Geoffrey Volat du CISCA « pas de transformation durable sans démocratie. »

Geoffrey Volat du CISCA « pas de transformation durable sans démocratie. »

Geoffrey Volat, est le nouveau co-directeur du CISCA. Avec son parcours d’entrepreneur de l’ESS, il vient compléter l’équipe du Centre d’Innovations Sociales Clermont Auvergne. Il est en charge des relations avec les différents acteurs qui composent l’écosystème CISCA. Une rencontre qui permet de comprendre les enjeux et les ambitions de ces passionnés de co-construction.

On va parler de ton nouveau poste de co-directeur du CISCA dans cet entretien. Avant on aimerait comprendre un peu mieux ton parcours. Tu veux bien nous raconter ta vie ?

Geoffrey Volat : Je suis né à Riom, et j’y suis resté jusqu’au bac. C’est avec la fac que j’ai découvert Clermont-Ferrand. Je n’étais pas un très bon élève et j’ai choisi une licence en échanges internationaux, un peu au pif il faut dire. L’argument étant qu’une de mes amies avait choisi cette voie.

Ça s’est révélé être un très bon choix. Ça m’a sorti de mon univers classique. Dans ma promo, il y avait des jeunes qui avaient déjà voyagé en Amérique Latine ou en Asie. En deuxièmes et troisièmes années, j’ai eu la chance de partir en Bolivie et en Argentine. Ça m’a transformé. Et en troisième année, j’ai choisi l’option commerce équitable.

Donc tu as toujours eu une fibre écolo ESS ?

Pas du tout, j’ai commencé à lire sur l’écologie pendant mes études. Je crois que c’est la campagne présidentielle de 2012 qui a été le déclencheur et aussi parce que j’étais entouré de militants du développement durable. 

J’ai fondé le mouvement étudiant éco-citoyen en 1re année de licence. On s’est construit en opposition à certains cours où on nous apprenait à faire de la négociation en s’appuyant sur les différences culturelles pour générer plus de profit. 
Ensuite, on a porté un projet plus mature, le GEDD, Groupement Etudiant pour le Développement Durable. On organisait des “peti-dej commerce équitable ou bio” et on a donné l’impulsion qui a permis de créer le groupe Colibris 63.

Tu es allé encore plus loin, n’est ce pas ? C’est quand même toi qui es à l’origine de Lieutopie. C’est classe ça.

En troisième année de licence, on devait porter un projet collectif au sein d’une association ou d’une entreprise. 
C’est là que l’on a rencontré Nicolas Duracka qui rentrait tout juste d’Amérique Latine, il s’apprêtait à faire une thèse à Clermont. Il avait une alter-maison d’édition “Cephisa Cartonera”. Il nous a proposé d’intégrer l’asso et de créer un projet ex-nihilo.

Notre hypothèse de départ était qu’il n’y avait pas assez de livres disponibles pour les étudiants. Lorsqu’ils devaient tous au même moment travailler sur un sujet, il n’y avait souvent qu’un exemplaire à la BU. On a rencontré une centaine d’étudiants. On a réalisé que notre sujet était intéressant, mais que le vrai besoin était ailleurs.

Qu’est-ce que vous ont raconté les étudiants ?

Geoffrey Volat : On avait parlé d’un lieu où ils pourraient trouver des livres. On a réalisé que c’était surtout la notion de tiers-lieu qui les intéressait. On a créé un questionnaire pour comprendre leurs aspirations. Plus de 1800 étudiants ont répondu. C’est comme ça que l’on a fondé Lieutopie.
D’ailleurs, on a eu une très mauvaise note à ce projet collectif parce que l’on n’avait pas respecté le cadre de départ.

Pourtant, le tiers-lieu Lieutopie s’est développé et fait désormais partie du paysage local. Comment est-ce que vous avez financé le projet ?

En 2014, pendant la première année de master, on a créé un collectif d’une quinzaine d’étudiants. On voulait créer des projets, fédérer la communauté, prouver que l’on avait des soutiens. Ensuite, on est allé chercher des subventions pour financer ces projets. 
En janvier 2015, on a eu nos premiers locaux, sans salarié. 
Aujourd’hui, Lieutopie, c’est 110 m2, deux salariés et 1000 adhérents.

Tu aurais pu être le premier salarié de Lieutopie, pourtant, tu décides de faire une thèse, pourquoi ? 

