« Je ne comprends pas que les femmes ne soient pas plus en colère », Karine Plassard

« Je ne comprends pas que les femmes ne soient pas plus en colère », Karine Plassard

Karine Plassard milite pour la cause des femmes et l’égalité femme-homme depuis des années. Elle est aujourd’hui Responsable de la Mission Égalité à la Ville de Clermont-Ferrand.
Elle collabore avec un certain nombre d’acteurs et d’associations pour trouver des réponses à des problématiques actuelles. Quels indicateurs mettre en place pour mesurer la notion d’égalité femmes-hommes dans les organisations ? Quels dispositifs développer pour répondre à l’insécurité ressentie des femmes ? Elle partage avec sa vision des combats à mener pour espérer parvenir à une égalité réelle.

Karine Plassard, avant de parler de votre travail au sein de la Mission Egalité de la ville de Clermont-Ferrand, parlez-nous de votre parcours. 

Karine Plassard : J’ai un parcours quelque peu atypique. Née à Issoire, j’ai passé un bac orientation scientifique. Je voulais entrer à l’école de sage femmes. Le cursus, à l’époque, n’était pas intégré aux études de médecine. C’était considéré comme du paramédical.
J’ai arrêté à la fin de la première année. Ça ne me convenait pas. J’avais créé un imaginaire qui ne correspondait pas à la réalité. J’avais l’impression de travailler dans une usine à bébés.

Ensuite, j’ai fait deux ans de fac d’histoire, avec la vague idée de devenir éventuellement institutrice. J’ai également arrêté avant la fin du cursus au grand désespoir de mes parents.
Depuis des années, je faisais de l’animation, j’avais mon BAFA, je commençais à diriger et j’adorais ça. Je me suis dit “pourquoi ne pas en faire ton métier”.

J’ai intégré une formation de jeunesse et sport en animation sociale avec l’option jeunesse dans les quartiers. J’ai fait mon stage à la ville de Clermont-Ferrand. Ensuite, j’ai enchaîné avec un poste emploi jeune, comme médiatrice de quartier. J’accompagnais les initiatives portées par les jeunes, je travaillais sur leur insertion professionnelle.

On comprend que vous avez toujours eu la fibre sociale. Qu’est-ce qui vous a amené au poste que vous occupez aujourd’hui, c’est-à-dire responsable de la Mission Egalité au sein de la ville de Clermont-Ferrand.

J’ai toujours eu de l’appétence pour le sujet de l’égalité femme-homme. Je viens d’une famille bienveillante avec un schéma d’éducation traditionnel. Mon frère a toujours eu plus de liberté parce qu’il était un garçon. Jeune, j’ai compris que le fait d’être une fille était un handicap et que je n’avais pas la même liberté d’action.

Lorsque j’étais chargée de mission en  “politique de la Ville”, j’étais en charge de l’animation du “Réseau Femmes”. C’est un réseau d’associations qui œuvrent uniquement  en direction des femmes ou pour l’égalité homme-femme. Il est constitué de : “Femmes Solidaires”, le planning familial, les associations de quartiers “Espoirs de femmes”, “Solidarité Femmes Immigrées” à Saint-Jacques et “Toutes et tous ensemble à Croix Neyrat”.
J’ai aussi permis à ce que la Ville de Clermont-Ferrand devienne signataire de la Charte Européenne pour l’égalité entre les femmes et les hommes dans la vie locale.

Parallèlement à votre carrière professionnelle, vous êtes également devenue une militante active pour la cause des femmes…

Karine Plassard : En 2011, j’ai cofondé Osez le Féminisme 63 et en 2018 Nous Toutes à Clermont. J’ai activement participé à la lutte pour la grâce de Mme Sauvage. J’ai initié la pétition qui a permis d’obtenir les deux grâces.

