Emmanuelle Collin. Bousculer les croyances limitantes.

Emmanuelle Collin. Bousculer les croyances limitantes.

Le Connecteur est un média associatif. Son conseil d’administration est donc le creuset du projet global. Une série de portraits pour comprendre ce qui rassemble ceux qui ont eu envie de rejoindre – ou poursuivre – l’aventure. Chacun a répondu aux mêmes questions: son lien au territoire, le sens de l’innovation, ses envies, ses valeurs, … avec sa sensibilité. Cette semaine c’est Emmanuelle Collin qui répond à nos questions.

Emmanuelle a un parcours atypique : enseignante en FLE (Français Langue Étrangère) en Serbie, elle s’oriente ensuite vers la communication digitale en agence Web puis vers une fonction de direction marketing pour le développement de l’économie touristique régionale. Suite à un Executive MBA à l’emlyon Business School, elle se spécialise dans le management de l’innovation et l’intelligence collective,  et co-fonde le collectif Bee’Onde pour accompagner les entreprises dans leur transformation. 

(Lire aussi Voyages inspirants #1 SiliconValley  récit d’un voyage d’étue durant son MBA, en deux articles)

Elle est aussi passionnée de rando, de pleine nature, de jardinage… et d’apéro entre amis 😉

Ce qui t’anime par rapport à cette question de territoire(s) ?

Pour moi, le territoire, c’est un espace de proximité. Le bon niveau pour agir. Celui dans lequel on n’est ni trop isolé pour être vraiment utile ni trop nombreux pour se sentir concerné. C’est le bon espace pour ramener les grands enjeux sociétaux à un niveau concret, appréhendable par chacun tout en ayant un impact suffisant, visible et mesurable.

Le territoire, c’est le lieu où se font les rencontres inspirantes, se mènent des projets collectifs, se créent des liens : c’est un espace de vie.

Moi, ce territoire,  je l’ai adopté il y a 20 ans. A l’origine, l’Auvergne devait être une étape… et puis je m’y suis installée. J’adore le lien urbain-nature, c’est très important dans mon équilibre de vie.

L’enjeu : l’innovation, ça devrait servir à…?

Trivialement, l’innovation sert à résoudre certaines problématiques. Concrètement, elle a souvent contribué à améliorer le business mais aujourd’hui, on mesure que l’on est arrivé au bout d’un système. L’innovation doit désormais contribuer à répondre à des grands enjeux sociétaux et non plus seulement améliorer des process et gagner de l’argent. C’est la notion d’innovation for good. C’est plus acceptable. 

C’est aussi ce que j’apprécie dans la démarche d’Open Innovation, notamment dans les dispositifs “Living Lab” : il y a cette manière d’appréhender le process d’innovation par la collaboration dans le but de créer de la valeur pour l’ensemble des parties prenantes. Cela change vraiment la manière d’aborder les transformations. On parle d’ailleurs aujourd’hui d’Open Innovation Sociétale.

Et puis il y a aussi les sujets sur lesquels l’innovation devrait prioritairement contribuer :

  • Imaginer de nouvelles solutions face à l’urgence climatique, contribuer à réduire les inégalités sociales et – c’est lié –  participer à réinventer le monde du travail par exemple. C’est un pan majeur  de l’innovation managériale. Aujourd’hui, on rémunère un emploi plutôt qu’un travail ou une utilité. Je lis en ce moment le livre de Benoit Hamon sur le revenu universel [Ce qu’il faut de courage – Editions Equateur]. Cela repose les bases d’une réflexion sur ce qui a une valeur, la manière dont on la mesure et dont on la rémunère.  Tous les métiers indispensables socialement ne sont pas les mieux rémunérés, on ne paie pas l’utilité sociale. Les rôles dans le milieu associatif créent de la valeur, du lien social et nombre d’entre eux ne sont pas rémunérés alors que cela a de la valeur pour notre société. La digitalisation et l’automatisation détruisent certains types d’emplois, faisant croître le chômage pour certaines catégories de population pendant que des multinationales réalisent des profits énormes. Cela contribue à creuser les inégalités et le sentiment de déclassement.

