Entendez-nous dans nos campagnes. Quand la nouvelle génération de journalistes s’empare de la ruralité

Entendez-nous dans nos campagnes. Quand la nouvelle génération de journalistes s’empare de la ruralité

Julia Castaing et Antoine Jézéquel font partie de l’équipe de dix jeunes journalistes du média en ligne Entendez-nous dans nos campagnes. Ils sont fraichement diplômés de l’ESJ Pro, une promo 100% Centre France. Ils ont décidé de raconter à leur manière la vie dans nos campagnes. Un ton jeune et des sujets graves, un cocktail efficace et unique en son genre.

Avant de parler de votre média « Entendez-nous dans nos campagnes » on aimerait en savoir plus sur votre parcours. Qu’est ce qui amène la jeune génération à choisir la voie du journalisme ?

Julia : Je crois que j’ai toujours eu le journalisme dans un coin de ma tête sans véritablement savoir ce que c’était. Après le bac, je me suis orientée vers la communication mais je me suis rapidement rendue compte que je n’aimais pas du tout ce côté commercial, cette nécessité de devoir toujours faire plus original que le voisin. J’ai intégré l’ESJ Pro à Clermont-Ferrand et je me suis vraiment retrouvée dans cette formation.
Le journalisme c’est traduire la vérité, ou du moins parler d’une réalité. On dit souvent que communication et journalisme sont deux cousins. Personnellement, je trouve que ce sont deux approches totalement différentes.

Antoine : De mon côté, j’ai un parcours différent mais qui aboutit de manière identique. J’ai d’abord fait une licence de droit. A la fin de ce cursus, je savais au moins une chose : je ne voulais pas du tout faire de droit.
J’ai fait une année de césure en Angleterre pour aller perfectionner mon anglais en travaillant dans des pubs. C’est à ce moment-là que l’idée de poursuivre une formation de journaliste a commencé à germer dans mon esprit. J’ai repris une 3 ème année en Sciences Politiques avant de faire un stage à Midi-Libre. J’ai adoré être sur le terrain. En intégrant l’ESJ Pro en alternance à la Montagne dans les agences de Guéret et de Vichy, j’ai eu l’opportunité de me former tout en restant dans l’action.

Entendez-nous dans nos campagnes, c’est un nom qui évoque plusieurs sujets. Racontez-nous un peu ce projet.

Julia : En milieu de 2ème année, l’ESJ Pro propose un projet de journal-école : partir quelque part et mettre en place une rédaction éphémère. On nous a proposé de réfléchir à un sujet autour du thème de la ruralité. Au départ, nous n’étions pas vraiment inspirés, le sujet est tellement large. Antoine qui avait fait une année en alternance en Creuse avait encore quelques contacts là-bas. C’est comme cela que l’on s’est dit “ok, allez on part en Creuse”. 
Dès le mardi, Antoine, qui était notre rédacteur en chef nous a réunis autour de la table pour réfléchir aux sujets que l’on souhaitait traiter. 

Antoine : On a adoré découvrir cette solidarité de campagne qu’on ne soupçonne pas. C’est en allant boire un café au bistrot du coin que l’on a commencé à discuter avec les gens. De fil en aiguille, on s’est retrouvé à rencontrer des gens banalement extraordinaires. On s’est aperçu que l’on pouvait traiter n’importe quel sujet à travers l’angle de la ruralité. La plupart des médias traditionnels sont basés dans les grandes métropoles et beaucoup d’articles se font depuis un bureau. Nous, nous étions au cœur de l’action, sur le terrain et ça fait toute la différence.

Comment est-ce que vous avez choisi de traiter la ruralité ? Ça ressemble à quoi un contenu « made in » Entendez-nous ?

Antoine :  Quand on travaille en agence média, le rythme est assez soutenu : il faut couvrir l’agenda et les événements officiels. Avec Entendez-nous, nous avons une liberté totale, tant sur les formats que sur la longueur des articles. On peut se faire plaisir avec des longs formats alors qu’aujourd’hui en réalité c’est très compliqué voire impossible de faire des enquêtes dans la PQR (Presse Quotidienne Régionale). 

