Humilité, dérision et ambition, le cocktail ‘intelligence collective’ par la Compagnie Rotative

Humilité, dérision et ambition, le cocktail ‘intelligence collective’ par la Compagnie Rotative

La semaine dernière La Cie Rotative organisait son second Médiackathon. Le tout premier avait eu lieu en 2018, organisé par Le Lab Centre France, l’ancêtre de la compagnie, autour du thème “du traitement innovant de l’info locale”.  Celui-ci était réservé aux équipes du groupe. Il raconte comment s’opèrent les transformations culturelles au sein de grands groupes, de presse notamment. 

Le premier visage du Lab puis de la Compagnie Rotative, c’est Raphaël Poughon. Depuis, il s’est -un peu- entouré, d’ Adeline Vitrolles, puis de Manon Capitant, bien connues également dans l’écosystème local de l’innovation. Une équipe renforcée en ce moment par le profil créatif de Charlotte Carrencotte, stagiaire à la Compagnie. Une toute petite équipe quand même. Par nécessité donc, mais surtout par conviction profonde, ils ne font jamais rien seuls. Leur réflexe et leur arme de création massive: la mobilisation de l’intelligence collective.

Raphaël, d’où vient cette idée de médiackathon, quelle est sa place dans votre job ? 

Il vient toujours d’un besoin exprimé. En l’occurrence, une sollicitation de la direction des produits digitaux qui souhaite réfléchir à une nouvelle offre pour convertir les non lecteurs. 

Notre approche est toujours de repartir à la source de ce besoin. Sur ce sujet, on a lancé une étude avec une start up qui développe une solution d’enquêtes sur les réseaux sociaux pour bien comprendre les usages des non lecteurs. Et ensuite, surtout quand il s’agit d’imaginer, de dessiner quelque chose de nouveau, pour nous, il n’y a rien de tel que l’intelligence collective !

Dans un contexte “interne” comme celui de ce hackathon, le principal enjeu est de mobiliser largement, au sens du nombre mais surtout de la diversité. 

Pour cela, il y a deux freins à lever : il faut convaincre de la légitimité pour chacun de participer et convaincre de l’intérêt de l’exercice. 

Ce sont encore des formats inhabituels, notamment en entreprise : il faut faire passer l’idée que, quel que soit leur métier, chacun est légitime pour contribuer. On évite soigneusement d’utiliser certains mots comme ‘innovation’ par exemple,  il fait peur et crée des complexes d’infériorité ou au contraire, un rejet des licornes, start up et babyfoot. 

Mobiliser nécessite beaucoup beaucoup de pédagogie en amont. Mais c’est le cœur de la raison d’être de la Compagnie : accompagner la transformation du groupe, en particulier culturelle. Ça prend du temps parce que les habitudes de management n’ont pas vraiment été dans ce sens. 

 Mais la réceptivité évolue et en fait, le meilleur moyen d’être convaincu, c’est de participer une fois. On a des convaincus, qui ont embarqué avant, et peu à peu, ils contribuent aussi à mobiliser autour d’eux. Tant que tu ne l’as pas vécu, tu ne sais pas ce que ça fait (comme d’avoir des enfants). Et ce que ça produit, c’est la démonstration qu’ensemble, ils vont générer plus d’idées que ne l’aurait fait la somme de leurs individualités. En fait, quand on met un cadre, des moyens pour guider et surtout faire changer de posture, on fait émerger des choses vraiment différentes.

Un risque managérial aussi 

Pour permettre ce type de démarche, il faut pratiquer le lâcher prise. C’est souvent difficile dans les grands groupes : il faut accepter le risque de ne rien maîtriser: ni le résultat, ni le ressenti, ni le nombre de contributeurs et leur état d’esprit.  C’est vraiment la posture de base d’une démarche d’open innovation, telle qu’on la pratique à la Cie et sur laquelle on échange au sein du Club Open Inno. Il faut créer un climat de confiance et considérer de la même manière toutes les équipes. La directrice générale du groupe Centre France, Soizic Bouju est réellement soutien, et même sponsor, de ces démarches. C’est très facilitant. Plus que facilitant d’ailleurs, sans ce soutien, impossible de réussir.

Quand nous avons développé Bonjour, notre plateforme intranet collaborative il y a quelques années, nous avons bossé avec plusieurs dizaines de collaborateurs pour designer la solution en fonction des besoins, des attentes, …Et nous avons défini des modalités d’utilisation très ouvertes, sans restriction. On peut comprendre que cela ait pu faire peur à la direction ! Un outil pour que tous les salariés puissent communiquer entre eux, sans filtre ! On a continué, sans vraiment demander l’autorisation, et … il ne s’est jamais rien passé de problématique.

Dis, Raphaël, on a remarqué du changement dans ta signature mail : Directeur de La Compagnie Rotative ET Responsable Innovation & RSE. Raconte !

L’origine du Lab puis de la Cie, je l’ai dit, c’est l’accompagnement de la transformation du groupe. Et tout est lié. L’innovation, c’est la transformation de toutes nos pratiques, pour les inscrire dans un recherche d’impact positif.