Je trouve que ces sujets d’évaluation de la contribution de chacun, de la manière de ré injecter du sens,  de renforcer l’autonomie des salariés, d’encourager la collaboration pour traiter des sujets devenus très complexes de casser les silos… sont autant de vrais beaux thèmes inspirants pour innover. 

Il y a 20 ans, j’étais au Brésil où les favellas côtoient les résidences luxueuses, j’ai rencontré des gens qui vivaient en vase clos derrière des barbelés… Ce n’est pas le monde qui me fait rêver …

Les valeurs à défendre ?

La première des valeurs à défendre, en particulier pour un média, serait d’encourager la curiosité. Donner envie d’aller vers ce qui est différent, de comprendre, de découvrir … ça me paraît fondamental.

Ensuite, et finalement, cela marche ensemble, la collaboration. Quand on est curieux, on découvre de nouveaux univers, on fait des rencontres, on est inspiré. L’inspiration et l’ouverture créent des opportunités, des  synergies. C’est là, à l’interface des différences que naissent les  nouvelles idées et donc l’innovation. Quant à la dynamique collective, elle pousse à agir. 

C’est aussi le sens des liens avec les territoires plus ruraux autour de la métropole: connecter ces écosystèmes autour de projets, valoriser les initiatives qui s’y sont ancrées et développées, cela fait vraiment sens. Elles sont moins visibles et passent souvent sous les radars: leur donner la parole peut contribuer à faire changer la perception. Très souvent,  entre ce qu’il s’y passe et ce qu’on en sait, il y a un écart énorme. Ces territoires ont besoin de visibilité pour se développer. Et valoriser ces initiatives contribue à donner confiance et inspirer. Là aussi, cela crée une dynamique et peut motiver ceux qui n’oseraient pas se lancer.

Le premier frein est dans l’esprit de chacun, les fameuses croyances limitantes…

Pour se lancer, il faut d’abord y croire et les modèles peuvent avoir un vrai rôle de déclencheur. 

Une action collective à laquelle tu participes et dont tu es fier?

En fait, il y en a plein. C’est surtout les actions collectives dont je suis fière. Ce sont aussi celles dans lesquelles je me sens bien. J’en choisis quand même quelques-unes…

Les cafteuses : c’était un café associatif qui a fonctionné pendant 12 ans dans une commune de la métropole clermontoise. L’idée était de créer et de faire vivre un espace d’accueil, de rencontres, de création de liens …  Pendant 12 ans, nous avons fait vivre ce lieu avec des concerts, des conférences, des dégustations, dans un super état d’esprit. C’était une belle aventure avec de très bons moments. 

Dans un tout autre domaine, dans le cadre de mon Executive MBA j’ai travaillé sur un projet d’Open Innovation pour GRDF. L’objectif était de faire des territoires des espaces de collaboration, d’expérimentation et d’innovation pour accélérer la transition énergétique et le développement du gaz vert. Cela implique localement de fédérer l’ensemble des acteurs de la chaîne de valeur y compris  les citoyens, et pour GRDF d’ouvrir et de décentraliser les démarches d’innovation. J’ai travaillé sur un projet pilote en région Centre Val de Loire et le premier Living Lab a vu le jour en début d’année. C’est vraiment un sujet  très motivant.

Et enfin, autre projet que je voudrais collectif, tout récent et un peu fou, qui va démarrer très bientôt : la revitalisation d’une friche de montagne. 

L’idée est d’en faire un projet touristique -mais pas que- qui soit économiquement viable, avec un impact positif sur le territoire et pour les parties prenantes, les habitants, les clients, … Le projet sera très ancré sur le territoire, avec l’ambition de préserver le site naturel, le bâti, l’environnement … Il sera mené en collaboration avec la mairie de la Tour d’Auvergne et l’incubateur La Cie rotative. Tout reste à faire pour mettre en musique cet état d’esprit d’un lieu fait pour tous…

 

Concernant les projets du Connecteur, sur quoi aurais-tu envie de t’investir ?

