Transitions numérique OU écologique : faut-il choisir ?

Transitions numérique OU  écologique : faut-il choisir ?

Partant du constat d’une disparité de diffusion de l’économie numérique sur ses territoires, le Pôle Métropolitain Clermont Vichy Auvergne a engagé un travail collectif mobilisant ses 11 structures intercommunales (EPCI ) membres et l’ensemble de l’écosystème de l’innovation. L’enjeu ? Coordonner une feuille de route collective et cohérente de la transformation numérique du territoire.

Ce 3 octobre 2019 marquait la fin de cette phase de co-construction du plan d’actions et surtout le démarrage de sa mise en œuvre. En ligne de mire, une ambition forte de faire du numérique un accélérateur de la transition écologique.

4 axes stratégiques structurent désormais cette feuille de route numérique, articulée autour du fil rouge de la transition écologique …

  1. Mailler le territoire d’espaces et lieux connectés

  2. Veiller à l’inclusion numérique de tous

  3. Attirer et former les talents digitaux d’aujourd’hui et de demain

  4. Accompagner la digitalisation de toutes les entreprises

 

C’est Jacques-François Marchandise, délégué général de la  FING, qui occupait la position centrale de cette conférence:  un vrai choix, politique, au sens noble, que cette intervention. (Cf tout en bas de l’article le podcast en version intégrale)

La FING – Fondation Internet Nouvelle Génération, porte un discours militant (lire la tribune « nous voulons un numérique émancipateur, conçu pour tous, humain, porteur de capacité et de choix”)

En résumé, aujourd’hui, le ‘numérique’ impacte l’environnement de plusieurs manières :

Shift Project

  • il est trop « gourmand » en énergie,
  • il est insuffisamment résilient (ses composants sont peu ou mal recyclables),
  • il accentue les disparités Nord/ Sud en faisant du Sud la “poubelle” du Nord,
  • les critères d’impacts écologiques n’entrent pas suffisamment dans les cahiers des charges des commandes publiques,
  • il n’y a pas-non plus-  d’analyse de l’empreinte écologique, cycle de vie, réparabilité, finitude des matériaux…  des grand projets IT, pas ou peu de convergences dans les stratégies environnementales et numériques des territoires …
  • Les stratégies numériques des acteurs, cherchent toujours le “plus” et non le mieux : plus de fibre, plus de débit, plus de stockage, plus de connexions, plus de datas….
  • … et encore moins de données disponibles et à fortiori analysées sur ces questions.

Pourtant, c’est une exigence citoyenne de plus en plus marquée …

De la cohérence à la cohésion territoriale

Frédéric Aguilera, Président du Pôle Métropolitain et Président de Vichy Communauté , le rappelle: « le numérique constitue un véritable enjeu pour le développement harmonieux des territoires. Il doit contribuer à  assurer l’équilibre entre la métropole – cœur de territoire et les zones plus rurales. Il s’agit de faciliter la coopération en évitant la concurrence territoriale  et … le décrochage »

La cohérence territoriale, l’approche systémique, la mutualisation et le partage des bonnes pratiques sont les piliers sur lesquels reposent l’approche #Reset (développée par la FING voir plus bas) et le plan d’action numérique défini par le Pôle.

Dans sa conclusion, Jacques François Marchandise évoque d’ailleurs la dimension intéressante et pertinente du territoire du Pôle métropolitain;  beaucoup d’acteurs déjà maillés qui racontent des dynamiques bien engagées et un vrai fonctionnement réseau: des facteurs de succès  fondamentaux.

C’est également ce qu’on peut lire en creux dans l’intervention de Bastien Champion de La Banque des Territoires sur l’initiative Action Coeur de Ville : ces démarches sont pleinement efficientes lorsqu’elles s’appuient sur un tissu dense d’experts locaux.

Ainsi, les témoignages de l’Etincelle implantée à Vichy comme celui du FabLab de la communauté de communes de Plaine Limagne implanté à Maringues démontrent l’effet catalyseur d’énergies positives et d’initiatives que génèrent l’implantation de tels lieux sur les territoires :

… à Maringues, au sein du FabLab  se côtoient plusieurs générations et différents niveaux de relation au numérique. Cet espace de travail collaboratif intergénérationnel est un lieu de créativité pour imaginer, créer, prototyper… Le FAB Limagne accueille ses adhérents autour des machines découpes laser, imprimantes vinyle et 3D. Les services des communes de Plaine Limagne utilisent l’outil pour faire de la signalétique, du flocage de véhicules et des supports de communication. Enfin, les accueils de loisirs, les associations et les écoles du territoire s’approprient aussi ce nouvel équipement :  c’est cette mixité qui va enclencher des dynamiques nouvelles.

Côté Vichy, L’Etincelle  favorise la création d’intelligence collective, le lien social et la collaboration en faisant vivre le lieu par un programme de conférences, d’évènements, de formations… autour du numérique.