Nous avons fait un gros travail de réflexion puis d’écriture de la Raison d’Etre du Groupe. Travail qui a infusé la feuille de route de la démarche RSE. Quand s’est posée la question du rattachement “‘fonctionnel”, l’innovation a paru pertinente. Notamment parce que tout ce travail autour de la raison d’être et de sa déclinaison en feuille de route a été conçu avec nos méthodologies participatives. Nous avons rencontré beaucoup d’autres entreprises, cherché des partenaires, testé des choses. 

En interne, nous sommes partis d’un premier cercle de 5 personnes impliquées dans un petit groupe de travail. Nous démarrons l’élargissement à un deuxième cercle, de volontaires ambassadeurs, pour engager les déclinaisons des principes en actions et les confronter au quotidien. Dans le même temps, le codir aussi sera impliqué : il faut qu’ils soient acteurs de l’amplification et du déploiement stratégique. 

Si on revient à l’origine, en 2014, la vocation du Lab était de s’ouvrir, d’être plus impliqués sur le territoire, de faire plus de veille, d’explorer dans plein de directions, déjà pour contribuer à l’accélération de la transformation culturelle. 

La RSE, c’est autant la question de l’impact environnemental que social. Et cela concerne aussi la transformation des modes de management vers des organisations responsabilisantes.  

Et donc revenons à ce médiackathon, quels bénéfices y vois-tu ?

Alors comme toujours dans ce genre de démarche, il y a deux niveaux de bénéfices directs. Un premier directement lié au résultat produit et un autre lié lui à l’engagement des collaborateurs.

6 équipes étaient constituées, composées de collaborateurs aux profils différents. Ils avaient 3 profils de ‘personnae” possibles : une jeune femme de moins de 25 ans, une femme de plus de 55 ans, un homme dans la quarantaine. Ils avaient également des éléments pour comprendre son comportement en matière de consommation de l’information, de valeurs, de centres d’intérêts. Elles ont eu 2 journées pour concevoir une offre adaptée à leur personnae, aidées par un cadre méthodologique et des coachs avant de les présenter à un jury.

L’équipe gagnante a proposé Spitch, un média par et pour les jeunes. Et même si ce n’était pas un critère, il se trouve que cette équipe a envie de poursuivre et de creuser son idée. Ca tombe bien, nous étions en plein recrutement pour Georges, notre deuxième promotion de projets à incuber au sein de la Compagnie Rotative. 

Spitch va donc rejoindre Georges. Plusieurs des membres de l’équipe vont co porter le projet dans sa phase d’incubation. Ce qui signifie que le Groupe va s’organiser pour leur détacher du temps sur leurs fonctions actuelles pour qu’ils puissent vraiment donner sa chance au projet. Ils seront aussi mentorés par Julien Bonnefoy, le rédacteur en chef en charge de l’engagement … Ce sera un vrai projet d’intrapreneuriat. C’est plutôt chouette et cela va contribuer à démontrer que ces formats sont productifs et utiles. On est hyper fiers de ça !

Mais à la fois, on aurait très bien pu n’avoir personne de dispo ou motivé pour le porter dans l’équipe: il aurait fallu trouver d’autres solutions. On s’adapte. C’est ce que je voulais dire tout à l’heure par l’acceptation de l’incertitude. 

Et puis le deuxième effet bénéfique, c’est celui produit sur les salariés qui ont participé. Ils ont pu mesurer qu’ils avaient leur place, qu’ils pouvaient contribuer activement. C’est extrêmement bénéfique en termes de confiance, d’engagement, d’acculturation…

Et maintenant, c’est quoi le prochain challenge, à part un séminaire d’équipe, un bilan d’incubation, l’intégration d’une nouvelle promo et 1000 autres choses que tu vas faire rentrer dans ton agenda avant tes vacances ?

Pour la compagnie, agence d’innovation responsable,  l’enjeu est maintenant de structurer et donner de la visibilité à son offre. Nous avons le sentiment d’avoir fait notre POC pour démultiplier l’impact ces dernières années. Une offre sans doute recentrée sur notre expertise média pour accompagner la transition de vieux médias ou au contraire de médias émergents. Les aider à se poser des questions sur leurs pratiques en matière de gouvernance, d’inclusion des salariés ou des lecteurs. En bref, à  assumer la responsabilité qui est la leur dans les enjeux sociaux et sociétaux. 

L’ambition est de réduire les externalités négatives et d’augmenter les positives. Il faut donner un sens à l’innovation, la mettre au service de quelque chose : les motifs ne manquent pas, il y a foison d’enjeux environnementaux et sociétaux.

À propos de Véronique Jal

Ma ligne guide depuis 15 ans, c'est le management de projets collectifs à fort "sens ajouté" : les fromages AOP, les hébergements touristiques, la démarche d'attractivité d'une région... et aujourd'hui l'innovation territoriale via un média associatif Toulousaine d'origine, j'ai découvert et choisi l'Auvergne que mon parcours pro m'a amenée à connaître sous plein de facettes. Passionnée aussi de cuisine, j'ai créé et animé pendant 10 ans Slow Food Auvergne en arrivant à Clermont, puis plus récemment passé un titre de restaurateur entrepreneur à l'Institut Paul Bocuse, une chouette aventure !