peu à peu qui sont les bons conseils en propriété industrielle, les bons avocats d’affaire, etc.

Ma deuxième mission est d’aider les entreprises dans leur transition digitale, sur la mise en place de frameworks nationaux à l’échelle locale par exemple, sur la formation des équipes, la sensibilisation, le lancement de preuve de concept …

Comment t’assures-tu que les start-ups du Bivouac sont prêtes pour le « boost » ?

Sur 2017, on aura eu une quinzaine de [nouvelles] start-ups. Et, parmi elles, on en connaît la moitié depuis plus d’un an car elles auront été incubées sur Clermont. [A ce moment], elles reviennent mieux armées, avec une proposition de valeur et des clients. On est content de pouvoir faire notre rôle d’accélérateur sur cette base.

« Le Bivouac joue le rôle de locomotive de l’écosystème »

Grâce à notre budget communication, le Bivouac joue le rôle de locomotive de l’écosystème, à l’instar de la FNAC au Centre Jaude. J’en ai discuté avec les acteurs du financement : ils me disent que, cette année, ils ont un deal flow beaucoup plus important que les années précédentes et qu’ils estimaient que c’est en partie grâce à nous. Parce qu’il y a cette offre, cette attraction et cette dynamique entrepreneuriale.

Sur quels points les start-ups peuvent-elles s’améliorer selon toi ?

En général ? Je pense que les start-uppeurs aujourd’hui, contrairement à ce que l’on croit, ne sont pas assez curieux. Je me dis qu’ils devraient avoir une grande culture critique, être abonnés à quinze ou vingt chaînes Youtube, regarder les TEDx … on a une culture entrepreneuriale qui est hallucinante sur internet en termes de média.

Mais beaucoup de start-uppeurs sont finalement trop sûrs d’eux. Le problème vient aussi du fait qu’ils sont dans un cercle [de personnes proches], que tout le monde leur dit « c’est génial », mais que quand ils se retrouvent confrontés aux premiers clients, c’est souvent difficile. C’est un véritable biais cognitif qui s’installe et qui peut être néfaste.

Le Bivouac a-t-il trouvé sa place dans l’écosystème ?

Notre stratégie est : pas de porte fermée. C’est à dire que, si quelqu’un d’Innovergne rencontre une start-up, ils savent qu’ils peuvent nous l’envoyer s’ils pensent qu’elle est à notre stade [de maturité]. Pareil quand on détecte des projets à un degré de maturité moindre, on les renvoie sur l’incubateur. On a mis en place une relation de confiance, ça permet d’avoir un flot qui est structuré, et surtout d’éviter des start-ups qui arrivent au mauvais moment avec des attentes démesurées. Sur le papier ça marche, mais c’est toujours plus complexe dans la réalité. Il faut qu’on s’améliore sur ce point.

Sylvain avec Benoît Membré et ses collaborateurs (sans Maïté toutefois) . Le Bivouac, désormais à l’hôtel de région, aura-t-il un rôle différent dans l’écosystème ?

Sur le territoire clermontois, le Bivouac est un outil au même titre qu’un incubateur, mais aussi qu’un stade, qu’une ligne de tram ou qu’un opéra. Ça permet de dire: « regardez, à Clermont on a un accélérateur de start-up. Si vous envoyez étudier vos enfants ici, ils verront des start-ups, si vous venez travailler chez Michelin, ils font de l’open innovation » … et derrière on peut prouver qu’on crée des emplois.

Il y a pourtant des risques de déséquilibres …

Le Bivouac est au carrefour de cet écosystème. Le risque serait de le sortir de ce contexte, de le « tirer » vers un ou plusieurs acteurs ou territoires spécifiques, ou vers une spécialisation sectorielle qui pourrait sans doute être une bonne idée, mais changer la donne. Jusqu’à présent, on a été comme nos start-ups, dans l’extrême souplesse : on a pu tisser des liens avec tout l’écosystème. Vouloir mettre ce projet dans des cases est pour moi une démarche qui ne donnera rien de bon.