C’est suite à l’interpellation d’Olivier Bianchi sur une des causes que nous défendions que j’ai eu l’opportunité d’échanger avec lui. Il voulait créer une délégation Égalité au sein de la Ville de Clermont-Ferrand et un poste de chargée de mission.

La mission de la délégation est plus large que l’égalité femme-homme. Nous luttons contre toutes les discriminations : lutte contre le racisme, l’anti-LGBTQI+, le validisme et le sexisme. En 2015, la mission s’est étoffée, nous avons embauché une seconde personne, et je suis devenue responsable de la Mission Egalité.

On en vient donc au coeur du sujet. Quel est le rôle de cette délégation ?

Nous travaillons avec toutes les Directions de la Ville. Nos axes sont transversaux. Ce sont des sujets qui doivent être inclus dans toutes les réflexions avant la mise en place de dispositifs de politiques publiques.

Par exemple, dernièrement nous avons collaboré avec différents services sur le sujet de la végétalisation des cours d’école, que l’on sait être très genrées. La cour d’école est le premier apprentissage de l’espace public pour les filles et les garçons. Comment faire en sorte que ces nouveaux espaces soient plus inclusifs ?

La notion de partage de l’espace public est un sujet qui vous tient à coeur ?

Karine Plassard : Oui, dans nos sociétés, les femmes sont des passantes de l’espace public alors que les hommes sont plutôt stagnants. Cela entraîne certaines problématiques.

Avec l’association My Girls Street, nous avons effectué une marche exploratoire pour lutter contre le harcèlement de rue. C’est un outil participatif de diagnostic. Nous rassemblons un groupe de femmes sur un territoire et nous questionnons certaines réalités. L’espace public est-il neutre ? Occupé ? Par qui ? Qu’est-ce que cela génère comme ressenti en fonction du moment de la journée ? Est-ce que cela renforce le sentiment d’insécurité ? Si oui, qu’est ce qui génère ce sentiment ?

Une fois les hypothèses posées, on les vérifie à travers cette marche exploratoire. Ensuite, nous faisons des préconisations sur ce qui pourrait être mis en place. Par exemple, nous avons expérimenté un réseau de commerçants vigilants. Au fur et à mesure, nous développons de nouveaux dispositifs.

Est-ce que vous avez des actions à destination des services de la Ville ? 

Oui, bien sûr, il faut faire en sorte que l’on soit exemplaire sur le sujet. Nous avons mis en place un rapport de situations comparées. C’est un outil composé d’une trentaine d’indicateurs. Il permet de mesurer les écarts de rémunération, les temps partiels, la formation, la promotion de carrière, etc. Le premier a eu lieu en 2016, et il nous permet d’analyser les évolutions chaque année. 

On pense, à tort, que le statut de fonctionnaire protège des inégalités. Ce n’est pas le cas, nous faisons face aux mêmes problématiques. Pour avancer sur ces sujets, nous avons mis en place un premier plan d’actions autour des thématiques RH. À titre d’exemple, nous travaillons sur la rédaction de fiches de postes non-discriminatoires.

En ce moment, les médias et les politiques parlent beaucoup des mouvements féministes et égalitaristes. Ils sont parfois encensés, parfois décriés. Qu’en pensez-vous ? 

Karine Plassard :Militer pour la cause des femmes, c’est épuisant. Il existe un burn-out militant. J’ai beaucoup donné pendant 10 ans. Nous avons beaucoup lutté et nous avons peu gagné. Quand on rentre dans ces mouvements, on se retrouve confronté à des réalités très dures comme la question des violences faites aux femmes. Quand on regarde ça de l’extérieur, on ne peut pas comprendre à quel point ces sujets impactent la vie de celles et ceux qui agissent.

S’il y a un combat à mener, c’est celui-là, les violences faites aux femmes. Tant que notre société acceptera que des femmes subissent ça, on ne pourra pas vraiment avancer sur les autres sujets. Sans ce travail de fond, il n’y aura jamais d’égalité réelle. 