 

 

En écho à ces initiatives, JF Marchandise revendique également un numérique favorisant la coopération, développant la « capacité » et luttant contre les exclusions.

Désacraliser le numérique

Le témoignage de Stéphane Gardé du CRI Auvergne est très inspirant ; Le Centres Ressources Illettrisme de la région Auvergne est une structure associative qui intervient dans la prévention, la lutte contre l’illettrisme et l’illectronisme  auprès du réseau des acteurs de l’accompagnement (Pôle Emploi, Missions Locales, CAF,…). Il fait également partie de la MedNum63, un collectif d’acteurs de la médiation du numérique qui réunit Chom’actif, Les Petits débrouillards AURA, les Céméa Auvergne et le CIDFF63. 

C’est à ce titre qu’il participe à une expérimentation nationale du dispositif #APTIC. Ce pass, sur le modèle des tickets restaurants – un carnet de coupons papier à utiliser selon les besoins –  permet aux publics ciblés qui le reçoivent de décider de s’engager dans une démarche d’acquisition de compétences de manière autonome. C’est un changement de posture nécessaire :  l’apprenant est au centre, il a les moyens de faire ses propres choix. La compétence numérique est parfois sacralisée et le sentiment d’exclusion est fort . Le travail de médiation numérique consiste à développer le pouvoir d’agir plutôt que de se soumettre.

 

Peut-on se passer de 50% de la population pour construire le monde de demain ?

L’exclusion peut être géographique et sociale. Elle est également genrée.

33% des salariés dans le numérique sont des femmes, et encore, parmi elles seules 15% dans les fonctions techniques !

C’est le combat de la Fondation LDigital qui agit auprès des jeunes filles, des femmes en reconversion et des entreprises.

L’enjeu ? casser les représentations du Geek mâle qui serait le profil exclusif pour une carrière dans le numérique. Or,  6000 postes restent non pourvus dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, incitant les entreprises à freiner leur développement et puis, sérieusement, peut-on se passer de 50% de la population pour inventer le monde de demain ?

Former pour l’avenir

Inclure, c’est aussi proposer des parcours de formation initiale ou continue en phase avec l’économie du territoire : il s’agit de l’enjeu du Campus du Numérique qui ouvrira dans ses nouveaux murs en septembre 2020 à Charbonnières-les-Bains – près de Lyon (mais qui est déjà fonctionnel) et est également  déployé sur des relais territoriaux “hors les murs”. Plusieurs objectifs sont fixés en la matière par la région Auvergne-Rhône-Alpes :

1) Lutter contre la pénurie de ressources dans les métiers et compétences du numérique, frein au développement des entreprises 

2) Accélérer la transformation numérique des entreprises de la région 

3) Dynamiser la compétitivité des entreprises industrielles en accélérant l’innovation et le transfert technologique à destination des TPE et des PME 

Le numérique doit être capacitant,  inclusif … et aussi frugal

 

Nicolas Bonnet, Adjoint au maire de Clermont-Ferrand, Conseiller communautaire Clermont Auvergne Métropole, Elu référent du Pôle métropolitain en charge du numérique

 

Faisant siens les chiffres et constats sur l’empreinte du numérique, il rappelle aussi que le numérique comporte en lui le potentiel de contribuer à accompagner la transition écologique.

A condition d’être lui même [bien] guidé.

C’est le rôle des politiques et des  « décideurs » au sens large que de mettre de la conscience dans les choix, d’utiliser les leviers du numérique pour faire avancer les stratégies de transition écologique et énergétiques des territoires. Énergie, mobilité, circuits courts alimentaires, fabrication/réparation, open-data, qualité de l’air… les outils numériques peuvent être tout autant les meilleures que les pires solutions pour agir local en matière de transition.

« Il faut ‘mieux’ de numérique » !

Un numérique qui pense sa durabilité, c’est tout l’intérêt de la collaboration du Pôle avec la FING.

Le Pôle Métropolitain, assembleur  d’un plan d’actions structurant en matière de numérique, s’engage dans la démarche « @Reset, quel numérique voulons-nous ? ».

Collective, cette démarche réagit au sentiment croissant que le web n’a pas tenu toutes ses promesses (lire- en anglais- l’article de Tim Berners-Lee, le concepteur du web  https://www.vanityfair.com/news/2018/07/the-man-who-created-the-world-wide-web-has-some-regrets).

@Reset s’articule  autour de grands défis (Faire de la sobriété numérique une réalité/ Un numérique qui contribue positivement au développement humain des territoires/ Aller vers une smart city inclusive …)  et rassemble les alternatives et initiatives inspirantes.

