Frédéric Domon, sortir de nos bulles.

Frédéric Domon, sortir de nos bulles.

Le Connecteur est un média associatif. Son conseil d’administration est donc le creuset du projet global. Une série de portraits pour comprendre ce qui rassemble ceux qui ont eu envie de rejoindre – ou poursuivre – l’aventure. Chacun a répondu aux mêmes questions: son lien au territoire, le sens de l’innovation, ses envies, ses valeurs, … avec sa sensibilité.

Fred, tu fais quoi dans la vie ?

 Je suis le Co-fondateur de Cikaba … avec Yan Bailly.

Chez Cikaba, nos innovations servent à sauver des vies en luttant contre les risques professionnels. Nous améliorons les conditions de sécurité au travail pour tous, en particulier ceux que l’on a appelé les employés de 1ère ou 2ème ligne, souvent oubliés de l’innovation.

Fanny Reynaud Photographe

Ce qui t’anime par rapport à cette question de territoire(s) ?

Il y a la carte et le territoire. 

Une carte c’est un outil descriptif et statique. C’est un premier outil de repérage. 

Mais un territoire, ce ne peut être que de la géographie. Un territoire est vivant : il y a la vie, les connexions, la proximité entre ses habitants, avec l’écosystème…  On peut prendre l’image du village: ce qui en fait une communauté, c’est l’échange, les relations d’amitié, le fait de connaître les histoires des gens que l’on croise… 

Un territoire n’est pas une île isolée. Ce n’est pas non plus une forteresse défensive. Un territoire tire sa force des liens de solidarités que ses habitants tissent, de son ouverture aux autres écosystèmes.  Il ne s’agit pas de faire bloc contre quelque chose mais plutôt d’être ensemble pour être plus solides, plus soutenus par un environnement solidaire et empathique, qu’il soit professionnel ou pas. 

Et puis il y a aussi une dimension dynamique. Les contacts, l’altérité  favorisent les remises en questions et  la mise en mouvement.

Il ne faut pas oublier aussi qu’il y a une différence fondamentale entre la nouvelle et l’ancienne économie : l’ancienne économie était dirigée par les économies d’échelle; la nouvelle économie est dirigée par l’écosystème des réseaux. Et le territoire en est le premier maillage.

L’enjeu : l’innovation, ça devrait servir à…?

Pour Cikaba, l’innovation doit être au service de tous.

L’innovation est de plus en plus mal comprise et mal définie … On parle d’innovation quand on évoque la 5G ou les vaccins … et immédiatement, les débats s’emportent. 

Je pense qu’il est important de continuer à porter l’innovation en expliquant qu’elle est multiforme, qu’elle n’adresse pas que la recherche ou la tech mais qu’elle est aussi sociale et culturelle. Il faut retrouver du calme, faire preuve de didactique, dépassionner les débats.

Je suis convaincu que l’innovation permettra de répondre aux grands enjeux écologiques.

Au risque de choquer, je ne crois pas que le malthusianisme ou le retour au moyen âge puisse régler les problèmes; ce n’est pas en cultivant son potager qu’on va régler la question des famines … Les circuits courts, le bio etc c’est bien mais c’est la France des années 50 et pour mémoire, elle n’était pas autosuffisante … Au niveau mondial, il va falloir doubler la production alimentaire dans les prochaines décennies.  Et malheureusement, les petits producteurs locaux ne suffiront pas à régler la question à l’échelle de la planète. Si on ne veut traiter le sujet que sous l’angle du circuit court, je trouve que c’est comme si on disait F— k au reste de la planète.

Elargir le débat

Et en revanche, il faut élargir le débat et poser les enjeux:  on est en train de raser des terres agraires riches pour en faire des parkings. Ca, c’est une ineptie … et dans le même temps, chaque grand sujet de recherche comme les biotech ou la 5G, soulève des oppositions majeures qui finissent par bloquer ce que l’on a créé… on n’avance pas. 

L’innovation doit jouer son rôle mais c’est d’abord le mindset qu’il faut faire partager. Accepter la remise en question, ne pas traiter les questions uniquement sous l’angle de la techno mais donner aussi la parole à des personnes en capacité de partager des visions, des enjeux … Et puis, il faut aussi que l’on puisse relier ces sujets aux enjeux du territoire, pour mieux les appréhender … mais cela ne veut pas dire qu’ils soient pensés juste pour le territoire.  

Les valeurs à défendre ?

La question pour moi est de dépassionner les débats, retrouver nos capacités à faire société. Pour cela, il faut sortir de nos bulles, s’ouvrir, connaître ce qui se passe autour de soi et ailleurs. Favoriser les échanges, les rencontres, … 

Le traitement média des sujets d’innovation, c’est fondamental. Et par exemple, pour une entreprise, je pense que le fait de pouvoir incarner les enjeux par le biais des motivations de ses fondateurs, de personnaliser des parcours en les appuyant sur les histoires humaines permet de mieux entendre l’altérité et d’accepter d’entendre une argumentation, des points de vue de façon moins frontale

C’est ça aussi la richesse du territoire, la proximité, la diversité et les humains.

Une action collective à laquelle tu participes et dont tu es  fier?