Julia : Nous avons pu proposer des sujets vraiment originaux. Par exemple, deux d’entre nous se sont inscrits sur des sites d’escorts girls pour récupérer des témoignages de femmes qui se prostituent à la campagne. On a également réussi à intégrer un réseau d’agriculteurs qui cache des migrants, on a traité de l’homosexualité dans les campagnes. C’est passionnant. Ça ressemble vraiment à notre idéal journalistique.

source : https://entendeznousdansnoscampagnes.com

Ce projet faisait partie de votre cursus de formation. Pourquoi avoir décidé de le réactiver une fois diplômés ?

Julia Après cette expérience, nous sommes retournés dans nos rédactions. Une fois diplômés en février 2020, chacun est reparti dans sa région d’origine. Lorsque les médias ont commencé à parler de l’exode urbain au début du confinement, je me suis dit qu’il y avait vraiment un sujet à creuser. Nous étions tous bloqués professionnellement à cause de la crise sanitaire et on s’est dit “et si on relançait le projet sous la forme associative.”

Antoine : Avec Entende-nous nous voulons faire comprendre la réalité, le mode de vie de celles et ceux qui constituent la ruralité.

Vous faites partie de la nouvelle génération de journalistes. Qu’avez-vous penser du traitement médiatique de la crise ?

Antoine : Je pense que c’est très critiquable, mais n’oublions pas que cette crise est inédite pour tout le monde. Les médias n’étaient pas non plus prêts pour ça. Personnellement, je n’ai pas trop suivi l’actualité, je trouvais ça vraiment très anxiogène.
Les chaînes d’info en continu aujourd’hui proposent un traitement de l’information basé sur l’immédiateté et sur le commentaire. On réagit tout de suite, à chaud, sans prendre le recul nécessaire. 

Julia : Cette manière d’aborder les sujets d’actualité pendant la crise, ça nous a donné encore plus envie de proposer de l’info plus réfléchie et plus positive. On ne fait pas du journalisme de solutions mais en revanche on prend le contrepied de ce que l’on voit d’habitude, c’est ça qui nous motive.

Vous avez relancé votre projet, si vous le souhaitez pérenne il faut trouver un modèle économique. Comment comptez-vous financer Entendez-nous dans nos campagnes ?

Julia : C’est vraiment notre réflexion du moment. On a débuté l’aventure de manière bénévole mais nous sommes nombreux à avoir envie de la poursuivre. On se rend compte que ça fonctionne, on a de bons retours de nos lecteurs, c’est encourageant. 
Nous avons eu l’occasion de revendre certaines de nos images, notamment celles de la visite de Marine Le Pen sur l’Île de Sein où, par un concours de circonstances, nous nous sommes retrouvés à être le seul média présent ce jour-là. 
On réfléchit à du crowdfunding mais nous ne savons pas si nous sommes assez légitimes pour demander à des inconnus de nous financer. Nous n’avons pas encore trouvé LA solution. Nous continuons à creuser.

source : Entendez-nous dans nos campagnes

En tant que journaliste, lorsque l’on va sur le terrain, il faut savoir rester humble.

Julia Castaing

On reproche aux médias nationaux d’être déconnectés des territoires. Comment faites-vous pour éviter de vous retrouver dans une bulle ? Comment garder un regard neuf ?

Julia : Notre démarche, c’est d’aller chercher l’information au plus près des territoires. Nous, ce qui nous intéresse, c’est d’écouter celles et ceux qui la racontent. La première fois, en arrivant en Creuse, on ne savait par quel bout prendre le problème. Maintenant, à chaque nouvelle rédaction itinérante, notre premier réflexe c’est d’aller au café du coin.

Julia : En tant que journaliste, lorsque l’on va sur le terrain, il faut savoir rester humble. Il faut prendre le temps de comprendre et d’écouter celui ou celle que l’on a en face de nous. Si on reprend l’exemple de l’Île de Sein avec Marine Lepen, les journalistes des médias nationaux sont arrivés avec leurs grosses caméras. Ils avaient deux heures pour boucler leur sujet. Dans ce cas là, ils sont obligés de brusquer un peu les gens. De notre côté, nous étions sur place depuis deux jours, nous avions fait des rencontres, on connaissait les gens…

Antoine : Pour rebondir sur le sujet de la déconnexion de certains journalistes. Lors de la crise des gilets jaunes, nous étions en formation. Chaque jour, on partait sur les ronds-points pour faire des sujets. On a vécu tout ça. Ça nous a permis de nous interroger sur les origines de cette crise que personne n’a vu venir.

source : https://entendeznousdansnoscampagnes.com

L’éducation aux médias devient une nécessité. On entend beaucoup de choses autour de comment s’informer. Pour vous, c’est quoi bien s’informer ?

