Paul Pinault: ‘5G, on se trompe de débat’

Paul Pinault: ‘5G, on se trompe de débat’

Paul Pinault cumule beaucoup de casquettes, toutes reliées entre elles par ce qui le passionne depuis plus de 20 ans, l’internet et ses potentialités.

Il anime- depuis 20 ans donc- le blog Disk 91, spécialisé depuis 7- 8 ans dans l’IoT (Internet Of Things). Il développe en parallèle une activité de formation et de mooc dans divers établissements d’enseignement supérieur. Il est aussi Sigfox ambassador et TTN initiator. Il fait partie des fondateurs d’Ingenious Things qui propose des solutions connectées pour les secteurs du smart home, de la smart city,  de l’agriculture,…

Et enfin, il a rejoint le groupe BE-YS, pour participer à la création d’une nouvelle entité du groupe. Beys-Cloud propose une infrastructure sécurisée pour le traitement et l’hébergement des données sensibles. Un cloud souverain, grâce à des data centers sécurisés ici à Clermont, opérationnels depuis 9 ans,  initialement construits pour les besoins spécifiques d’Almérys.

Paul Pinault est donc un expert du secteur de l’IOT. Nous avions envie de l’entendre sur la question du déploiement de la 5G, ses impacts, ses apports… Parce que finalement, il nous semble que peu nombreux sont ceux qui se repèrent aisément dans la jungle des 4G, 5G, IoT…

Donc un loooong article en deux parties, sommaire :

Sigfox Ambassadors

Paul, 0G, 4G, 5G, IoT, … de quoi parle-t-on ?

En fait, lorsque l’on parle d’IoT, on oppose souvent la 5G et la 0G, mais on parle de choses et de philosophies très différentes. Les deux sont complémentaires, leurs fonctions et leurs besoins sont très différents.

La 5G : plus et plus vite

Pour faire simple, l’intérêt principal de la 5G est d’amener rapidement quantité de données aux gens, aux voitures, aux maisons … C’est donc une question de débit, de taille de tuyau.

Cell Tower F Muhammad Pixabay

Une antenne est un investissement considérable (quelques centaines de milliers d’€) pour couvrir une ‘cellule’, un rayon, d’une dizaine de kilomètres. Il en faut donc beaucoup (50 à 80 000 pour couvrir tout le territoire et supporter la densité de la population qui demande du haut débit) et, compte tenu du coût, elles seront placées dans des endroits de forte concentration.

0G : partout et tout le temps

Derrière la notion de 5G dédiée à l’IoT, il y a des évolutions technologiques avec plein de noms différents (LTE-M, NBIoT). Mais globalement, elles combinent la capacité à traiter et transmettre beaucoup de données, très vite, avec un niveau de consommation d’énergie plus faible (mais quand même bien supérieur à la 0G) 

MyTeepi

Pour l’IoT, on parle d’objets communicants : des capteurs pour l’essentiel. L’enjeu est qu’ils soient le plus nombreux possible pour collecter une quantité de données suffisantes pour permettre une analyse et des prédictions fines, …  Il faut beaucoup de points de mesure mais chaque mesure représente peu de données, on parle de mesurer des températures, des coordonnées GPS, … (quelques octets transmis chaque heure). Le capteur en lui-même est peu coûteux, le plus cher étant souvent le déploiement. Tout le sujet étant son niveau d’autonomie, il faut donc des piles qui ont une longue durée de vie (5 à 10 ans) et un capteur qui soit peu consommateur d’énergie. Ce problème est résolu par ce qu’on appelle la 0G.  La zéro G, ce sont les technos des réseaux sans fil, à bas débit et peu consommateur d’énergie.

0G, réseaux  crowdsourcés, embarqués …

Parmi ces réseaux, il en existent des crowdsourcés. C’est à dire qu’ils reposent sur un réseau de particuliers qui contribuent en mettant en place eux-mêmes les équipements nécessaires pour construire un réseau.