Les stratégies de transition numérique doivent être lues et évaluées sous le prisme des objectifs de développement durable. “La transition écologique sait raconter son but, mais échoue à dessiner son chemin. La transition numérique, c’est le contraire. Chacun a besoin de l’autre !”. Le numérique n’est pas un horizon, c’est un ensemble d’outils La transition écologique elle, sait où elle veut aller.  Elle propose une approche systémique et prospective (pour appréhender les effets rebond) qui repose toujours sur 3 leviers

  • Réduire les intrants: Consommer moins de ressources carbonées (productivité des process, des ressources, substitution des ressources décarbonées et renouvelables)
  • Réduire les déchets (économie circulaire, réparation, …)
  • Réduire la demande : mutualisation, dématérialisation, frugalité

Le défi est donc de maîtriser les outils numériques pour les adapter au monde de demain et les mettre au service de la transition écologique.

Rechercher / susciter les synergies positives

La table ronde consacrée à la transition écologique montre que chacun déploie des initiatives et des expérimentations , à son échelle, encore bien loin de l’approche systémique appelée de ses vœux par JF Marchandise. Si on peut constater qu’il n’est pas plein, on peut voir le verre à moitié plein ou à moitié vide:

  • les entreprises, comme en témoigne Vincent Bouyssou de l’agence Trois Point Zero, perçoivent la nécessité d’évoluer pour être attractives ou saisir de nouvelles opportunités de marché. Les réseaux thématiques comme Digital League fonctionnent sur un moteur vertueux de catalyseur de bonnes initiatives et de mutualisation, ils sont également contributeurs en tant que concepteur de nouvelles solutions (comme les objets connectés)
  • les territoires  se transforment progressivement eux aussi. A l’exemple de la démarche pilote Action Cœur de Ville engagée sur la Ville de Vichy, et évoquée par Bastien Champion de la Banque des Territoires. Les enjeux ? Lutter contre les fractures, numériser un territoire,  pour le valoriser, pour inclure les citoyens mais aussi le connecter, l’équiper d’objets, de lieux, … récupérer et gérer les données, le protéger des menaces numériques. A Vichy, elle a donné lieu à la généralisation du Wifi gratuit, source d’attractivité, mais également de données sur les usages et à l’installation de capteurs pour mieux gérer les consommations énergétiques du campus et du stade nautique.

Des territoires maillés, convergents, cohérents

Finalement c’est toute l’ambition d’une réflexion qui se structure sur un territoire suffisamment vaste pour être signifiant, mais aussi suffisamment maillé  pour construire des démarches cohérentes.

La FING a développé un ‘Kit Agir Local’ pour répondre à cette dichotomie trop souvent vécue à l’échelle des territoires, pour rapprocher des stratégies qui ne sont pas pensées ensemble, en cohérence mais en parallèle et faire que les stratégies numériques soient au service des démarches environnementales. C’est tout l’intérêt de ce travail qui s’engage à l’échelle du Pôle Métropolitain: mettre en synergies les acteurs, et rechercher la cohérence des stratégies des EPCI, partager des pratiques, …

Pour une éthique d’innovation

C’est sur ces mots que Jacques François Marchandise ouvre cette nouvelle étape « Les systèmes sont devenus trop complexes et ingouvernables, le numérique est spontanément asocial et prédateur pour les territoires. Le numérique doit être guidé vers plus de low tech pour plus d’accessibilité. Ici, sur ce territoire, les capacités humaines à faire réseau sont présentes, l’intelligence collective est déjà activée, la culture d’innovation sociale existe. Ce sont les facteurs clés pour créer une éthique d’innovation et d’autonomie au service de l’humain. Parions sur les capacités endogènes du territoire et sur une technique résiliente »

Infos plus  & Ressources

La phrase qui décape (de JF Marchandise) :  « Le monde humain de demain ne peut pas se permettre de cramer toute ses ressources pour du streaming et du porno ! « 

 

Les interventions intégrales de JF Marchandise et B.Champion

L’Aftermoovie

 

Françoise BERTHOUD “La transition écologique et la transition numérique n’ont pas à être associées” https://reset.fing.org/podcast-le-numerique-le-grand-oublie-de-la-transition-ecologique.html

The Shift Project The Carbon transition Think Tank : Pour une sobriété numérique – Résumé du rapport pour les décideurs

Livre Blanc numérique et environnement

Kit agir Local

Médiathèque Ademe  » Comment allier transition numérique et transition énergétique et écologique ? »

 

À propos de Véronique Jal

Forte d'une dizaine d'années d'expérience de direction de projets à forte composante de management transversal de partenaires très variés (élus, collègues, partenaires privés et publics), je me suis jusque là passionnée pour des produits à fort "sens ajouté" ;-) Les fromages AOP, les hébergements touristiques, la démarche d'attractivité d'une région... Toulousaine d'origine, j'ai découvert et choisi l'Auvergne que mon parcours pro m'a amenée à connaître sous plein de facettes Passionnée aussi de cuisine, j'ai créé et animé pendant 10 ans Slow Food Auvergne en arrivant à Clermont, puis plus récemment passé un titre de restaurateur entrepreneur à l'Institut Paul Bocuse, une chouette aventure ! J'aime aussi beaucoup le collectif.