Antoine : Aujourd’hui pour moi le plus important, ce n’est pas d’apprendre à s’informer. Ça passe avant tout par la formation à l’esprit critique. Il faut s’entraîner et se forcer à aller regarder des traitements contradictoires. On a besoin de se renseigner pour ensuite pouvoir contextualiser cette information. 

A quoi ressemblerait un atelier d’éducation aux médias made in Entendez-nous dans nos campagnes ? 

Antoine : Ce serait de travailler sur la propagation d’une fausse information. On a vu beaucoup d’exemples avec des messages qui circulent sur Facebook ou Whatsapp basés sur absolument rien. Comprendre le parcours de l’information, ça me paraît être une porte d’entrée intéressante. 

Julia : J’aimerais bien animer des ateliers “savoir décrypter la langue de bois”. Ça tourne aussi autour de l’esprit critique. C’est savoir comprendre au-delà des mots : Est-ce que c’est du flan ou est-ce que l’on est sur quelque chose de concret.

Dernière question. Quels sont les défis à relever pour Etendez-nous en 2021 ?

Antoine : Pour ma part c’est de continuer notre réflexion sur notre modèle économique. On est hyper motivés pour pérenniser “Entendez-nous dans nos campagnes”. 
Concernant les enjeux des médias d’une manière générale, la crise est toujours là, il  va y avoir des élections l’année prochaine, et en 2022, et donc plein de nouveaux sujets potentiels pour nous. 

Julia : Pour moi, c’est vraiment plus de proximité et de complicité avec les lecteurs. c’est vrai qu’il y a une défiance grandissante envers les journalistes et les médias. 
D’ailleurs, avec notre média nous voulons être totalement transparents. Parvenir à raconter comment on construit nos formats, comment on va chercher notre information. Lorsque l’on a été les seuls à avoir des images de Marine Le Pen, on nous a demandé si nous étions de mèche avec le RN et si on nous avait prévenus à l’avance. 
On veut raconter les coulisses de notre rédaction, pour que les gens comprennent et nous fassent confiance. Les gens ne savent pas comment les journalistes travaillent, ça reste très abstrait et opaque. Ça l’était aussi pour moi avant de débuter la formation. Alors je pense que c’est vraiment important de montrer que l’on n’a rien à cacher.

Dans la tête de Julia et Antoine

Le format que tu préfères
J : les longs formats, le portrait
A : le portrait et les reportages audiovisuels en immersion

Le nouveau format qui ne te laisse pas indifférent
A : Hugo décrypte sur Instagram. 5 photos avec un résumé. C’est très accessible. C’est bien pour que les nouvelles générations commencent à s’informer
J : Nesrine Slaoui, c’est une journalise. Elle a une grosse communauté. Elle raconte l’actualité en mélangeant sa vie perso et pro et ça fonctionne bien. C’est une femme active, engagée. Inspirante.

La meilleure innovation éditoriale de tous les temps
A : les Unes de l’Equipe et de Libération, forte, percutantes et très symboliques

Ton média préféré
A
: Le service public : France TV, Radio France
J : Libération, Society, Reporterre

Le média qui monte 
A et J
: Entendez-nous

Où est-ce que vous allez à la pêche à l’info ?
J et A
: au bistrot et réseaux sociaux

Un podcast à écouter, une émission à regarder, un ouvrage à dévorer .. Vous avez des recommandations ?
A: le podcast : les baladeurs, le livre : Tout quitter d’Anaïs Vanel l’émission : Stade 2
J : les docus arte, le même livre qu’Antoine, podcast : les couilles sur la table

Un voeu pour 2021
A : Pouvoir refaire des festivals cet été
J : Pouvoir faire un max de rédactions itinérantes.

« On a beaucoup trop déconnecté le traitement de l’information et le monde de la recherche. Il faudrait réconcilier les deux. » Barbara Goncalves, Radio campus

À propos de Pauline Rivière

Pauline Rivière est rédactrice en chef du média en ligne le Connecteur. Elle est aujourd'hui, réalisatrice, reporter d’images et formatrice au sein de l'association. Elle s'intéresse également à l'innovation éditoriale. Avec sa société SmartVideo Academy, elle anime différentes formations à la réalisation de vidéos (au smartphone notamment) et à l’écriture audiovisuelle. Elle intervient également dans l'Enseignement Supérieur auprès d'étudiants en communication digitale.