Il y a plusieurs philosophies : 

  • Créer un réseau gratuit et ouvert à tous, issue de l’esprit de la communauté OpenSource. TheThingsNetwork se déploie à travers le monde avec pour volonté de créer un réseau gratuit d’utilisation  reposant sur le partage d’infrastructures déployées par des particuliers, des passionnés.  Des entreprises soutiennent aussi ce déploiement, comme Be-Ys, Openium, PerfectMemory à Clermont-Ferrand. La ville de Clermont-Ferrand et ses alentours sont d’ailleurs globalement couverts par ce réseau à ce jour.
  • Helium basé sur la blockchain. La logique est celle d’un investissement, dont l’usage est payant mais très peu cher. C’est un peu l’uberisation des télécom! Cela fait  6 mois que ça existe, il y a déjà  3 antennes à Clermont et plusieurs dizaines de milliers dans le monde.
  • Enfin, si les deux premiers réseaux sont plutôt portés par des convaincus, le réseau Sidewalk lancé par Amazon, se déploie sans vraiment le dire puisqu’il passera par les Amazon Echo qui sont déjà équipés de cette techno par défaut.  Il y aura donc plein de relais déjà payés par les souscripteurs, qui permettront une utilisation gratuite du réseau… au sein de l’écosystème Amazon.

Mais ces réseaux naissants ne sont pas les seuls et de nombreux réseaux publics sont déjà opérationnels, déployés par des opérateurs Télécom:

  • Des classiques comme Bouygues (Objenious) et Orange qui ont déployé  LoRaWan sur l’ensemble du territoire (une exception Française).
  • De nouveaux acteurs comme Sigfox, une licorne Française, qui a déployé son réseau dans 72 pays et a inventé le concept marketing de la 0G.
  • On trouve aussi la WizeAliance portée par GRDF, Suez pour la télérelève de compteurs en premier lieu, mais ouverte à bien d’autres usages, plutôt nationaux.

L’accessibilité avant tout

Pour utiliser ce type de réseau, chez Sigfox, l’abonnement annuel se situe autour de 10€, la couverture d’une antenne est de l’ordre de 60kms de rayon. L’investissement initial, selon les réseaux et la portée, varie entre 70€ et 1000€. Pour couvrir 90% du territoire national, il faudrait seulement 1200 antennes. Et on peut également les déployer à titre privé, ce qui rend la chose accessible, que ce soit pour une station de ski,  une exploitation agricole ou un site industriel. 

En résumé, la 0G est beaucoup moins chère que la fibre ou la 4-5G pour un résultat équivalent quand il s’agit de collecter des données.


L’opportunité que représente l’étendue du réseau pourrait permettre un meilleur contrôle du territoire, une meilleure approche de l’urbanisation, … On pourrait ainsi monitorer plein d’indicateurs aujourd’hui relevés par des fonctionnaires (état des routes, forêts, …)  grâce à des capteurs  qui seront partout et tout le temps. Et réaffecter ces fonctionnaires  à un meilleur  service, davantage en contact avec les administrés….

A ce stade de discussion, on associe IoT à 0G. Or l’apport de la 5G au potentiel des objets connectés est un argument souvent entendu. Alors, où est le rapport ?

Le sujet tient toujours dans le rapport volume de données, temps de transmission et … consommation d’énergie.

La 5G, se sont des améliorations de NBIoT (aussi appelé CAT-NB en 5G) et LTE-M (aussi appelé CAT-M en 5G). On comprend sans doute mieux les usages de chaque technologie en regardant le schéma ci dessous.

Et donc, y a-t-il des nouveaux usages importants permis par la 5G ?

Sur le Haut débit, oui et non.

Oui, indéniablement, plus de débit et moins de latence ouvrent des nouveaux usages, mais je ne crois pas que ce soit le fond.

La 5G ouvre surtout la possibilité d’avoir plus de monde  en simultanée sur les usages actuels et avec une meilleure qualité.

C’est un peu comme le WiFi 1000MBps: utile quand 3 personnes dans un même foyer sollicitent en même temps pour streamer, suivre une visio ou jouer en ligne…  Ce n’est pas un nouvel usage …

Le bas débit, source d’innovation

Sur le bas débit, en revanche oui, au travers du développement des technologies NB IOT et LTE-M. De ce point de vue, il y a des usages nouveaux qui vont arriver, certains vont recouvrir des choses déjà possibles en 0G et d’autres vont être rendues possibles (cf le schéma) : données en temps réel, capture de données à haute fréquence, confirmation vidéo…

Avec ce tweet, qu’est ce que tu voulais dire ?