« Jusqu’à présent, on a été comme nos start-ups : dans l’extrême souplesse »

En même temps, nous sommes nous-mêmes en phase d’accélération, ce que l’on appelle le tramp up. On a commencé à mettre en place des outils nouveaux, et on devrait y arriver rapidement notamment grâce à ma collègue Maïté qui arrive avec pas mal de bonnes idées là-dessus. Mais à condition qu’on ne change pas trop notre mission en cours de route.

Une des ces missions initiales concernait l’open innovation : où en est-on ?

L’open innovation, aujourd’hui, est extrêmement rentable pour les cabinets de conseil. Le postulat de départ était que le Bivouac effectue des prestations d’open inno pour financer une activité déficitaire, en l’occurrence l’accompagnement et l’hébergement de start-ups. En plus, quand on voit les tarifs parisiens [en open innovation], les nôtres ont un zéro de moins ! Donc on peut très bien y insérer des formations ou d’autres prestations complémentaires. Il y a beaucoup d’opportunités.

Pourtant, l’open innovation ne concerne que des entités économiques et des chefs d’entreprise qui sont volontaires. Et, pour l’instant, je n’en ai pas rencontré cinquante … Ceux que j’ai vus sont principalement dans des filiales de grands groupes locaux à qui la direction parisienne ou lyonnaise a demandé d’innover, parfois à n’importe quel prix. Mais, de la part de PME locales, cette démarche est très rare malheureusement.

Tu considères l’open inno très proche de la transition numérique des entreprises.

On constate en effet que, pour des PME comme pour des grands groupes, il y a une vraie appétence pour l’open innovation. Au Bivouac, nous aimerions travailler pour davantage de structures locales sur des petits produits ou services, de manière à aborder une transition digitale qui ne sera pas aussi brutale qu’on voudrait le croire, mais qui va quand même faire mal.

Aujourd’hui, les entreprises sont concernées par la transition digitale parce qu’elle touche les cadres. Alors qu’il y a quelques années, c’était plutôt les opérateurs qui étaient impactés par l’arrivée de l’informatique. Maintenant, les cadres se retrouvent dépossédés de leur intelligence, et, pour faire des tableaux de reporting ou pour créer de nouveaux produits, on a des outils qui sont beaucoup plus rapides et plus qualitatifs que leur travail « manuel ». Le reporting, la planification – qui sont traditionnellement des fonctions de cadre – sont traitées par des algorithmes, avec de meilleurs résultats.

Sylvain (de dos), animant un atelier open inno sur le « choc des cultures » au dernier salon Eureka

En fait, l’open innovation a toujours existé, mais ça s’accélère ces derniers temps parce que les organisations cherchent à mettre en place des process beaucoup plus rapidement qu’ils le feraient naturellement. En France, on ne sait pourtant pas bien le faire. C’est pour cela qu’on se dit que les start-ups peuvent nous aider, parce qu’elles sont plus agiles, et capables de changer un produit ou une méthode pour le ré-adapter immédiatement à son client.

Les écosystèmes d’innovation sont-ils une vraie opportunité dans ce cadre ?

L’ open innovation, l’innovation ouverte, c’est se dire que mon produit ou service de de demain ne sera pas créée par mon service de R&D. A partir de ce moment, il devient intéressant de regarder ce qu’il se passe autour de soi, dans les labos universitaires mais aussi dans les incubateurs, les accélérateurs, les associations de l’écosystème, etc. Grosso modo, chez tous ces « fous » qui disent « je dois faire des choses qui n’existent pas aujourd’hui », et qui créent des mouvements d’ouverture pour tous les étages de l’entreprise.

« De la part de PME locales, la démarche d’open inno est hélas rare. »

Ça amène à se demander ce que mes clients vont me demander demain, comment je vais former mes collaborateurs, leur faire co-développer les offres, avec les fournisseurs, les clients … c’est aussi montrer que les « points chauds » de l’innovation sont dans les start-ups : elles ont des manières de travailler beaucoup plus rapides, plus agréables, avec une culture qui est différente.