Ne pensez-vous pas qu’il est nécessaire d’intégrer les hommes dans ces combats pour y arriver ?

Les hommes qui ont envie d’agir peuvent le faire. Quand on veut, on trouve le moyen. Soyons clairs, il y en a quelques-uns, et ils sont les bienvenus, mais c’est une infime proportion qui se sent concernée par ces sujets. 

Je vais être franche avec vous. La question de la place des hommes dans ce combat est secondaire. Avant toute chose, il faut que l’ensemble des femmes se solidarisent sur ces sujets-là. Les femmes représentent 52 % de la population. Les femmes ne sont pas condamnées à être des victimes. 

Aujourd’hui, ce qui permet au modèle de perdurer, ce sont nos propres divisions. Nous sommes éduquées dans une société sexiste. Nous intégrons des normes sexistes inconsciemment. D’ailleurs, certaines femmes pensent à tort que si elles collaborent avec le système, elles seront mieux considérées.

J’avoue que je ne comprends pas que les femmes ne soient pas plus en colère. Par exemple, les organisations syndicales ne se sont jamais vraiment emparées du sujet des différences de salaires. Pourtant, elles existent depuis des siècles. On appelle ça des inégalités persistantes. Elles remontent tellement loin, que l’on s’est habituées et qu’on les a intégrées.

C’est l’instant carte blanche. Quelque chose à ajouter ?

Karine Plassard : Oui. Je pense que c’est notre responsabilité, en tant que femmes, d’agir pour nous, et pour les autres femmes. Nous pouvons créer ce rapport de force. Je milite pour une grève générale des femmes le 8 mars, pour démontrer que nous sommes tout autant indispensables à la société que les hommes.

Et surtout, n’oublions pas : rien n’est jamais acquis. Dans l’Histoire des Droits des Femmes, lorsque des gouvernements conservateurs et réactionnaires sont au pouvoir, ce sont les femmes qui sont les premières à perdre des droits. Ensuite, on met une dizaine d’années en moyenne pour les récupérer. Il ne faut jamais baisser la garde et il faut poursuivre le combat. Il est loin d’être gagné.

Dans la tête de Karine Plassard

Ta définition de l’innovation : Innover c’est tenter de changer le monde et faire en sorte que l’égalité ne soit plus une utopie.

Une belle idée de start-up : Ce n’est pas mon monde, les start-up, mais une belle initiative pour moi, c’est la Fondation des Femmes montée par Anne Cécile Mailfert. L’idée c’est de dire que promouvoir les droits des femmes, c’est aussi avoir les moyens de le faire et donc qu’il faut aller chercher l’argent. C’est ce qu’elle a fait, et ça marche.

Où est-ce que tu vas à la pêche à l’info : Je suis trés radio, en particulier France Inter mais aussi France Culture, et puis médias en ligne comme Le Monde, mais aussi Charlie

Une recommandation pour s’instruire (livre, podcast, magazine, série) : Podcast “Les couilles sur la table” de Victoire Tuaillon

Une recommandation pour rire (livre, podcast, magazine, série) : “Par Jupiter” tous les jours à 17h sur France Inter

une femme qui t’inspire/experte : Najat Vallaud Belkacem

L’Auvergnat.e d’ici ou d’ailleurs avec qui tu aimerais bien boire un coup : Cécile Coulon

À propos de Pauline Rivière

Pauline Rivière est journaliste et rédactrice en chef du média en ligne le Connecteur. Elle est aujourd'hui, réalisatrice, reporter d’images et formatrice au sein du média en ligne Le Connecteur. Elle s'intéresse également à l'innovation éditoriale. Avec sa société SmartVideo Academy, elle anime différentes formations à la réalisation de vidéos (au smartphone notamment) et à l’écriture audiovisuelle. Elle intervient également dans l'Enseignement Supérieur auprès d'étudiants en communication digitale.