Je voulais dire qu’à mon sens, le débat sur la 5G n’est pas écologique, mais politique. On pourrait employer les mêmes arguments à propos d’une boite de petits pois (la distance parcourue, l’énergie pour fabriquer la boite, l’origine des matériaux…).  

Aujourd’hui,  la 5G est l’instrument de la nécessaire scalabilité des réseaux  pour s’adapter aux usages.  On dit que cela va coûter cher en raison du renouvellement nécessaire du matériel mais en fait, là aussi, c’est un comportement qui est dicté par la pub, qui nous incite à consommer. Ce n’est pas la responsabilité de la 5G mais plutôt de notre propre rapport à la consommation.

5G L’inéluctable trajectoire

Doit-on refuser la 5G ? A mon sens, non. Il n’y a pas de débat. Après, individuellement, chacun peut le refuser mais en vérité, la fonction de la 5G, c’est bien de permettre le streaming pour regarder Netflix. La bande passante actuelle ne suffira bientôt plus, il est donc indispensable d’anticiper. 

Depuis 98, on entend les mêmes peurs, on a connu les mêmes débats sur la 3G, la 4G, le téléphone portable et plein d’autres sujets techno. En vérité, ce sont des problématiques de changement de monde, c’est de la résistance au changement. Il faut toujours aller plus vite, adopter de nouveaux usages sans arrêt … Il y a  des gens qui sont largués et qui n’ont pas du tout envie de ce monde … 

C’est donc pour moi avant tout un problème de transformation de société. Et surtout de fracture numérique. Et à chaque fois qu’une nouvelle marche est franchie, elle s’élargit …  elle va toucher de plus en plus de monde. 

Pour moi le sujet de débat devrait être là : comment fait-on pour ne pas creuser le gap.

Embrasser la modernité

Mais je n’aime pas les raccourcis. Il y a quelques temps, je répondais à une tweet disant « plan quantique, un plan est annoncé …. et pendant ce temps là des gens meurent de faim »  par  » Si après le Minitel, nous avions enchainé sur la création de Google /Amazon/Paypal … nous serions un puissance assez riche pour loger et nourrir tout le monde alors qu’aujourd’hui nous donnons l’argent public aux GAFAM pour leurs services … »
Pour réduire la fracture, il faut avoir la volonté d’entreprendre et d’embrasser la modernité. Ca vaut autant pour chaque individu que pour l’Etat. En 1985, il y  avait une politique informatique pour tous (bien en avance) qui a donné quelques fruits.  Mais depuis il n’y a plus rien eu, le programme à l’école est très light et les filles sont toujours stigmatisées quand elle s’y intéressent… L’informaticien est toujours un geek boutonneux dans les média, les politiques sont toujours complètement à côté de la plaque sur le domaine informatique … les média pas mieux…

Donner envie

En réalité, on a échoué à intéresser positivement la population. L’informatique est sans doute un des seuls métiers où les gens te disent fièrement qu’ils n’ont rien compris à ce que tu leur as montré, c’est normal et accepté.  C’est très profond. Cela vient du fait que c’est un des seul métiers où tu te réinventes tous les 5 ans.

Maintenant pour être plus pratique, réduire la fracture c’est commencer par ne pas tout rejeter en bloc. Au fond, les français se fichent de savoir que le réseau passe en « 5G », comme du fait que Windows passe de 7 à 10 … ça ne change pas leur usage. Si les médias ne contribuaient pas à faire perdre du temps de cerveau sur de fausses polémiques, on en aurait davantage pour  réfléchir à des sujets plus intéressants comme l’usage de technologies digitales pour se simplifier la vie et trouver de vraies petites choses simples que chacun peut faire pour limiter le réchauffement climatique (pédaler un peu plus comme dans l’exemple de mon tweet par exemple).