Les 3 ans du Connecteur en 2019

@Fanny Reynaud Photographe

 

Spontanément, je dirai que je suis fier de voir le chemin parcouru par Le Connecteur. C’est une vraie fierté même si le bébé nous échappe et a sa propre vie !

 

 

En 2008, j’ai contribué à une aventure extraordinaire avec Stephen Downes et Georges Siemens: le lancement des premiers réseaux d’apprentissage à un niveau mondial autour de la théorie du Connectivisme, l’apprentissage collectif, social et en réseau.

“La meilleure façon d’apprendre c’est d’enseigner” 

A ce moment-là, on apprenait seul face à la machine. J’avais lancé ma boîte, Socialearning, sur l’apprentissage social et je me suis retrouvé embarqué dans une grande aventure collaborative,  avec un think tank de 200 experts mondiaux, des ateliers pour construire et tester des hypothèses, bricoler des solutions pour discuter à distance, co-construire du savoir…

Le prototype des MOOC

Il s’agissait d’expérimenter des théories pédagogiques et avec ce réseau, nous avons monté des événements avec des milliers de participants …En fait, c’était le prototype de ce que Stephen Downes allait par la suite appeler les MOOC (Massive Online Open Course).

Je suis assez fier d’avoir participé à cette émergence d’intelligence collective notamment parce que – si on reparle des enjeux de l’innovation- c’est une avancée qui a réellement eu des bénéfices directs dans certains pays, comme en Afrique par exemple. 

Aujourd’hui, je consacre moins de temps au collectif. Je dois rester concentré sur le développement de notre startup Cikaba, qui double de taille tous les 6 mois.

Concernant les projets du Connecteur, sur quoi aurais-tu envie de t’investir ?

La raison d’être du Connecteur, c’est son statut de média. Sur les sujets d’innovation au sens large, il y a tellement à faire, tellement d’initiatives à mettre en avant…

J’aimerais qu’il y ait un réflexe Connecteur, que tout le monde le connaisse. Que chaque acteur de l’écosystème le comprenne bien, se rende compte que les ambitions sont communes, s’en empare et le soutienne !

Le projet de cartographie est aussi un beau sujet, elle démontre – visuellement- la richesse du territoire. Le lien à renforcer avec les tiers lieux fait sens aussi. Les tiers-lieux sont dans la matrice. Ils sont aussi au service de ces nouveaux modes de travail, au coeur d’un maillage de toutes ces expérimentations. Parler d’eux,  montrer qu’il y a des choses partout, des potentialités, cela fait vraiment sens.

Le meilleur conseil jamais reçu ?

Il vient d’Hélène Trocmé Fabre, une spécialiste reconnue de la pédagogie et de l’apprentissage : le seul métier durable, c’est apprendre!

Dans le monde actuel où les métiers se réinventent tous les jours, dans l’économie de la connaissance, la capacité à apprendre continuellement est notre unique avantage concurrentiel.

Ton plus bel échec ?

J’ai fait toutes les erreurs avec ma première boite, et notamment de croire que j’avais raison contre tout le monde, notamment contre le marché. J’ai eu raison 10 ans après mais cela m’a appris qu’il faut être pragmatique et qu’il est inutile de se figer sur des postures. J’ai contribué à un bouquin d’ailleurs “ 100 conseils pour couler sa boite”. 

 

Ton épitaphe de rêve ?

Il n’a rien regretté !

Tes respirations/ inspirations : lectures, podcasts, …

En ce moment, je reviens sur quelques fondamentaux autour de l’histoire du libéralisme qui fondent nos sociétés modernes en relisant John Locke, John Stuart Mill, Turgot, Adam Smith. Montesquieu, Alexis de Tocqueville ou Raymond Aron.

Je m’intéresse aussi à la question du revenu universel. D’ailleurs, s’il y a un livre à lire sur le sujet, loin de tout le bullshit politique que l’on peut entendre, c’est le livre de Vanderborght : le revenu de base inconditionnel (éditions la découverte). 

 

Côté loisir, je n’ai pas vraiment le temps d’en avoir actuellement. Mais j’écoute toujours beaucoup de musique. Je suis un enfant de l’émission de Bernard Lenoir, L’Inrockuptible. J’ai découvert il y a quelques années, une émission L’Indé-pendance, sur Radio Pulsar à Poitiers. François et Franck y défrichent depuis 30 ans l’actualité musicale entre indiepop, rock et dance. J’attends chaque mercredi leurs 2 heures d’actus avec impatience.

 

 

Les autres portraits déjà parus

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BRAINCUBE
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À propos de Véronique Jal

Ma ligne guide depuis 15 ans, c'est le management de projets collectifs à fort "sens ajouté" : les fromages AOP, les hébergements touristiques, la démarche d'attractivité d'une région... et aujourd'hui l'innovation territoriale via un média associatif Toulousaine d'origine, j'ai découvert et choisi l'Auvergne que mon parcours pro m'a amenée à connaître sous plein de facettes. Passionnée aussi de cuisine, j'ai créé et animé pendant 10 ans Slow Food Auvergne en arrivant à Clermont, puis plus récemment passé un titre de restaurateur entrepreneur à l'Institut Paul Bocuse, une chouette aventure !