A travers Lieutopie, j’ai pu expérimenter. Dès que l’on apprenait quelque chose en cours, je le testais en vrai à Lieutopie. C’est vraiment pendant ces deux ans que je bascule du commerce équitable à l’ESS. Lieutopie a pris beaucoup de place dans ma vie…

J’ai d’ailleurs fait mon mémoire de recherche de fin de master sur Lieutopie. “Comment créer une dynamique collective dans un projet ESS?”. 
C’est là que j’ai réalisé que si je voulais transformer le monde, il fallait d’abord le comprendre. Il y a aujourd’hui tellement de questions sans réponse. C’est comme ça que l’idée de la thèse a fait son chemin

Tu as fait une thèse au sein de Clermont Auvergne Métropole? Parle nous de cette rencontre.

Geoffrey Volat : Je faisais un service civique entre Clermont et Moulins, et j’avais toujours mon envie de thèse. J’assiste à une conférence à l’IADT pendant le mois de l’ESS en 2015. Il y a Marion Canales, élue en charge de l’ESS, qui prend la parole et qui explique que la métro aimerait bien travailler avec les acteurs de la recherche, mais que personne ne sait comment s’y prendre.

J’ai sauté sur l’occasion. Avec Raymond Collet, nous avons défini ensemble la question qui devait trouver une réponse : comment faire participer les citoyens d’un territoire à une stratégie de développement économique ?
C’est ce qui a abouti à un projet de thèse en science de l’information et de la communication avec Eric Dacheux en directeur de thèse. Le sujet était : la co-construction de la politique publique. J’ai intégré la métro en avril 2017 et j’y ai travaillé pendant 4 ans.

Et maintenant tu es le nouveau co-directeur de CISCA. Tu peux nous pitcher CISCA ?

Le CISCA, c’est simple, c’est un constat de départ. D’un côté, on a des collectivités territoriales, des élus, des techniciens qui se demandent comment mieux mettre en œuvre leurs politiques publiques, et des acteurs socio-économiques qui se posent des questions sur leur démarche RSE, leurs pratiques sociales ou écologiques… De l’autre côté, on a des chercheurs qui produisent des livres et des articles qui ne sont ni lus ni partagés. 

Geoffrey Volat : Le CISCA est né de l’envie de faire dialoguer ces trois cercles entre eux pour aboutir à des projets de territoires. 

CISCA est un centre d’intermédiation basé sur deux modalités :

  • le transfert de compétences et de connaissances d’un acteur économique ou de la recherche à destination d’autres publics pour développer une culture commune 
  • et la recherche d’une réponse à une question que l’on se pose. Parfois, on a une partie de la réponse, mais il faut mettre en place un programme de recherche-actions pour faire émerger de nouveaux résultats. C’est une approche en deux temps, on cherche et après, on expérimente. C’est ce que l’on appelle la R&D sociale

Le Cisca se positionne comme un Centre d’Innovations Sociales. Qu’est ce que tu mets derrière ces mots ?

L’innovation sociale, c’est l’ensemble des transformations des pratiques sociales, des individus, des entreprises dans une perspective de progrès social. Par exemple, la démocratie est un progrès, le bien-être en est un également. Ce qui est primordial, c’est que la transformation doit nécessairement se faire collectivement. C’est le point de départ de l’innovation sociale « transformatrice » que l’on souhaite développer au CISCA.

Pourtant aujourd’hui on vous entend plus parler de résilience et d’écologie non ?

Oui. Il y a eu les rapports du GIEC et les marches pour le climat. On s’est dit qu’il fallait resserrer le champ d’action de l’innovation sociale autour de la transformation écologique. Comment faire en sorte que tout cela ne nous impacte pas trop durement et que l’on puisse y faire face ? C’est notre Conseil d’administration qui nous a demandé de réfléchir sur la notion de résilience territoriale. Tout cela reste très lié car, pas de transformation durable sans démocratie.

Qui compose ce fameux CA qui vous a fait un peu “pivoter” ? 

Il est composé de 19 acteurs parmi lesquels l’ESC, l’UCA, des acteurs de l’ESS, du monde de l’entreprise, Clermont Auvergne Métropole, plusieurs labos, le Hub Innovergne etc…Une dizaine de collectivités devraient rejoindre le CA d’ici septembre. On arriverait à un CA d’une trentaine de membres.

Vous êtes aussi la tête de pont du label French Impact à l’échelle de la Métropole ?