La crise transformatrice

Pour le meilleur ou le pire, il aura fallu attendre le confinement pour que la commande en ligne explose par exemple. Ce n’est sans doute pas que les gens adoraient aller faire leurs courses le samedi aprem et faire la queue 1h à la caisse, mais juste que l’usage d’une tablette pour commander et payer en ligne, c’était un changement compliqué pour beaucoup. Ma grand mère, à 80 ans, s’est mise au SMS parce qu’elle a compris que c’était un moyen de recevoir des photos des petits… Avant ce déclic, elle était totalement étanche à essayer de composer des mots avec un clavier T9 ! Ce qui se comprend tout a fait …

Je constate qu’avec un peu de motivation, les gens sont capables de se transformer.  Donc pour réduire la fracture il faut motiver les gens, leur donner envie, leur montrer que c’est positif. Mais on fait plutôt l’inverse…

Le négatif est toujours plus vendeur.

Ne pas se tromper de débat

Le débat de la 5G dédiée au ‘porno dans l’ascenseur’ ou de l’inutile frigo connecté m’agacent. Cela témoigne d’une totale incompréhension de ce qu’est l’IoT. La finalité n’est pas du tout le frigo qui fait la liste des courses ! 

L’IoT sera plutôt utile au constructeur pour suivre réfrigérateur dans son cycle de vie, la détérioration de sa consommation d’énergie, ses éventuelles fuites de gaz, sa capacité à maintenir sa température … Monitorer ce frigo  est intéressant parce que cela ouvre la possibilité d’intervenir en amont. Intéressant pour le constructeur, en lui permettant de faire au bon moment une recommandation de renouvellement certes, mais aussi pour l’utilisateur et la planète. Là, on ne parle pas 5G mais bien 0G. Le frigo étant à la maison, il a déjà  accès au WiFi pour le haut débit et donc pour des usages utiles à l’utilisateur, la 5G ne lui sert donc .à rien. Pour lui, la 0G est plus intéressante car elle permet de le connecter pour des usages qui sont bons pour la société, sans embarrasser l’utilisateur qui n’en aura pas conscience. La liste de course viendra peut-être mais c’est une possibilité très secondaire car aujourd’hui elle ne répond pas à un vrai besoin consommateur.

Se repérer dans le flou médiatique

Encore une fois, je pense que, plutôt que ce genre de débat stérile, on devrait se focaliser sur des choses plus intéressantes. C’était l’esprit de mon tweet, faire le bilan co2 du parcours boulot maison en vélo plutôt qu’en voiture, c’est tangible et concret. Quand on débat de la 5G, on ne débat pas des vrais problèmes : comment on change d’énergie pour se chauffer, comment on se déplace sans polluer … 

Et puis, le bruit médiatique ajoute beaucoup à la confusion. Par exemple  cet article de BFM, très grand public: on peut remplacer 5G par IoT, le texte peut rester le même, ça n’apporte rien. Cet article  contribue à l’incompréhension globale en mélangeant des choses qui n’ont pas grand rapport entre elles, mais surtout, il attribue à la 5G des qualités qu’elle n’a pas forcément et véhicule un discours trompeur qui donne l’image d’un passage en force, ce que les lecteurs ressentent et n’apprécient pas. Finalement, le propos sert surtout les opérateurs Télécom. Ils ont bien intégré que l’IoT représente autant un risque qu’une opportunité pour eux. L’Internet leur a déjà retiré beaucoup de valeurs en les privant de revenus issus des technologies vendues aux pros à prix d’or dans les années 90. L’IoT est un marché qu’ils ont tout intérêt à contrôler.

… en complément, vous pouvez consulter son mooc pour comprendre l’IoT : 17 séquences, entre 3 et 8 minutes pour vraiment faire le tour de la question.

 

 

À propos de Véronique Jal

Ma ligne guide depuis 15 ans, c'est le management de projets collectifs à fort "sens ajouté" : les fromages AOP, les hébergements touristiques, la démarche d'attractivité d'une région... et aujourd'hui l'innovation territoriale via un média associatif Toulousaine d'origine, j'ai découvert et choisi l'Auvergne que mon parcours pro m'a amenée à connaître sous plein de facettes. Passionnée aussi de cuisine, j'ai créé et animé pendant 10 ans Slow Food Auvergne en arrivant à Clermont, puis plus récemment passé un titre de restaurateur entrepreneur à l'Institut Paul Bocuse, une chouette aventure !