Je contribue à  l’animation du Club Open Innovation Auvergne, un espace d’échange sur les bonnes pratiques, un lieu où l’on expérimente le ‘codev’, le collectif se mettant au service d’une problématique proposée par l’un de ses membres. L’objectif du Club, au-delà de ses activités ‘internes’ est aussi de désacraliser et démocratiser l’innovation et toutes les méthodes utiles pour innover.  C’est très enrichissant. Nous démarrons une troisième saison en mai et nous aimerions beaucoup renforcer la présence des PME dans ce groupe, pour mieux représenter le tissu économique de notre territoire.

Le meilleur conseil jamais reçu ?

Ai confiance en toi.

Même si c’est plus facile à dire qu’à faire ! 

Ton plus bel échec ?

Mon incapacité à me projeter dans la nouvelle stratégie du comité régional de tourisme suite à la fusion des régions. Il y avait trop de décalage entre mes valeurs, mes convictions et mes nouvelles missions. Une période difficile qui m’a finalement amenée à choisir de quitter la structure et pour me nourrir intellectuellement et prendre du recul en formation.  

Cela m’a permis de comprendre ce qui était important pour moi, de reprendre confiance en moi, et de me repositionner dans un univers professionnel en phase avec mes valeurs. Cette période a auusi été riche en rencontres notamment avec les co-fondateurs de Bee Onde ou les membres du COI. Et finalement, ça m’a permis de me lancer dans une première aventure entrepreneuriale dont je ne me serais pas crue capable. 

Ton épitaphe de rêve ?

Je n ‘aurai pas d’épitaphe parce que je ne finirai pas dans un cimetière mais dans une forêt. 

Tes respirations/ inspirations : lectures, podcasts, …

Ma vraie respiration – et aussi mon terrain d’expérimentation, c’est mon potager….

Sinon, je picore plus que je ne suis fidèle …

En ce moment je lis “De l’open innovation à l’intelligence collective” un bouquin qui donne des clés pour se transformer en mobilisant son écosystème.

 

Sinon, parmi les bouquins qui m’ont inspirée professionnellement, il y a : 

“Stratégie Modèle mental” de Philippe Silberzahn et Béatrice Rousset
C’est sur la nécessité de mettre à jour le modèle mental, la culture d’une organisation pour pouvoir la transformer, la remettre en mouvement et sur  l’effectuation comme posture entrepreneurial.

 

“L’entraide, l’autre loi de la jungle” de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle qui montre à travers des exemples transdisciplinaire que la coopération est plus créatrice de valeur que la compétition.

Côté roman je viens de terminer un bouquin de Colum McCann  : “Et que le vaste monde poursuive sa course folle” – Un livre qui parle de la fragilité du monde autour de la figure mythique d’un funambule et qui  fait écho à ce que l’on vit aujourd’hui…  Il vous plante dans le new York des année 70 et décrit un monde fragile et menacé.

Et puis j’aime bien écouter l’émission “On va déguster” sur France Inter en cuisinant le dimanche.



 

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À propos de Véronique Jal

Ma ligne guide depuis 15 ans, c'est le management de projets collectifs à fort "sens ajouté" : les fromages AOP, les hébergements touristiques, la démarche d'attractivité d'une région... et aujourd'hui l'innovation territoriale via un média associatif Toulousaine d'origine, j'ai découvert et choisi l'Auvergne que mon parcours pro m'a amenée à connaître sous plein de facettes. Passionnée aussi de cuisine, j'ai créé et animé pendant 10 ans Slow Food Auvergne en arrivant à Clermont, puis plus récemment passé un titre de restaurateur entrepreneur à l'Institut Paul Bocuse, une chouette aventure !