Alors c’est un peu une avant-première, on a candidaté pour devenir un pôle territorial de coopération économique. C’est la suite logique de French Impact. Pour ce label nous avions constitué des écosystèmes d’innovations sociales (mobilité, alimentation locale et saine, …)
On aura une réponse fin juillet. On croise les doigts. Le damier a déjà été labellisé PTCE. 

Est-ce que vous avez une méthodologie propre au CISCA en sciences participatives ?

Oui. Il est en 4 temps. 

  • Phase 1 : D’abord diagnostiquer. Dans la démarche, ce n’est pas le chercheur qui observe d’en haut. Il dialogue avec les habitants et les citoyens qui sont les mieux placés pour établir ce diagnostic. Ce sont eux qui vivent leur territoire. 
  • Phase 2 : Ensuite, on parle d’encapacitation. Pour collaborer, nous avons besoin d’une “commune compétence”. On va organiser des ateliers participatifs, pour partager les différents savoirs. Il y a des experts, mais aussi d’autres publics. On se nourrit mutuellement.
  • La phase 3, c’est ce que l’on appelle la projection. On est tous au même niveau de connaissances et on est donc capable de construire une stratégie commune. Ce projet commun, on va l’expérimenter ensemble. Toutes les parties prenantes vont mettre les mains dans le camboui. 
  • Phase 4 : Enfin, l’évaluation, trop souvent oubliée après les phases test. Cette partie-là amène de la donnée. On va pouvoir mesurer le delta entre ce qu’on avait imaginé et ce qui s’est réellement passé. Et on va regarder ce que l’on peut améliorer.

Quels sont les projets à venir ? 

Je viens d’arriver donc nous sommes en train de nous organiser en interne. Nous sommes quatre dans l’équipe. Pierre Friedrich est ingénieur-recherche, Lancelot Fumery, c’est le couteau-suisse de l’équipe. Je vais m’occuper des relations publiques tandis que Nicolas Duracka va coordonner les différents travaux de recherche en cours.

Oui parce que CISCA c’est avant tout un écosystème non ? 

Oui, nous avons à accompagner une dizaine de thèses en cours de construction entre les labos partenaires de l’UCA et les acteurs de terrains (collectivités, associations et entreprises). Toutes se rassemblent autour des trois R : repérer les limites ou les moteurs, relier les gens et ensuite résister pour transformer.
Ce qui est passionnant, c’est la diversité des sujets. Nous allons collaborer avec des chercheurs qui vont travailler sur :

  • la transition écologique liée au tourisme dans le Sancy
  • la structuration d’une filière locale dans le département du Puy de Dôme
  • la mobilité durable
  • l’inclusion numérique
  • les pratiques de démocratie participative

Notre rôle c’est de veiller à ce que ces travaux de recherches bénéficient à tout le monde et servent l’ambition partagée de faire aboutir des projets de territoires.

Dans la tête de Geoffrey Volat

Ta définition de l’innovation : une démarche de progrès ayant émergé d’une aspiration collective. L’innovation n’est pas synonyme de nouveauté.

Une belle idée de start-up : je suis incapable d’en citer une….

La start-up qui monte : …pareil

Où est-ce que tu vas à la pêche à l’info ? J’aime bien Tikographie, Damien Caillard fait un super boulot.

Une recommandation pour s’instruire (livre, podcast, magazine, série) : je trouve que les vidéos d’Arthur Keller sont vraiment intéressantes et accessibles. Localement, Diego Landivar, Emmanuel Bonnet et Alexandre Monnin viennent de sortir un bouquin. C’est mon prochaine achat !

Une recommandation pour rire (livre, podcast, magazine, série) : euh….

Une femme qui t’inspire/experte : localement il faut que je le dise, j’ai beaucoup d’admiration pour Florine Garlot dans sa capacité à rendre la science très participative et très accessible

L’Auvergnat.e d’ici ou d’ailleurs avec qui tu aimerais bien boire un coup : J’avoue que j’aimerais bien échanger à l’occasion avec Romain Bardet. J’aime beaucoup son approche sensible et un peu intellectuelle du sport et du vélo.

À propos de Pauline Rivière

Pauline Rivière est journaliste et rédactrice en chef du média en ligne le Connecteur. Elle est aujourd'hui, réalisatrice, reporter d’images et formatrice au sein du média en ligne Le Connecteur. Elle s'intéresse également à l'innovation éditoriale. Avec sa société SmartVideo Academy, elle anime différentes formations à la réalisation de vidéos (au smartphone notamment) et à l’écriture audiovisuelle. Elle intervient également dans l'Enseignement Supérieur auprès d'étudiants en communication digitale.