Quels sont tes conseils pour les acteurs intéressés par l’open innovation ?

Commencer par évangéliser au niveau de la direction, être très pédagogue. Puis, au niveau des équipes, trouver des « champions » porteurs de projets ; former ces personnes de manière à ce qu’ils ne pitchent pas comme un chef de service qui fait une réunion Powerpoint. Il faut pouvoir adhérer immédiatement, et pour cela il faut une proposition de valeur claire avec un storytelling.

Enfin, accompagner les projets qui vont naître entre une entreprise « classique » et une entreprise innovante, comme une start-up. Au final, c’est générer de la valeur, et prendre une rémunération sur cette génération de valeur.

Tu apprécies particulièrement l’analyse historique des choses : comment analyses-tu notre époque ?

C’est extrêmement intéressant de voir que les notions de business model existaient déjà au temps des Phéniciens, quasiment ! Pas forcément avec le raffinement ou les moyens qu’on a aujourd’hui, mais on se disait « soit je sais faire, soit je sous-traite », et les échanges autour de ça se sont mis en place rapidement.

En parallèle, l’Histoire montre que l’ascension sociale, le fait d’être dans une meilleure condition socio-économique que celle de ses parents, ne marche qu’avec une croissance économique. La croissance, c’est le moteur de tout le reste. Sans croissance, ou avec une « croissance atone », on génère de la dette … et la guerre.

Pour que les start-ups changent quelque chose à cela, il faudrait qu’elles créent suffisamment de valeur et ce rapidement. Mais la transition digitale se joue sur une ou deux générations. Même si on a quelques modèles de croissance fabuleuse et d’imposition de nouveaux usages au public, je pense que les start-ups ne sont qu’une des clés du problème. Et que la solution principale réside dans l’éducation, l’ouverture, la curiosité et l’esprit critique.


Pour en savoir plus:
le site du Bivouac, booster de start-ups clermontois


Article basé sur l’entretien du 17 juillet à Epicentre, synthétisé et réorganisé pour des raisons de clarté.

Résumé/sommaire de l’article (cliquez sur les #liens pour accéder aux sections)

  • #mission / Sylvain partage son temps sur l’accompagnement des start-ups du Bivouac, en utilisant notamment les ressources à disposition chez les partenaires et dans l’écosystème, et sur l’aide des entreprises avec la transition numérique ;
  • #start-ups / la clé de la bonne préparation des start-ups pour le Bivouac est souvent le passage en incubateur, ailleurs sur le territoire. Les porteurs de projets doivent veiller à être curieux et ouverts d’esprit, et notamment à ne pas s’enfermer dans une « bulle » ;
  • #territoire / le Bivouac joue un rôle de locomotive pour l’écosystème d’innovation clermontois, notamment grâce à sa visibilité. Il permet une augmentation du deal flow de projets innovants. Il faut voir le Bivouac comme un outil d’aménagement du territoire, qui fonctionne bien à condition d’être en lien de confiance avec tout le monde ;
  • #OpenInnovation/ l’Open Innovation devrait permettre, à terme, de s’orienter vers une forme de rentabilité pour le Bivouac (l’accompagnement de start-up étant onéreux). Hélas, les PME auvergnates et leurs chefs d’entreprise sont trop peu sensibles à ces opportunités ;
  • #TransitionDigitale/ la transition digitale vécue difficilement par les entreprises consiste souvent à mettre en place des chaînes de valeurs avec des cycles plus courts et plus qualitatifs produits par les outils numériques. L’agilité des start-ups ainsi que leur capacité d’adaptation explique l’engouement pour l’Open Innovation dans un but de transition digitale ;
  • #Histoire/ fan d’Histoire, Sylvain Poisson relativise le rôle des start-ups dans le nouveau paradigme économique actuel. Il insiste plutôt sur le rôle de l’éducation et de l’éveil à la curiosité, à l’ouverture d’esprit et au sens critique, qui sont les principales solutions pour réussir dans le monde de demain.